LETTRE OUVERTE
Lettre ouverte cosignée par 12 organisations, dont le Collectif Échec à la guerre. Une version abrégée est parue dans les éditions numériques du quotidien Le Devoir, le 22 septembre 2026. La section « Prétexte trompeur » ne faisait pas partie du texte soumis. Le Devoir s’est malheureusement permis de supprimer quatre de nos sous-titres.
NON à la militarisation et à l’agenda de droite du gouvernement Carney!
En juin 2025, sans mandat électoral à cet égard, le premier ministre Carney annonçait des dépenses additionnelles de 9,3 milliards $ en matière de défense pour atteindre le 2 % du PIB pour l’année en cours. Allaient s’ensuivre une panoplie d’annonces entraînant le Canada sur la voie d’une militarisation tous azimuts, mais aussi la mise en œuvre d’énormes pans de l’agenda de la droite canadienne par un gouvernement prétendument libéral.
Militarisation tous azimuts
Le 4 novembre 2025, le premier budget Carney engageait le Canada à atteindre 5 % du PIB en dépenses de défense d’ici 2035, un engagement convenu à l’OTAN sous la pression du président Trump. Selon le Directeur parlementaire du budget à Ottawa, if faudra 334 milliards $ en dépenses militaires supplémentaires d’ici 2035 pour y parvenir. Puis est venu le dévoilement d’une Stratégie industrielle de défense, faisant miroiter une manne de 500 milliards $ pour l’industrie canadienne et 125 000 nouveaux emplois bien rémunérés, et l’annonce de la création d’une « Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience » dont le siège social sera au Canada. Tout récemment, en présence du président Volodymyr Zelensky, Mark Carney annonçait que le Canada produirait des millions de drones d’ici deux ans.
Prétexte trompeur
Le prétexte de tout ce branle-bas militariste, ici et partout ailleurs au sein de l’OTAN, en est un de sécurité « dans un monde de plus en plus dangereux et incertain », la Russie et la Chine représentant les principales menaces. Mais les pays de l’OTAN sont bien loin d’avoir besoin de se « réarmer ». En 2025, ils sont déjà responsables de 55 % des dépenses militaires mondiales. Même sans les États-Unis, le reste de l’OTAN représente 22 % du total mondial, contre 12 % et 6,6 % respectivement pour la Chine et la Russie. En 2035, quand tout le monde sera deux ou trois fois plus armés, en quoi cela accroîtra-t-il notre sécurité et celle des autres peuples de la Terre?
Une échappée fulgurante de la droite… au centre de l’échiquier politique
En 2008, Naomi Klein publiait « La Stratégie du choc ». Elle désignait ainsi l’exploitation délibérée, par les pouvoirs en place, de la désorientation du public à la suite d’un choc collectif — guerre, coup d’État, attentat terroriste, krach boursier, catastrophe naturelle — pour adopter à la vapeur tout un train de mesures radicales favorables au grand capital.
Nous assistons présentement à la mise en œuvre d’une telle stratégie par le gouvernement Carney, à la faveur du choc causé à la société canadienne par la guerre tarifaire du président Trump et son projet de faire main basse sur le Canada.
Sous prétexte de résister aux menaces de Trump, en plus de la militarisation, le gouvernement Carney adopte en cascade toutes les politiques de l’agenda de rêve des grandes entreprises et de la droite canadienne :
- réduction de l’immigration dont on fait un bouc émissaire;
- exploitation accélérée des hydrocarbures pour faire du Canada une « superpuissance énergétique »;
- nouveaux projets de pipeline soustraits à la loi sur l’évaluation d’impact;
- abandon des échéances de réduction de gaz à effet de serre;
- abaissement radical du « taux effectif marginal d’imposition » des nouveaux investissements au Canada, d’abord à 13,2 % (la superdéduction à la productivité) puis à 6,4 % (la mégadéduction à la productivité);
- création d’un « Bureaux des grands projets » pour la mise en œuvre accélérée des projets déterminés « d’intérêt national » (pipelines, GNL, mines, infrastructures à usage militaire et civil dans le Grand Nord, etc.) sapant le contrôle environnemental et bafouant le droit des Premières Nations au consentement préalable, libre et éclairé.
L’urgence climatique attendra
Le gouvernement Carney a supprimé la taxe carbone pour les consommateurs et l’a affaiblie pour l’industrie. Il a reporté la mise en œuvre de la réglementation sur le méthane en Alberta. Il envisage d’abroger l’obligation de vente de véhicules électriques et d’éliminer le plafond d’émissions pour le secteur pétrolier et gazier. Alors que le Canada se réchauffe en moyenne deux fois plus vite que la planète, l’Institut climatique du Canada indique qu’il n’atteindra vraisemblablement sa cible de 2030 – réduction des émissions de gaz à effet de serre de 45 % par rapport à leur niveau de 2005 – que 20 ans plus tard, en 2050, année où il devait atteindre la carboneutralité!
Est-ce de ça que nous avons besoin?
D’une militarisation qui nous met tous en danger et de plus d’industries militaires dont les produits sont mortifères?
De 1 000 milliards $ d’investissements en 5 ans pour le même genre de projets extractivistes qui compromettent la lutte climatique et saccagent l’environnement, et pour faire croître ‘notre’ complexe militaro-industriel?
De l’illusion d’une prospérité partagée par effet de ruissellement alors que toutes ces politiques ont systématiquement pour effet de concentrer toujours plus la richesse entre quelques mains et de multiplier le nombre de laissé·es pour compte?
D’une prétendue résistance au rouleau compresseur Trump qui, ironiquement, sous prétexte de préserver l’unicité du Canada, adopte des politiques très semblables aux siennes qui amènent le Canada à ressembler de plus en plus à la société étasunienne?
Faire front contre l’agenda de la droite
Nos combats – contre la militarisation, pour répondre à l’urgence climatique, pour préserver et étendre nos programmes sociaux, pour protéger nos droits et nos organisations de lutte – font face aux mêmes ennemis. Nous avons à mener tous ces combats essentiels ensemble.
À l’occasion de la journée internationale de la paix, le 21 septembre, rejeter ouvertement la militarisation de la politique étrangère, de l’économie et du discours public au Canada est dans l’intérêt de tous les mouvements sociaux. Un intérêt général et un intérêt immédiat.
En général, pour la survie de l’humanité, il faut mettre fin, ici et ailleurs, à l’escalade illimitée des dépenses militaires appuyées sur des propagandes de peur.
De façon immédiate, car nous avons justement besoin des sommes colossales détournées par la militarisation mondiale pour répondre à l’urgence climatique et pour satisfaire les besoins de toute l’humanité.
Signataires :
● Sara Arsenault, responsable aux dossiers politiques, Fédération des femmes du Québec (FFQ)
● Michèle Asselin, directrice générale, Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI)
● Sarah Charland-Faucher, coordonnatrice générale, Carrefour international bas-laurentien pour l’engagement social (CIBLES)
● Valérie Delage, directrice générale, Comité de solidarité Trois-Rivières
● Bertrand Guibord, président, Conseil central du Montréal métropolitain – CSN
● Marianita Hamel, coordonnatrice, Solidarité populaire Estrie
● Véronique Laflamme, porte-parole, Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU)
● Raymond Legault, porte-parole, Collectif Échec à la guerre
● Yasmina Moudda, directrice générale, Alternatives
● Amélie Nguyen, coordonnatrice, Centre international de solidarité ouvrière (CISO)
● Julie Robillard, co-coordonnatrice, Mouvement d’éducation populaire et d’action communautaire du Québec (MÉPACQ)
● Claude Vaillancourt, président, Attac Québec