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Section 2 : Après cinq ans d'intervention militaire étrangère en Afghanistan, quelle est la situation ?

Nous ne nions pas qu'il puisse y avoir certaines améliorations à la situation de certains groupes d'AfghanEs.  Par exemple, un élargissement de l'accès à l'éducation pour les jeunes filles à Kaboul. Ou encore certains villages ou certains quartiers où des projets locaux de développement auraient amélioré le sort des gens.

Cependant, en Afghanistan, s'il faut en croire les rapports du Conseil de Senlis[11] et de  WOMANKIND Worldwide, de même que la députée afghane Malalai Joya, la situation générale ne s'améliore pas et cette réalité est en contradiction flagrante avec les déclarations publiques des puissances occupantes, dont le Canada.

De plus, même si la situation de la population afghane s'était améliorée, la question demeurerait entière de savoir quels objectifs sont poursuivis par l'ensemble de l'intervention étrangère dans ce pays ?   S'agit-il essentiellement d'installer au pouvoir un gouvernement local favorable aux intérêts occidentaux et, en premier lieu, étasuniens ? ou de vraiment soutenir l'autodétermination du peuple afghan ?  Si la réponse est la première, l'intervention ne serait pas justifiable même si elle conduisait dans un premier temps à l'amélioration du sort de la population.

Question 5 :  L'intervention étrangère a-t-elle permis de faire des pas importants dans l'instauration de la démocratie en Afghanistan ?

Le taux de participation aux élections présidentielles de l'automne 2004 avait été élevé : autour de 75 %.  Selon le Conseil de Senlis, des sondages réalisés auprès de la population révélaient que les gens semblaient vouloir donner sa chance à Hamid Karzaï, en tant que président, et voir si le gouvernement central améliorerait un tant soit peu leur vie quotidienne.  D'autre part, l'Alliance du nord et les autres seigneurs de guerre ne voyaient pas dans ces élections un enjeu important : l'autorité du nouveau président ne s'étendant guère en dehors de Kaboul, leurs intérêts régionaux n'étaient pas menacés...

Mais les élections parlementaires de septembre 2005 ont été une toute autre affaire.  Selon le rapport 2006 de Human Rights Watch[12] (HRW), la dernière campagne électorale a été marquée par un taux de participation beaucoup moindre (à peine 36% dans la région de Kaboul) et par beaucoup d'intimidation des électeurs et des candidats.  Toujours selon HRW, plus de la moitié des membres du nouveau parlement sont liés à des groupes armés ou se sont, par le passé, rendus coupables de violations de droits de la personne.  La députée Malalai Joya, de la province conservatrice de Farah, a dénoncé ce résultat en pleine chambre, ce qui lui a valu plus de 100 menaces de mort.  Pour elle, c'est à 70 % que le parlement est composé de seigneurs de guerre et de leurs agents. Face à de tels résultats et à l'absence d'amélioration de son sort, la population rurale du pays a vite déchanté...

Dans son discours au Congrès du NPD fédéral[13], Malalai Joya explicitait davantage :
(...) Le gouvernement américain a effectivement renversé le régime des Talibans, avec son esprit médiéval et ses maîtres d'Al Quaeda. Mais, ils ont permis que l'Alliance du Nord accède à nouveau au pouvoir. Ce groupe ressemble aux Talibans sur le plan des croyances, et ils sont aussi brutaux et anti-démocratiques que les Talibans. Parfois encore pires.

(...) Kathy Gannon, spécialiste de l'Afghanistan, dit avec raison que « les États-Unis ne s'intéressent pas à la paix en Afghanistan. Ceux qui ont tué des milliers de personnes, ceux qui ont appuyé l'industrie de la drogue, dirigent le pays ».

(...) Les États-Unis travaillent avec des extrémistes pro-américains, et ils s'opposent uniquement aux extrémistes anti-américains. Voilà la raison pour laquelle les gens se moquent de la « guerre contre le terrorisme ».

(...) J'espère que vous avez compris, à l'aide des petits exemples que je viens d'énumérer, que mon pays se trouve encore entre les griffes d'extrémistes et de terroristes meurtriers. La situation en Afghanistan, surtout celle des femmes afghanes vouées au malheur, ne changera jamais pour le mieux, tant et aussi longtemps que les seigneurs de guerre ne seront pas désarmés, et que la politique en Afghanistan ne sera pas délivrée des terroristes pro et anti-États-Unis.

Question 6 :   La situation des droits de la personne s'est-elle améliorée ?

On ne saurait sérieusement prétendre à une amélioration significative de la situation des droits de la personne dans un pays où des criminels notoires siègent au Parlement en toute impunité et où l'on pratique la torture contre de très nombreux prisonniers.

Amnistie Internationale (AI) lançait en mars 2006 une campagne mondiale contre la torture et les mauvais traitements dans la « guerre contre le terrorisme ».  Concernant l'Afghanistan, l'organisme écrivait notamment ceci :
(...) Depuis 2001, des milliers d'Afghans et un certain nombre de non Afghans ont été détenus arbitrairement, gardés au secret sans aucun contact avec le monde extérieur, et soumis à des actes de torture et à d'autres traitements cruels, inhumains ou dégradants par des membres des forces armées étasuniennes ou de groupes armés agissant sous le contrôle des autorités étasuniennes.

(...) Amnistie Internationale n'est au courant d'aucune enquête du gouvernement afghan concernant les cas de décès de prisonniers détenus par les États-Unis.  L'organisation n'est également au courant d'aucune initiative prise par le gouvernement afghan en vue de mettre un terme à la pratique de la torture et des mauvais traitements par des personnes – notamment des membres de groupes armés afghans – qui agissent sous le contrôle des forces étasuniennes[14].

Par ailleurs, le rapport 2006 de Human Rights Watch indique que ce sont les groupes alliés des États-Unis – aujourd'hui bien représentés au Parlement – qui sont principalement en cause dans les violations des droits de la personne :
Malgré la force grandissante de l'insurrection, la majorité des Afghans considèrent que ce sont les nombreux seigneurs de guerre régionaux qui sont la principale source de leur insécurité. Dans certaines régions éloignées, il n'y a toujours pas de structures ou d'activités gouvernementales, seulement des abus et des entreprises criminelles par des seigneurs de guerre, dont plusieurs ont été portés au pouvoir avec l'aide des États-Unis après la défaite des Talibans.
Les affrontements armés entre factions rivales ont diminué en 2005, mais dans plusieurs régions, les seigneurs de guerre et leurs troupes continuent de pratiquer les arrestations arbitraires, les détentions illégales, les enlèvements, l'extorsion, la torture, le meurtre, les assassinats extra-judiciaires de suspects, les déplacements forcés, et le viol des femmes, des filles et des garçons[15]

Pour sa part, Malalai Joya, dénonce la présence de ces criminels au Parlement même :
Plutôt que de se fier aux gens pour traduire en justice ces seigneurs de guerre criminels, le président Hamid Karzai leur donne des postes supérieurs. Par exemple, cette année, il a nommé treize anciens commandants, avec des liens à la contrebande de drogues, au crime organisé et aux milices illégales, à des de postes de hauts dirigeants au sein de la police.[16]
En conclusion, sur le rapport entre cette guerre et l'avancement des droits de la personne, nous citerons Christine Delphy :
La guerre à des fins de contrôle et d'exploitation ne fera jamais avancer les droits humains. Car ces bombardements au nom de la civilisation ont aussi envoyé nombre de principes dont se réclame cette civilisation aux oubliettes. Les conventions de Genève, déclarées invalides par les alliés, d'abord complices des crimes du boucher de Mazar et des autres (7) et maintenant des manœuvres américaines. Les Etats-Unis inventent des nouvelles catégories pseudo-juridiques, les « combattants illégaux » de Guantanamo, qu'aucun droit, ni national, ni international, ni commun, ni de guerre, ne couvrirait ! Les libertés publiques, orgueil de nos démocraties, annulées ; le droit international, blessé à mort - le grand corps agonisant de l'ONU est là pour en témoigner. Seule une coopération vraie et pacifique entre les nations fera progresser les droits humains. Elle n'est pas à l'ordre du jour. A nous de l'y mettre.[17]

Question 7 :   La situation des femmes a-t-elle progressé ? Peut-on justifier l'occupation de l'Afghanistan par la nécessité de protéger les droits des femmes ?

Faire la guerre pour libérer les femmes afghanes ? La préoccupation pour le sort réservé aux femmes sous les Talibans est invoquée a posteriori par les forces d'occupation pour justifier leurs bombardements, leur guerre et leur présence dans ce pays. Le drapeau américain flotte au-dessus de notre ambassade à Kaboul (…) Et aujourd'hui les femmes de l'Afghanistan sont libres a déclaré Georges W. Bush en janvier 2002, quelques semaines après que les bombardements de la « coalition contre le terrorisme » eurent chassé du pouvoir ces oppresseurs des femmes. La coalition aurait fait la guerre pour libérer les Afghanes. (…)Curieuse justification, alors que les moudjahidins réinstallés au pouvoir par les alliés ne se comportent pas mieux que les Talibans.[18]

L'organisation canadienne Droits et Démocratie écrivait au secrétaire d'État américain Colin Powell en mars 2003 à l'occasion de la Journée internationale des femmes : (…)  Le pouvoir des chefs de guerre menace la sécurité et la stabilité du pays tout entier, ainsi que les droits fondamentaux des femmes, qui continuent de pâtir sous l'effet des décrets discriminatoires qu'imposent encore les puissants seigneurs de guerre locaux et qui rappellent la répression exercée contre les femmes sous le régime taliban. Dans un rapport publié en décembre 2002, Human Rights Watch rapportait une série de faits troublants qui amenait l'organisation à affirmer :   Les chefs de guerre ont remplacé les Talibans en adoptant des politiques similaires envers les femmes.

Quelques rappels historiques sur les motivations des « vainqueurs » envers les femmes

Peu d'États au monde ont à cœur le sort des femmes. Les États-Unis n'ont que faire des droits des femmes, pas plus en Afghanistan qu'au Koweït, en Arabie saoudite ou ailleurs. Au contraire, ils ont sciemment et volontairement sacrifié les Afghanes à leurs intérêts. D'où viennent, en effet, les moudjahidins ? Dès 1978, avant même que l'armée soviétique n'envahisse le pays, les chefs de tribu et les autorités religieuses déclarent la guerre sainte contre le gouvernement marxiste de Nur Mohammed Taraki, qui force les filles à aller à l'école, interdit le lévirat[19]et la vente des femmes. Jamais il n'y eut autant de femmes médecins, professeures, avocates... qu'entre 1978 et 1992.[20]

En finançant les moudjahidins contre « les communistes » locaux et soviétiques, les États-Unis ne s’arrêteront pas aux reculs des droits des femmes que la prise du pouvoir par les moudjahidins entraînera. Et même, une fois les communistes partis, pour mettre un terme à l’instabilité chronique de l’Afghanistan soumis aux violences entre seigneurs de guerre, il n’hésiteront pas à financer les Talibans, fils spirituels de ces moudjahidins, aussi anticommunistes que leurs pères, mais encore plus fondamentalistes.[21]

De 1996 à septembre 2001, sous les Talibans, les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN n’ont rien fait pour protéger les femmes afghanes : ce combat a été laissé aux femmes afghanes elles-mêmes, aux ONG et aux féministes du monde entier qui n’ont cessé de protester, d’en appeler à la communauté internationale et de développer des moyens, y compris clandestins, pour appuyer les femmes afghanes.

La surdité et la cécité ont perduré dans les grandes capitales jusqu’aux événements du 11 septembre 2001…et au refus obstiné des Talibans de livrer le pipeline trans-afghan aux intérêts étasuniens. Tout à coup, les Bush de ce monde ont entendu les femmes afghanes. Tout à coup, les yeux des dirigeants de « l’Axe du Bien » se sont ouverts sur les atrocités qu’elles vivaient... Et la coalition contre le terrorisme, États-Unis en tête, a monté un autre scénario de changement de la garde : refinancement des moudjahidins de l’Alliance du Nord contre les Talibans…Où sont les intérêts des femmes afghanes dans ce jeu cynique de chaise musicale ?

Qu’en est-il de la situation des femmes afghanes après cinq ans d’occupation ?

L’accès des jeunes filles à l’éducation et la participation des femmes à la vie politique sont souvent présentés comme des réalisations importantes de l’intervention étrangère en Afghanistan. Ces réalisations sont d’ailleurs ciblées par les Talibans et par d’autres forces afghanes qui s’opposent à cette intervention comme en témoignent les attaques et les incendies de nombreuses écoles. Notons aussi l’assassinat, le 25 septembre 2006, de Safia Ama Jan, militante féministe et directrice provinciale du Ministère des Affaires féminines à Kandahar.

Certes, on ne peut nier certaines avancées, la situation sous les Talibans étant tellement horrible que chaque progrès, même minime, constitue un gain majeur. Ainsi, certaines d’entre elles, principalement à Kaboul, ont pu retourner à l’école, certaines ont trouvé des emplois dans les ONG, et quelques-unes ont pu troquer la burqa pour le tchador. Aussi, la Constitution afghane reconnaît l’égalité entre les femmes et les hommes (art 22); les femmes forment plus de 25% des députés au Parlement (un quota imposé par la Constitution); un groupe de travail sur la violence faite aux femmes a été créé par décret présidentiel après une longue campagne du ministère de la condition féminine et du Fonds de développement des Nations Unies pour la femme (UNIFEM), l’âge légal pour le mariage a été fixé à 16 ans pour les filles et 18 ans pour les garçons, etc. Mais selon le rapport de l’organisation internationale WOMANKIND Worldwide[22] ces avancées …sont restées sur papier.

En effet, une observation rigoureuse de la situation démontre que le sort des femmes en Afghanistan demeure tout aussi problématique qu’il ne l’était sous les Talibans et que l’appareil mis en place par le nouveau gouvernement afghan contribue non seulement au renforcement du patriarcat dans la société afghane mais aussi au maintien des femmes sous le joug de la servitude. Ainsi, dans son rapport du 30 mai 2005 intitulé Afghanistan: Women still under attack - a systematic failure to protect, Amnistie Internationale (AI) écrit :

Alors que les maris, frères et pères demeurent les principaux auteurs des violences au foyer, le contrôle social et le pouvoir qu’ils exercent ne cessent d’être renforcés par les autorités de l’État et les systèmes judiciaires informels.

(...) La violence contre les femmes est largement tolérée par la société et très répandue. Elle est tolérée aux plus hauts échelons du gouvernement et des instances judiciaires.. Les responsables de cette violence sont rarement poursuivis; et quand ils le sont, les accusés sont souvent exonérés ou condamnés à des peines minimes. L’impunité semble acquise pour ce type de violence. Les autorités enquêtent rarement concernant les plaintes d’attaques violentes, de viols, d’assassinats ou de suicides de femmes.[23]

Plus récemment, le rapport de WOMANKIND Worldwide se révélait dévastateur pour les forces de l’OTAN, sensées rétablir la paix et la sécurité dans le pays et protéger les droits des femmes.

Prenons acte des faits suivants :

  • la violence sous toutes ses formes est à la hausse :
  • hausse des crimes d’honneur
  • meurtres de travailleuses domestiques
  • assauts contre des femmes travaillant dans le cadre des élections
  • perpétuation de formes sévères de violence domestique
  • trafic et prostitution
  • hausse «astronomique» des auto-immolations
  • fort pourcentage de mariages d’enfants
  • rapt de jeunes filles
  • absence de protection véritable contre le viol et les agressions sexuelles

Le rapport résume ainsi la situation : (...) Le degré réel de la violence que subissent les femmes n’a pas été rapporté par les média occidentaux, au moment même où l’intérêt (et donc le financement) pour l’Afghanistan commence à diminuer de façon régulière.

  •  le ministère de la condition féminine fonctionne à faible capacité et a peu d’influence sur le gouvernement ; la plupart des programmes d’aide aux femmes n’auraient pas atteint leurs objectifs

  • les besoins fondamentaux des filles et des femmes ne sont pas comblés : tels l’accès à l’eau potable, l’éducation, les services de santé, etc.

  • plus inquiétant encore, la situation sécuritaire, dans plusieurs provinces, est pire qu’elle ne l’était en 2001 sous les Talibans : L’insécurité demeure de loin le plus grand défi auquel font face les femmes afghanes dans leur vie quotidienne. Et avec l’insécurité, vient la pauvreté, les deux se renforçant simultanément.

  • les femmes afghanes ne vivent pas dans un État de droit ce qui explique l’échec de la mise en place de standards internationaux en matière de droits des femmes. La tradition continue de dominer le système judiciaire, une situation que semble accepter le gouvernement en place.

Et le rapport de conclure : (…) Il est impérieux que les média, les gouvernements donateurs, les organisations internationales et le gouvernement afghan reconnaissent l’absence de progrès dans le domaine des droits des femmes et agissent immédiatement dans des secteurs clés (l’éducation, le système juridique, les services de sécurité, la santé et les moyens de subsistance) pour transformer des droits sur papier en droits effectifs.

Dans le témoignage de Malalai Joya, députée au parlement afghan, on retrouve les mêmes éléments particulièrement éclairants :

Il faut que je vous dise que malheureusement, la situation désespérée du peuple afghan n’a pas changé. Lorsque le pays tout entier vit à l’ombre de l’arme à feu et des seigneurs de guerre, comment ses femmes peuvent-elles jouir des libertés les plus fondamentales? Contrairement à la propagande diffusée par certains médias dans l’Ouest, les hommes et les femmes en Afghanistan n’ont pas été « libérés » du tout.

(...) Chez les femmes afghanes, le taux de suicide est terriblement élevé. Selon un sondage récent effectué par UNIFEM, 65 % des 50 000 veuves à Kabul voient le suicide comme la seule issue pour s’échapper de la misère noire dans laquelle elles se trouvent. De plus, le sondage prouve que la majorité des femmes afghanes sont victimes de violence psychologique et sexuelle.

(...) Sous le régime des Talibans, le ministère du Vice et de la Vertu est devenu le symbole d’abus arbitraires, surtout aux dépens des femmes et des filles afghanes. Pourtant, aujourd’hui, le cabinet afghan a décidé encore une fois de rétablir ce ministère horrible plutôt que de se concentrer sur les besoins criants de la société afghane.

(...) Ceux qui défendent la justice sont menacés de mort. Le 7 mai, 2006, j’ai été agressée physiquement par deux députés au Parlement qui soutiennent les seigneurs de guerre et les drogues, parce que j’avais dit la vérité. J’avais parlé des crimes de l’Alliance du Nord. L’un d’entre eux a même crié : « Prostituée, prenez-la et violez-la! ».[24]

La guerre menée par les forces de l'OTAN en Afghanistan se justifie-t-elle au nom des droits des femmes ?

Non, nous ne le pensons pas, car il ne s'agit pas simplement de changer de gouvernement mais de transformer profondément la société afghane pour arriver à une égalité de droit et de fait entre les femmes et les hommes, et cela, aucune armée au monde ne peut y arriver.

Nous ne croyons pas que la situation générale des femmes puisse s'améliorer dans un pays où sévissent la guerre et l'occupation étrangère, où les soldats tirent sur tout ce qui bouge, femmes et enfants compris sous prétexte qu'un Taliban se cache derrière chaque civil, où les habitations modestes et les maigres moyens de subsistance des gens ordinaires sont souvent détruits par des opérations militaires « anti-insurrectionnelles » ou des campagnes brutales d'éradication des cultures de pavot.

Nous pensons que la présence des forces de l'OTAN contribue au contraire à mousser la popularité des Talibans, à en faire des héros aux yeux d'une partie de la population et à conforter une grande majorité d'hommes dans leur position de domination totale envers les femmes.

Nous ne pensons pas qu'il revient aux puissances occidentales d'imposer leur conception de la « libération » des femmes. Déjà les entreprises coloniales des pays européens  au XIXe siècle se paraient des vertus de la libération des femmes (dévoilement forcé des femmes arabes en Algérie, interdiction du sati[25] en Inde) au nom de la mission civilisatrice de l'Occident. C'est la même médecine que l'on nous sert aujourd'hui

Nous pensons que ce sont les femmes afghanes elles-mêmes qui se libéreront. Elles ont besoin de notre solidarité…pas de nos armes.

Des voix féministes se sont déjà fait entendre contre les « guerres humanitaires » faites au nom des droits des femmes…écoutons-les !

Quand bien même les libertés seraient élargies, la guerre deviendrait-elle pour autant légitime ? Quand il s'agit des droits humains, la question est toujours la même : qu'y a-t-il de pire que la guerre pour une population ? A quel moment devient-elle préférable ? Dire que la guerre est bénéfique pour les femmes afghanes revient à décider qu'il vaut mieux pour elles mourir sous les bombes, mourir de faim ou de froid, que de vivre sous les talibans. La mort plutôt que la servitude : ainsi en a décidé l'opinion occidentale... pour les femmes afghanes. Une décision qui aurait pu être héroïque, si les Occidentaux mettaient leurs vies dans la balance, et non celles des Afghanes.

La façon irresponsable dont est traité l'alibi de la « libération des femmes afghanes » illustre l'arrogance de l'Occident qui s'arroge le droit de disposer à sa guise de la vie des autres. Cela imprègne toute son attitude vis-à-vis des Afghanes, et plus généralement, l'attitude des dominants à l'égard des dominés.

Proposons une règle simple de morale internationale valable aussi pour les individus : nul n'a le droit de prendre des décisions, surtout héroïques, quand d'autres en paieront les conséquences. Seule la population qui supporte la guerre peut dire qu'elle vaut le coût. Or ici, celle qui a décidé la guerre ne la subit pas, et celle qui subit la guerre ne l'a pas décidée. Pour l'instant, les femmes afghanes se trouvent sur les routes, sous les tentes, dans les camps, par millions : un million de réfugiés de plus qu'avant la guerre en dehors des frontières, et un million de personnes déplacées à l'intérieur du pays lui-même (6). Beaucoup risquent de mourir. Sans aucune garantie que ce « sacrifice » leur vaudra des droits supplémentaires. Doit-on d'ailleurs parler de sacrifice, alors qu'elles ne l'ont pas choisi ?

La moindre des décences voudrait que les Alliés arrêtent de clamer qu'on leur fait endurer ces souffrances pour leur bien. Qu'ils s'abstiennent de prétendre que c'est au nom de leur liberté qu'on leur retire le droit de choisir leur sort, et même celui de vivre. On peut craindre au contraire que ce couplet ne devienne un tube ; la liste est longue des pays auxquels la coalition des alliés contre le mal s'est promis de porter le bien par le fer. Et bien sûr, toute ressemblance avec des événements historiques passés, si passés qu'évoquer leur nom semble ringard, toute ressemblance donc avec les guerres coloniales est pure coïncidence.[26]
Citons, une dernière fois, Malalai Joya :
Il faut que les décideurs canadiens sachent que les seigneurs de guerre de l'Alliance du Nord sont également responsables des circonstances désespérées du peuple afghan et du malheur qui sévit actuellement en Afghanistan. Je suis consciente des difficultés et des défis, et du risque de mourir aux mains des forces anti-démocratiques. Mais je me fie à mon peuple. Un jour ils pourraient me tuer, puisqu'ils ont des armes à feu, ils détiennent le pouvoir et ils ont l'appui du gouvernement américain, mais ils ne pourront jamais me réduire au silence ni cacher la vérité[27].

Question 8 :   L'Afghanistan est-il un pays plus stable et la sécurité de la population est-elle davantage assurée depuis 2001 ?

La situation sécuritaire en Afghanistan est pire qu'elle ne l'a jamais été, avec un nombre grandissant de victimes civiles et un nombre nettement plus élevé d'attaques contre les troupes étrangères, dont les troupes canadiennes, relocalisées dans la province de Kandahar depuis février 2006.[28]  Tous les observateurs sérieux s'entendent pour dire que la résistance est en hausse et utilise des tactiques nouvelles.  L'influence des Talibans s'accroît dans le sud et le sud-est du pays et ils ont réussi à créer des alliances avec d'autres forces nationalistes et tribales qui en ont assez de l'occupation.  Dans le reste du pays, les commandants militaires régionaux (seigneurs de guerre) ont consolidé leur emprise en détournant le processus politique à leur avantage et en contrôlant le commerce de la drogue.  Loin d'être sur la voie de la « pacification », l'Afghanistan s'enfonce dans la guerre et le nombre de militaires étrangers, qui n'a jamais été aussi élevé, est également en hausse.[29]

Depuis le renversement des Talibans – qui avaient réussi à éradiquer la culture du pavot dans les zones sous leur contrôle – l'Afghanistan est redevenu le plus important fournisseur mondial d'opium illégal (90% de la production mondiale selon l'ONU), de loin le secteur économique le plus florissant.  Alors que les États-Unis sont alliés avec les barons de ce commerce au nord et au centre du pays, qui sont fortement représentés au parlement afghan, ils ont par ailleurs recours à une approche militaire brutale d'éradication de cette culture face aux paysans afghans du sud et du sud-est du pays qui tentent d'en vivre.  Les résultats de cette campagne militaire sont désastreux : des milliers de déplacés dans 10 à 15 camps de réfugiés sont menacés de famine, dans les provinces de Helmand et de Kandahar, provoquant le ressentiment populaire contre les troupes étrangères et de nouveaux appuis à la résistance.

Question 9 :  L'intervention étrangère en Afghanistan permet-elle de combattre « le terrorisme » et de réduire le danger d'attentats contre le Canada ?

Avant de répondre directement à cette question, nous tenons à nous dissocier de l'emploi propagandiste qui est généralement fait du mot « terrorisme » dans le discours commun des politiciens et des média occidentaux.  D'une part, nous ne croyons pas juste de qualifier automatiquement de « terrorisme » toute action de résistance armée à une occupation militaire étrangère, fusse-t-elle la nôtre.  D'autre part, nous tenons aussi à nous dissocier de l'emploi sélectif de ce terme qui ne semble jamais s'appliquer aux opérations militaires de ‘nos' propres armées.  À nos yeux, les campagnes de bombardements nommées Choc et stupeur, les déversements de missiles, de bombes à fragmentation, de bombes au phosphore, de napalm et de munitions à l'uranium appauvri dans des zones résidentielles, les « dommages collatéraux » qui font dix, voire cent fois plus de victimes civiles que les tragiques attentats de New York, de Madrid et de Londres sont tout autant du « terrorisme ».

Une fois cette distinction faite, nous croyons que l'impact des occupations militaires étrangères, tant en Afghanistan qu'en Irak, est exactement le contraire de celui qu'on dit rechercher.

En effet, la brutalité qui caractérise quasi-inévitablement ces interventions ne peut avoir d'autre résultat que de faire monter la colère et la haine de la population face aux troupes étrangères, conduisant plus de personnes à joindre les rangs de la résistance et à mener ou à appuyer des actions contre les forces occupantes.  Cette logique implacable n'échappe d'ailleurs pas aux responsables militaires eux-mêmes tel qu'en témoigne cette citation du Major-Général canadien Andrew Leslie qui tentait ainsi d'expliquer que l'intervention militaire du Canada en Afghanistan pourrait durer vingt ans :  « chaque fois que vous tuez un jeune homme en colère de l'autre côté de l'océan, vous en créez quinze de plus qui viendront s'en prendre à vous »...  L'étonnante déclaration[30] du Chef d'État-major britannique, le général Richard Dannatt, à l'effet que la présence des militaires britanniques en Irak, loin d'aider à régler les problèmes de sécurité, ne faisait que les exacerber va tout à fait dans le même sens.

Au plan idéologique, l'occupation militaire étrangère favorise plutôt le renforcement des idéologies intégristes, comme on le constate tant en Afghanistan qu'en Irak.  Et en ce qui concerne de possibles attentats terroristes contre le Canada, l'effet de l'intervention militaire canadienne en Afghanistan est plutôt d'en accroître la probabilité.  C'est d'ailleurs l'opinion de la majorité de la population canadienne, selon les sondages, et même celle du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) :
Pour terminer, il est bon de se rappeler que le Canada a été carrément mentionné par Oussama Ben Laden comme figurant parmi les ‘cibles désignées' des actes terroristes en raison de notre rôle en Afghanistan dans la foulée du 11 septembre[31].
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