Infolettre no 30 (article 6)

Ce que la Chine veut vraiment dire lorsqu’elle dit vouloir « l’indépendance et l’autonomie » de la Corée

Par Park Min-hee, Hankyoreh (édition en anglais), 26 août 2026
Texte original en anglais [Traduction : Maya Berbery; révision : Nathalie Thériault]

Pékin ne réclame pas que Séoul rompe son alliance avec Washington — seulement que la Corée du Sud reste suffisamment autonome pour ne pas intégrer une OTAN asiatique.

« What China really means when it says it wants ‘independence and autonomy’ for Korea », Hankyoreh (édition en anglais), 26 août 2026
« What China really means when it says it wants ‘independence and autonomy’ for Korea », Hankyoreh (édition en anglais), 26 août 2026

Après la victoire du Japon face à la dynastie Qing, le premier ministre japonais et le haut dignitaire Qing Li Hongzhang ont ratifié le traité de Shimonoseki en 1895 pour mettre fin à la première guerre sino-japonaise.

L’article premier de cet accord stipulait que « la Chine reconnaît de manière définitive l’indépendance et l’autonomie pleines et entières de la Corée; en conséquence, tout versement de tributs ainsi que toute cérémonie et tout hommage de la Corée à la Chine portant atteinte à cette indépendance et cette autonomie cesseront totalement à l’avenir ».

En supprimant l’autorité des Qing sur la Corée, le traité a préparé le terrain pour la domination coloniale japonaise. Ce fut pour la Chine un moment marquant de ce qu’elle nommera son « siècle d’humiliation ».

Sous le mandat de Xi Jinping, la Chine ambitionne le « grand renouveau de la nation chinoise », ce qui implique de restaurer l’ordre est-asiatique tel qu’il existait avant la première guerre sino-japonaise.

Le communiqué de la diplomatie chinoise sur l’issue de la rencontre des ministres des Affaires étrangères de la Corée et de la Chine, tenue à Séoul le 19 août, comportait une demande frappante du ministre Wang Yi (également directeur du Bureau de la Commission centrale des affaires étrangères du Parti communiste chinois) : la Corée devrait viser « l’indépendance et l’autonomie ».

« Nous souhaitons que la partie sud-coréenne construise ses relations extérieures en fonction de ses propres intérêts fondamentaux, dans l’indépendance et l’autonomie, sans contradiction mutuelle », a déclaré Wang.

Wang avait formulé cette demande pour la première fois lors d’une rencontre avec Park Jin, alors ministre coréen des Affaires étrangères, au Shandong, en Chine, en août 2022. Il avait alors pressé son homologue de respecter « cinq impératifs », le premier étant de « maintenir une ligne d’indépendance et d’autonomie et de rejeter toute ingérence extérieure ».

En substance, Wang invitait la Corée à s’éloigner de son alliance avec les États-Unis et à renforcer sa coopération stratégique avec la Chine.

La visite officielle de Wang en Corée du Sud la semaine dernière, la première en cinq ans, survient au moment où le partenariat entre la Corée du Sud et les États-Unis subit des tensions inédites.

Le président Donald Trump a bafoué l’alliance entre la Corée du Sud et les États-Unis en restreignant la portée d’un exercice militaire conjoint par une simple publication sur les réseaux sociaux, tout en courtisant ouvertement le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un et en proposant de tolérer l’arsenal nucléaire de Pyongyang en échange d’une reprise du dialogue. Cette situation a indéniablement donné à Wang matière à réflexion lors de son séjour en Corée du Sud.

« Le président Lee Jae Myung a choisi la bonne voie, et nos relations bilatérales s’améliorent », a déclaré Wang, soulignant la relance des liens entre Séoul et Pékin, liens qui s’étaient nettement détériorés sous l’ancien président Yoon Suk-yeol, destitué l’an dernier.

Toutefois, Wang s’est montré peu enclin à répondre à la demande de Séoul qui souhaitait voir la Chine agir comme médiatrice pour inciter la Corée du Nord à reprendre le dialogue et à poursuivre le processus de dénucléarisation.

Interrogé sur la volonté de la Chine de faciliter les pourparlers avec la Corée du Nord souhaités par Trump, Wang a répondu que « cette décision revenait à la Corée du Nord et aux États-Unis », tout en soutenant que Washington devait préalablement abandonner sa « politique d’hostilité » envers Pyongyang.

Il fut un temps où la Chine assumait pleinement son rôle de médiatrice et maintenait le dialogue chaque fois que les négociations sur le nucléaire nord-coréen traversaient une crise.

Quand les États-Unis ont fait appel à la Chine pour ramener Pyongyang à la table des négociations lors de la seconde crise nucléaire nord-coréenne, en 2002, celle-ci a dépêché un envoyé spécial, le vice-ministre des Affaires étrangères Dai Bingguo, pour convaincre le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il.

La médiation chinoise a débouché sur des pourparlers entre les trois pays, tenus à Pékin en avril 2003. Par la suite, la Corée du Sud, la Russie et le Japon ont rejoint ces échanges tripartites, dès lors transformés en pourparlers à six.

Durant cette période, le président George W. Bush, accaparé par l’invasion de l’Irak par les États-Unis et la « guerre contre le terrorisme », considérait la Chine comme un « acteur responsable » à qui l’on pouvait confier les affaires asiatiques, notamment la gestion du nucléaire nord-coréen.

Quand la Chine a supplanté le Japon au rang de deuxième puissance économique mondiale en 2010, Washington, préoccupé par cet essor rapide, a adopté sa stratégie du « pivot vers l’Asie » pour tenter de contenir Pékin. L’ère de la coopération sino-étasunienne touchait à sa fin.

À peu près au même moment, Kim Jong-un a accédé au pouvoir en Corée du Nord et a injecté plus de ressources dans l’expansion de son arsenal nucléaire.

Après l’arrivée au pouvoir de Trump en 2017, les relations sino-étasuniennes ont basculé dans une rivalité et un affrontement déclarés pour l’hégémonie — une dynamique qui persiste aujourd’hui.

La Chine ne cherche plus à jouer les médiateurs pour inciter la Corée du Nord à négocier avec les États-Unis ou la Corée du Sud. Elle se livre plutôt à des calculs stratégiques nettement plus vastes et complexes : comment étendre son emprise sur la péninsule coréenne dans un contexte de rivalité avec les États-Unis et comment instrumentaliser les deux Corées pour faire plier le Japon.

Le choix de la Corée du Nord par Xi pour sa première visite à l’étranger cette année (et sa première visite dans ce pays en sept ans) revêt une dimension hautement symbolique. Dès le début de son séjour, le 8 juin, Xi a déclaré dans une tribune publiée par le Rodong Sinmun, l’organe officiel du parti au pouvoir en Corée du Nord, que les relations sino-nord-coréennes franchissaient « un nouveau point de départ historique ».

La Chine ne se concentre plus uniquement sur le resserrement de ses liens avec la Corée du Nord. Tout en réaffirmant conserver l’initiative dans les affaires de la péninsule coréenne, malgré le rapprochement entre Pyongyang et Moscou, Pékin utilise Moscou et Pyongyang pour adresser de multiples messages à la Corée du Sud, aux États-Unis et au Japon.

La Chine assimile les velléités de réarmement du Japon à un retour au militarisme et enjoint Tokyo de ne pas s’immiscer dans le dossier taïwanais. Parallèlement, elle cherche à fragiliser la coopération trilatérale entre la Corée du Sud, les États-Unis et le Japon.

La Corée du Nord, parfaitement consciente des ambitions chinoises, fustige, elle aussi, de plus en plus frontalement le militarisme japonais.

Zheng Jiyong, professeur à l’Université des études étrangères de Tianjin et éminent spécialiste chinois de la péninsule coréenne, présente la vision de la Chine en tant qu’arbitre de l’ordre dans la péninsule dans son article « Pourquoi la Chine s’inquiète de la Corée du Nord », paru dans Foreign Affairs le 10 août.

« La stratégie extérieure de la Corée du Nord est passée d’un modèle où elle s’appuyait sur la Chine pour contrebalancer la pression des États-Unis à un dispositif à trois volets : elle utilise la Chine pour stabiliser son économie, la Russie pour parfaire sa sécurité et la menace étasunienne pour légitimer son programme nucléaire », indique Zheng.

« La nouvelle stratégie de la Chine, affirme Zheng, vise à ramener Pyongyang dans son giron, à stabiliser la relation bilatérale et la rendre plus gérable. »

Il précise que la Chine ne souhaite pas l’effondrement de la Corée du Nord et qu’elle n’a pas non plus renoncé à son ambition à long terme de dénucléariser la péninsule coréenne.

« Une Corée du Nord nucléaire est loin d’être idéale, mais exercer sur un Pyongyang imprévisible des pressions susceptibles de mener à un conflit ouvert serait bien pire. Éviter les crises et assurer la stabilité sont désormais les grandes priorités de la Chine dans la péninsule coréenne », soutient Zheng.

Observant que la Corée du Nord est enhardie par sa coopération militaire avec la Russie, la Chine tente d’en faire un levier stratégique dans sa rivalité avec les États-Unis sans pour autant déstabiliser la péninsule. Cette approche consiste à contrer l’encerclement de la Chine par Washington grâce aux armes nucléaires et aux missiles nord-coréens tout en veillant à ce qu’ils n’incitent ni la Corée du Sud ni le Japon à intensifier leur partenariat militaire avec les États-Unis ou à développer leur propre arsenal nucléaire.

C’est dans ce contexte que la Chine exige de la Corée du Sud qu’elle s’éloigne le plus possible du Japon. Ce contexte permet aussi de comprendre pourquoi Wang a souligné, lors de sa rencontre du 20 août avec le conseiller sud-coréen à la sécurité nationale Wi Sung-lac, qu’« il faut rester très vigilant face aux discours et aux mesures des forces japonaises de droite qui cherchent à inverser la roue de l’histoire » et que « le retour du militarisme japonais ne doit en aucun cas être permis ».

« La Chine ne cherche pas à détacher immédiatement la Corée du Sud de son alliance avec les États-Unis », a déclaré Bek Bum-hym, professeur invité au Centre d’Asie de l’Université nationale de Séoul.

« Plutôt que de chercher à rendre la Corée du Sud “prochinoise”, l’objectif pratique de la Chine consiste pour l’instant à orienter Séoul vers une “autonomie stratégique” et à empêcher que son partenariat avec les États-Unis et sa coopération trilatérale avec les États-Unis et le Japon ne se muent en une “OTAN asiatique” tournée contre la Chine. »

Toutefois, l’empressement de Trump à renouer le dialogue avec Kim dans le but de détourner l’attention de son enlisement en Iran vient compliquer les calculs de la Chine.

« La Chine reste ambivalente quant à la perspective d’un sommet entre la Corée du Nord et les États-Unis. Un tel sommet contribuerait à stabiliser la donne, mais des échanges directs avec Washington accroissent le risque que Pyongyang échappe au contrôle de Pékin », a observé Chang Yong-seok, chercheur invité à l’Institut d’études sur la paix et l’unification de l’Université nationale de Séoul.

« La Chine ne s’oppose pas ouvertement au dialogue entre la Corée du Nord et les États-Unis, mais elle souhaiterait pouvoir maîtriser le rythme et la portée de sa progression », a ajouté Chang.

Naturellement, Pékin pourrait être poussée à intervenir si Trump consent à des concessions majeures sur Taïwan ou d’autres dossiers lors de sa prochaine rencontre au sommet avec Xi, qui doit se rendre aux États-Unis le mois prochain.

Dans les faits, le prix de la « médiation » chinoise a considérablement augmenté.

Il faut aussi souligner que Wang a parlé à maintes reprises de « deux États », en faisant référence à la Corée du Sud et à la Corée du Nord durant sa visite au Sud.

Wang a indiqué que Pékin souhaitait que « les deux États » progressent par étapes vers une coexistence pacifique et instaurent, à terme, une stabilité durable dans la péninsule, selon une déclaration du ministère chinois des Affaires étrangères.

Ce n’est pas la première fois que la Chine présente la Corée du Sud et la Corée du Nord comme « deux États ».

Mais maintenant que la Corée du Nord a inscrit dans sa Constitution la doctrine des « deux États », il sera intéressant de voir si la Chine adoptera cette formule de façon officielle. Une telle démarche reviendrait, concrètement, à renier l’engagement de la Chine à soutenir l’unification pacifique de la péninsule coréenne par le peuple coréen (comme le stipule l’article 5 de la déclaration commune de 1992 établissant des relations diplomatiques avec la Corée du Sud).

L’insistance répétée de Wang sur « l’indépendance et l’autonomie » de la Corée ne doit pas s’interpréter comme l’exigence d’une rupture immédiatement de l’alliance entre Séoul et Washington. À long terme, toutefois, la Chine anticipe vraisemblablement que la Corée prenne ses distances avec ce partenariat pour entrer dans sa propre sphère d’influence.

Parallèlement, au moment où le « paradoxe Trump » prend corps, les grossièretés et les insultes du président étas-unien ainsi que ses tactiques de pression incitent les alliés des États-Unis à renforcer leurs propres capacités, à s’investir davantage dans la coopération multilatérale au sein de leurs régions respectives et à s’écarter des initiatives de Washington visant à contenir la Chine.

La visite de Wang a permis de mieux cerner les domaines de coopération possible entre la Corée et la Chine et les domaines de divisions profondes. Les deux pays devraient collaborer plus étroitement pour préserver la paix et la stabilité dans la péninsule coréenne et pour composer avec une Corée du Nord dotée d’une puissance nucléaire, de même que sur des questions concrètes comme les chaînes d’approvisionnement, le commerce et les flux de population.

Toutefois, la Corée du Sud et la Chine poursuivent des objectifs stratégiques différents.

Face à la crise de l’alliance entre la Corée du Sud et les États-Unis provoquée par Trump, aux bouleversements de l’ordre mondial et au renforcement continu de l’arsenal nucléaire et conventionnel de la Corée du Nord, Séoul cherchera à obtenir une plus grande liberté stratégique et portera plus d’attention à « l’indépendance et l’autonomie » — mais non pour autant selon les termes que Pékin tente d’imposer.