30-04-2019: Dernier concept d’affaires du fondateur de Blackwater : des mercenaires pour le Venezuela

Exclusif – dernier concept d’affaires du fondateur de Blackwater : des mercenaires pour le Venezuela

Par Aram Roston et Matt Spetalnick, Reuters, 30 avril 2019

Texte original en anglais  : [Traduction : Maya Berbery; révision : Échec à la guerre]

WASHINGTON (Reuters) – Erik Prince, fondateur de la société controversée de sécurité

Erik Prince, founder of the Blackwater security firm, testifies before a committee of the U.S. Congress about security contracting in Iraq and Afghanistan on Capitol Hill in Washington, October 2, 2007. REUTERS/Larry Downing/File Photo

privée Blackwater et fervent partisan du président américain Donald Trump, préconise un plan visant à déployer une armée privée pour aider à renverser le président socialiste du Venezuela, Nicolás Maduro. C’est ce qu’ont révélé à Reuters quatre sources au courant du projet.

Les sources rapportent qu’au cours des derniers mois, Prince s’est employé à obtenir des investissements et le soutien politique de partisans influents de Trump et de riches exilés vénézuéliens. Lors d’entretiens privés aux États-Unis et en Europe, Prince aurait proposé un plan de déploiement de 5 000 mercenaires pour le compte de Juan Guaidó, chef de l’opposition vénézuélienne, indiquent deux sources ayant une connaissance directe du projet de Prince.

Selon l’une des sources, Prince aurait tenu des rencontres sur la question tout récemment encore, à la mi-avril.

Garrett Marquis, porte-parole du Conseil national de sécurité de la Maison-Blanche, a refusé de dire si Prince avait soumis ou non son projet au gouvernement et si ce projet serait examiné. Un observateur qui connaît bien les modes de penser de l’administration Trump a affirmé que la Maison-Blanche ne soutiendrait pas un tel projet.

Il n’y a pas eu de discussion sur des opérations de sécurité entre les représentants de l’opposition au Venezuela et Prince, affirme Edward Rodriguez, le porte-parole de Guaidó qui a refusé de répondre à d’autres questions de Reuters. Invité à commenter la question, le gouvernement Maduro a choisi le silence.

Des experts étasuniens et vénézuéliens de la sécurité, mis au courant du projet par Reuters, l’ont qualifié de politiquement farfelu et de potentiellement dangereux, ce projet étant susceptible de déclencher une guerre civile. Un Vénézuélien proche de l’opposition, bien que d’accord avec l’analyse, estime qu’advenant la chute du gouvernement Maduro, il pourrait être utile de recourir à des sociétés privées pour assurer la sécurité de la nouvelle administration.

Un représentant de Prince, Marc Cohen, a affirmé en avril que Prince « n’avait pas l’intention de lancer ou de mener une opération au Venezuela » et a refusé de répondre à d’autres questions.

Lital Leshem, directrice des relations avec les investisseurs du Frontier Resource Group, un fonds d’investissement privé de Prince, avait antérieurement confirmé l’intérêt porté par Prince aux opérations de sécurité au Venezuela.

« Il a une solution pour le Venezuela, comme pour bien d’autres endroits d’ailleurs », a-t-elle observé tout en refusant de donner des détails sur la solution évoquée.

Selon les deux sources ayant une connaissance directe du projet de Prince, le plan comporterait des opérations initiales de renseignement suivie du déploiement d’un contingent de 4 000 à 5 000 mercenaires venant de Colombie et d’autres pays d’Amérique latine chargé de mener des opérations de combat et de stabilisation.

Un « événement dynamique »

Cette dernière tactique improbable s’inscrit dans une longue campagne de privatisation de la guerre entreprise par Prince. Le riche homme d’affaires, fils d’un magnat de pièces automobiles, a dépêché des contractants de sécurité privée dans de nombreuses zones de conflit, de l’Asie centrale à l’Afrique en passant par le Moyen-Orient.

L’un des arguments principaux avancés par Prince, soutient une source, est que le Venezuela a besoin, dans les mots du financier, d’un « événement dynamique » capable de sortir le pays de l’impasse dans laquelle il s’enlise depuis janvier. Guaidó, président de l’Assemblée nationale, avait alors déclaré illégitime la réélection de Maduro en 2018 et avait invoqué la Constitution pour assumer la présidence par intérim.

Maduro a dénoncé Guaidó, qui bénéficie de l’appui de la plupart des pays occidentaux, une marionnette des États-Unis qui cherche à fomenter un coup d’État. Les grandes institutions du pays, dont l’armée, ne sont pas passées dans le camp de Guaidó, malgré l’intensification des pressions internationales venant des sanctions imposées par les États-Unis et leurs alliés.

Guaidó a souligné qu’il souhaite une solution pacifique au conflit, et les gouvernements latino-américains qui reconnaissent son autorité s’opposent à une intervention militaire étrangère. De hauts responsables étasuniens, sans pour autant exclure une intervention armée, semblent aussi privilégier les mesures économiques et diplomatiques pour faire pression sur Maduro.

Des liens étroits avec Trump

Prince a fait œuvre de pionnier en matière de prestation de services militaires par des entreprises privées durant la guerre en Irak, lorsque le gouvernement des É.-U. avait retenu les services de Blackwater principalement pour assurer la sécurité des opérations du département d’État dans ce pays.

En 2007, des employés de Blackwater ont tué 17 civils irakiens sur la place Nisour de Bagdad, provoquant l’indignation de la communauté internationale. L’un des employés de Blackwater impliqués a été reconnu coupable de meurtre en décembre et trois autres, d’homicide involontaire.

Prince a rebaptisé la société de sécurité Blackwater et l’a vendue en 2010, mais il a récemment créé une société appelée Blackwater USA, qui vend des munitions, des silencieux et des couteaux. Au cours des deux dernières années, il a mené une campagne infructueuse pour convaincre l’administration Trump de remplacer les soldats étasuniens en Afghanistan par des forces de sécurité privées.

Depuis 2014, Prince dirige le Frontier Services Group basé à Hong Kong, société qui entretient des liens étroits avec CITIC, l’entreprise publique chinoise de fonds d’investissement, et offre des services de sécurité, d’aviation et de logistique aux sociétés chinoises actives en Afrique.

Prince a fait un don de 100 000 $ à un comité d’action politique ayant soutenu l’élection de Trump. Sa sœur, Betsy DeVos, est secrétaire à l’Éducation dans l’administration Trump.

Le rôle joué par Prince dans la campagne de Trump a été mis en lumière dans le rapport du procureur spécial Robert Mueller, publié en avril et portant sur des liens présumés entre la campagne de Trump et les jeux d’influence russe lors de l’élection présidentielle de 2016.

Le rapport indique que Prince a financé des mesures d’authentification des courriels attribués à Hillary Clinton et que, en 2016, il a rencontré aux Seychelles, au large de l’Afrique orientale, un riche responsable financier russe pour le compte de l’équipe de Trump chargée de la transition présidentielle.

Cohen, le porte-parole de Prince, a refusé de commenter le rapport Mueller.

Le ciblage des avoirs vénézuéliens gelés

Selon les deux sources au courant du plan pour le Venezuela, Prince chercherait à obtenir 40 millions de dollars auprès d’investisseurs privés. Il viserait également à obtenir des fonds à même les milliards d’actifs vénézuéliens saisis par des gouvernements du monde entier qui ont imposé des sanctions à ce grand exportateur de pétrole, membre de l’OPEP.

On ne sait pas, toutefois, comment l’opposition vénézuélienne pourrait légalement avoir accès à ces actifs. Prince, affirment des sources, aurait déclaré aux personnes assistant à ses rencontres de promotion que Guaidó avait, selon lui, le pouvoir de former sa propre force militaire puisqu’il a été reconnu à l’échelle internationale comme le dirigeant légitime du Venezuela.

Prince envisage une force constituée « de Péruviens, d’Équatoriens, de Colombiens et d’autres hispanophones », rapporte l’une des sources, ajoutant que, selon Prince, ces soldats seraient plus acceptables politiquement que des contractants étasuniens.