
(...) Le gouvernement américain a effectivement renversé le régime des Talibans, avec son esprit médiéval et ses maîtres d'Al Quaeda. Mais, ils ont permis que l'Alliance du Nord accède à nouveau au pouvoir. Ce groupe ressemble aux Talibans sur le plan des croyances, et ils sont aussi brutaux et anti-démocratiques que les Talibans. Parfois encore pires.
(...) Kathy Gannon, spécialiste de l'Afghanistan, dit avec raison que « les États-Unis ne s'intéressent pas à la paix en Afghanistan. Ceux qui ont tué des milliers de personnes, ceux qui ont appuyé l'industrie de la drogue, dirigent le pays ».
(...) Les États-Unis travaillent avec des extrémistes pro-américains, et ils s'opposent uniquement aux extrémistes anti-américains. Voilà la raison pour laquelle les gens se moquent de la « guerre contre le terrorisme ».
(...) J'espère que vous avez compris, à l'aide des petits exemples que je viens d'énumérer, que mon pays se trouve encore entre les griffes d'extrémistes et de terroristes meurtriers. La situation en Afghanistan, surtout celle des femmes afghanes vouées au malheur, ne changera jamais pour le mieux, tant et aussi longtemps que les seigneurs de guerre ne seront pas désarmés, et que la politique en Afghanistan ne sera pas délivrée des terroristes pro et anti-États-Unis.
(...) Depuis 2001, des milliers d'Afghans et un certain nombre de non Afghans ont été détenus arbitrairement, gardés au secret sans aucun contact avec le monde extérieur, et soumis à des actes de torture et à d'autres traitements cruels, inhumains ou dégradants par des membres des forces armées étasuniennes ou de groupes armés agissant sous le contrôle des autorités étasuniennes.Par ailleurs, le rapport 2006 de Human Rights Watch indique que ce sont les groupes alliés des États-Unis – aujourd'hui bien représentés au Parlement – qui sont principalement en cause dans les violations des droits de la personne :
(...) Amnistie Internationale n'est au courant d'aucune enquête du gouvernement afghan concernant les cas de décès de prisonniers détenus par les États-Unis. L'organisation n'est également au courant d'aucune initiative prise par le gouvernement afghan en vue de mettre un terme à la pratique de la torture et des mauvais traitements par des personnes – notamment des membres de groupes armés afghans – qui agissent sous le contrôle des forces étasuniennes[14].
Malgré la force grandissante de l'insurrection, la majorité des Afghans considèrent que ce sont les nombreux seigneurs de guerre régionaux qui sont la principale source de leur insécurité. Dans certaines régions éloignées, il n'y a toujours pas de structures ou d'activités gouvernementales, seulement des abus et des entreprises criminelles par des seigneurs de guerre, dont plusieurs ont été portés au pouvoir avec l'aide des États-Unis après la défaite des Talibans.Pour sa part, Malalai Joya, dénonce la présence de ces criminels au Parlement même :
Les affrontements armés entre factions rivales ont diminué en 2005, mais dans plusieurs régions, les seigneurs de guerre et leurs troupes continuent de pratiquer les arrestations arbitraires, les détentions illégales, les enlèvements, l'extorsion, la torture, le meurtre, les assassinats extra-judiciaires de suspects, les déplacements forcés, et le viol des femmes, des filles et des garçons[15].
Plutôt que de se fier aux gens pour traduire en justice ces seigneurs de guerre criminels, le président Hamid Karzai leur donne des postes supérieurs. Par exemple, cette année, il a nommé treize anciens commandants, avec des liens à la contrebande de drogues, au crime organisé et aux milices illégales, à des de postes de hauts dirigeants au sein de la police.[16]En conclusion, sur le rapport entre cette guerre et l'avancement des droits de la personne, nous citerons Christine Delphy :
La guerre à des fins de contrôle et d'exploitation ne fera jamais avancer les droits humains. Car ces bombardements au nom de la civilisation ont aussi envoyé nombre de principes dont se réclame cette civilisation aux oubliettes. Les conventions de Genève, déclarées invalides par les alliés, d'abord complices des crimes du boucher de Mazar et des autres (7) et maintenant des manœuvres américaines. Les Etats-Unis inventent des nouvelles catégories pseudo-juridiques, les « combattants illégaux » de Guantanamo, qu'aucun droit, ni national, ni international, ni commun, ni de guerre, ne couvrirait ! Les libertés publiques, orgueil de nos démocraties, annulées ; le droit international, blessé à mort - le grand corps agonisant de l'ONU est là pour en témoigner. Seule une coopération vraie et pacifique entre les nations fera progresser les droits humains. Elle n'est pas à l'ordre du jour. A nous de l'y mettre.[17]
Peu d'États au monde ont à cœur le sort des femmes. Les États-Unis n'ont que faire des droits des femmes, pas plus en Afghanistan qu'au Koweït, en Arabie saoudite ou ailleurs. Au contraire, ils ont sciemment et volontairement sacrifié les Afghanes à leurs intérêts. D'où viennent, en effet, les moudjahidins ? Dès 1978, avant même que l'armée soviétique n'envahisse le pays, les chefs de tribu et les autorités religieuses déclarent la guerre sainte contre le gouvernement marxiste de Nur Mohammed Taraki, qui force les filles à aller à l'école, interdit le lévirat[19]et la vente des femmes. Jamais il n'y eut autant de femmes médecins, professeures, avocates... qu'entre 1978 et 1992.[20]
En finançant les moudjahidins contre « les communistes » locaux et soviétiques, les États-Unis ne s’arrêteront pas aux reculs des droits des femmes que la prise du pouvoir par les moudjahidins entraînera. Et même, une fois les communistes partis, pour mettre un terme à l’instabilité chronique de l’Afghanistan soumis aux violences entre seigneurs de guerre, il n’hésiteront pas à financer les Talibans, fils spirituels de ces moudjahidins, aussi anticommunistes que leurs pères, mais encore plus fondamentalistes.[21]
De 1996 à septembre 2001, sous les Talibans, les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN n’ont rien fait pour protéger les femmes afghanes : ce combat a été laissé aux femmes afghanes elles-mêmes, aux ONG et aux féministes du monde entier qui n’ont cessé de protester, d’en appeler à la communauté internationale et de développer des moyens, y compris clandestins, pour appuyer les femmes afghanes.
La surdité et la cécité ont perduré dans les grandes capitales jusqu’aux événements du 11 septembre 2001…et au refus obstiné des Talibans de livrer le pipeline trans-afghan aux intérêts étasuniens. Tout à coup, les Bush de ce monde ont entendu les femmes afghanes. Tout à coup, les yeux des dirigeants de « l’Axe du Bien » se sont ouverts sur les atrocités qu’elles vivaient... Et la coalition contre le terrorisme, États-Unis en tête, a monté un autre scénario de changement de la garde : refinancement des moudjahidins de l’Alliance du Nord contre les Talibans…Où sont les intérêts des femmes afghanes dans ce jeu cynique de chaise musicale ?
L’accès des jeunes filles à l’éducation et la participation des femmes à la vie politique sont souvent présentés comme des réalisations importantes de l’intervention étrangère en Afghanistan. Ces réalisations sont d’ailleurs ciblées par les Talibans et par d’autres forces afghanes qui s’opposent à cette intervention comme en témoignent les attaques et les incendies de nombreuses écoles. Notons aussi l’assassinat, le 25 septembre 2006, de Safia Ama Jan, militante féministe et directrice provinciale du Ministère des Affaires féminines à Kandahar.
Certes, on ne peut nier certaines avancées, la situation sous les Talibans étant tellement horrible que chaque progrès, même minime, constitue un gain majeur. Ainsi, certaines d’entre elles, principalement à Kaboul, ont pu retourner à l’école, certaines ont trouvé des emplois dans les ONG, et quelques-unes ont pu troquer la burqa pour le tchador. Aussi, la Constitution afghane reconnaît l’égalité entre les femmes et les hommes (art 22); les femmes forment plus de 25% des députés au Parlement (un quota imposé par la Constitution); un groupe de travail sur la violence faite aux femmes a été créé par décret présidentiel après une longue campagne du ministère de la condition féminine et du Fonds de développement des Nations Unies pour la femme (UNIFEM), l’âge légal pour le mariage a été fixé à 16 ans pour les filles et 18 ans pour les garçons, etc. Mais selon le rapport de l’organisation internationale WOMANKIND Worldwide[22] ces avancées …sont restées sur papier.
En effet, une observation rigoureuse de la situation démontre que le sort des femmes en Afghanistan demeure tout aussi problématique qu’il ne l’était sous les Talibans et que l’appareil mis en place par le nouveau gouvernement afghan contribue non seulement au renforcement du patriarcat dans la société afghane mais aussi au maintien des femmes sous le joug de la servitude. Ainsi, dans son rapport du 30 mai 2005 intitulé Afghanistan: Women still under attack - a systematic failure to protect, Amnistie Internationale (AI) écrit :
Alors que les maris, frères et pères demeurent les principaux auteurs des violences au foyer, le contrôle social et le pouvoir qu’ils exercent ne cessent d’être renforcés par les autorités de l’État et les systèmes judiciaires informels.
(...) La violence contre les femmes est largement tolérée par la société et très répandue. Elle est tolérée aux plus hauts échelons du gouvernement et des instances judiciaires.. Les responsables de cette violence sont rarement poursuivis; et quand ils le sont, les accusés sont souvent exonérés ou condamnés à des peines minimes. L’impunité semble acquise pour ce type de violence. Les autorités enquêtent rarement concernant les plaintes d’attaques violentes, de viols, d’assassinats ou de suicides de femmes.[23]
Plus récemment, le rapport de WOMANKIND Worldwide se révélait dévastateur pour les forces de l’OTAN, sensées rétablir la paix et la sécurité dans le pays et protéger les droits des femmes.
Prenons acte des faits suivants :
- hausse des crimes d’honneur
- meurtres de travailleuses domestiques
- assauts contre des femmes travaillant dans le cadre des élections
- perpétuation de formes sévères de violence domestique
- trafic et prostitution
- hausse «astronomique» des auto-immolations
- fort pourcentage de mariages d’enfants
- rapt de jeunes filles
- absence de protection véritable contre le viol et les agressions sexuelles
Le rapport résume ainsi la situation : (...) Le degré réel de la violence que subissent les femmes n’a pas été rapporté par les média occidentaux, au moment même où l’intérêt (et donc le financement) pour l’Afghanistan commence à diminuer de façon régulière.
Et le rapport de conclure : (…) Il est impérieux que les média, les gouvernements donateurs, les organisations internationales et le gouvernement afghan reconnaissent l’absence de progrès dans le domaine des droits des femmes et agissent immédiatement dans des secteurs clés (l’éducation, le système juridique, les services de sécurité, la santé et les moyens de subsistance) pour transformer des droits sur papier en droits effectifs.
Dans le témoignage de Malalai Joya, députée au parlement afghan, on retrouve les mêmes éléments particulièrement éclairants :
Il faut que je vous dise que malheureusement, la situation désespérée du peuple afghan n’a pas changé. Lorsque le pays tout entier vit à l’ombre de l’arme à feu et des seigneurs de guerre, comment ses femmes peuvent-elles jouir des libertés les plus fondamentales? Contrairement à la propagande diffusée par certains médias dans l’Ouest, les hommes et les femmes en Afghanistan n’ont pas été « libérés » du tout.
(...) Chez les femmes afghanes, le taux de suicide est terriblement élevé. Selon un sondage récent effectué par UNIFEM, 65 % des 50 000 veuves à Kabul voient le suicide comme la seule issue pour s’échapper de la misère noire dans laquelle elles se trouvent. De plus, le sondage prouve que la majorité des femmes afghanes sont victimes de violence psychologique et sexuelle.
(...) Sous le régime des Talibans, le ministère du Vice et de la Vertu est devenu le symbole d’abus arbitraires, surtout aux dépens des femmes et des filles afghanes. Pourtant, aujourd’hui, le cabinet afghan a décidé encore une fois de rétablir ce ministère horrible plutôt que de se concentrer sur les besoins criants de la société afghane.
(...) Ceux qui défendent la justice sont menacés de mort. Le 7 mai, 2006, j’ai été agressée physiquement par deux députés au Parlement qui soutiennent les seigneurs de guerre et les drogues, parce que j’avais dit la vérité. J’avais parlé des crimes de l’Alliance du Nord. L’un d’entre eux a même crié : « Prostituée, prenez-la et violez-la! ».[24]
Quand bien même les libertés seraient élargies, la guerre deviendrait-elle pour autant légitime ? Quand il s'agit des droits humains, la question est toujours la même : qu'y a-t-il de pire que la guerre pour une population ? A quel moment devient-elle préférable ? Dire que la guerre est bénéfique pour les femmes afghanes revient à décider qu'il vaut mieux pour elles mourir sous les bombes, mourir de faim ou de froid, que de vivre sous les talibans. La mort plutôt que la servitude : ainsi en a décidé l'opinion occidentale... pour les femmes afghanes. Une décision qui aurait pu être héroïque, si les Occidentaux mettaient leurs vies dans la balance, et non celles des Afghanes.Citons, une dernière fois, Malalai Joya :
La façon irresponsable dont est traité l'alibi de la « libération des femmes afghanes » illustre l'arrogance de l'Occident qui s'arroge le droit de disposer à sa guise de la vie des autres. Cela imprègne toute son attitude vis-à-vis des Afghanes, et plus généralement, l'attitude des dominants à l'égard des dominés.
Proposons une règle simple de morale internationale valable aussi pour les individus : nul n'a le droit de prendre des décisions, surtout héroïques, quand d'autres en paieront les conséquences. Seule la population qui supporte la guerre peut dire qu'elle vaut le coût. Or ici, celle qui a décidé la guerre ne la subit pas, et celle qui subit la guerre ne l'a pas décidée. Pour l'instant, les femmes afghanes se trouvent sur les routes, sous les tentes, dans les camps, par millions : un million de réfugiés de plus qu'avant la guerre en dehors des frontières, et un million de personnes déplacées à l'intérieur du pays lui-même (6). Beaucoup risquent de mourir. Sans aucune garantie que ce « sacrifice » leur vaudra des droits supplémentaires. Doit-on d'ailleurs parler de sacrifice, alors qu'elles ne l'ont pas choisi ?
La moindre des décences voudrait que les Alliés arrêtent de clamer qu'on leur fait endurer ces souffrances pour leur bien. Qu'ils s'abstiennent de prétendre que c'est au nom de leur liberté qu'on leur retire le droit de choisir leur sort, et même celui de vivre. On peut craindre au contraire que ce couplet ne devienne un tube ; la liste est longue des pays auxquels la coalition des alliés contre le mal s'est promis de porter le bien par le fer. Et bien sûr, toute ressemblance avec des événements historiques passés, si passés qu'évoquer leur nom semble ringard, toute ressemblance donc avec les guerres coloniales est pure coïncidence.[26]
Il faut que les décideurs canadiens sachent que les seigneurs de guerre de l'Alliance du Nord sont également responsables des circonstances désespérées du peuple afghan et du malheur qui sévit actuellement en Afghanistan. Je suis consciente des difficultés et des défis, et du risque de mourir aux mains des forces anti-démocratiques. Mais je me fie à mon peuple. Un jour ils pourraient me tuer, puisqu'ils ont des armes à feu, ils détiennent le pouvoir et ils ont l'appui du gouvernement américain, mais ils ne pourront jamais me réduire au silence ni cacher la vérité[27].
Pour terminer, il est bon de se rappeler que le Canada a été carrément mentionné par Oussama Ben Laden comme figurant parmi les ‘cibles désignées' des actes terroristes en raison de notre rôle en Afghanistan dans la foulée du 11 septembre[31].Table des matières