Plan secret : faire revivre les doctrines de la Guerre froide pour abaisser le seuil de la guerre nucléaire
Par Joe Cirincione, Bulletin of the Atomic Scientists, 11 septembre 2026
Texte original en anglais [Traduction : Dominique Peschard; révision : Martine Eloy]

Une nouvelle politique nucléaire se dessine en secret, élaborée par un petit groupe de responsables du Pentagone, qui donnera au président Donald Trump davantage de moyens de déclencher une guerre nucléaire. On sait peu de choses sur la révision stratégique nucléaire actuellement en cours au sein de l’administration Trump, mais les commentaires des responsables laissent entendre qu’elle pourrait ramener l’une des politiques les plus dangereuses de la Guerre froide : la prolifération des armes nucléaires de champ de bataille et leur utilisation précoce dans une guerre conventionnelle.
Dans les années 1950, une révolution s’est produite dans la réflexion militaire sur les armes nucléaires. Plutôt que de réserver les bombes les plus destructrices jamais inventées comme armes de dernier recours, à n’utiliser que dans les situations les plus extrêmes, les chefs militaires ont commencé à les considérer comme des armes utilisables dans des conflits conventionnels, en particulier en Europe.
La combinaison de forces armées impatientes d’acquérir ce qu’elles considéraient comme les armes de l’avenir et d’entreprises avides de les développer a conduit à la production rapide de munitions atomiques destinées à tous les usages militaires imaginables. La Marine disposait de torpilles nucléaires et de grenades sous-marines; l’Armée de terre disposait d’artillerie nucléaire et de missiles à courte, moyenne et moyenne-longue portée; l’Armée de l’air s’est dotée de missiles air-air nucléaires et de plusieurs types de bombes larguées depuis les airs. Au début des années 1960, l’armée américaine a même déployé de petites « bombes nucléaires de sac-à- dos » ou munitions spéciales de démolition atomique, conçues pour être transportées par un ou deux soldats, ainsi que ce qui est peut-être le plus étrange de tout : un « bazooka » nucléaire appelé le canon sans recul Davy Crockett, capable de tirer une petite arme nucléaire à environ un mile [NDT ou 1,6 km].
Cette folie nucléaire a conduit à un monde comptant près de 70 000 armes nucléaires à son apogée, à la fin des années 1980, dont la grande majorité était détenue par les États-Unis et l’Union soviétique. Des manifestations de masse et une génération de dirigeants plus avisés ont conduit à de fortes réductions de ces arsenaux. Au départ, ces réductions concernaient principalement les armes stratégiques à longue portée capables de franchir les océans. Or, des réductions massives des armes à courte portée ont rapidement suivi.
En 1991, le président George H.W. Bush a supprimé unilatéralement 14 000 de ces armes dites « tactiques », dénucléarisant ainsi l’armée de terre états-unienne et la flotte de surface des États-Unis. Au total, les États-Unis ont réduit leur arsenal d’armes nucléaires tactiques de 90 %, jusqu’à environ environ 200 aujourd’hui. La Russie a globalement emboîté le pas, tout en conservant un arsenal plus important. Les deux superpuissances nucléaires se sont installées dans une triade familière d’armes stratégiques déployées principalement sur des missiles terrestres à longue portée, des sous-marins et des bombardiers.
La nouvelle révision vise à ressusciter ces politiques ratées du passé.
Une révision que personne ne verra
Les premières indications suggèrent que la révision de la stratégie nucléaire menée par le Pentagone préconisera de nouvelles armes pour combler chaque maillon de ce qu’on appelle « l’échelle d’escalade ». Comme l’a expliqué Elbridge Colby, sous-secrétaire à la Défense chargé de la politique, dans un discours prononcé en août, l’objectif principal de cette révision est « d’ajouter davantage d’options ». Cela signifie que le président Trump, qui dispose déjà d’une autorité exclusive et sans entrave pour lancer des milliers d’armes nucléaires à tout moment, disposera bientôt d’un plus grand éventail d’armes à lancer.
L’idée, développée dans la révision de la posture nucléaire menée sous le premier mandat de Trump, consiste à effacer la distinction entre forces conventionnelles et forces nucléaires. Bien que les États-Unis disposent depuis longtemps d’armes nucléaires dites « tactiques » destinées à être utilisées sur le champ de bataille, dont la bombe B-61 larguée par avion et les missiles de croisière à ogive nucléaire, de nouvelles armes doivent être ajoutées, affirment leurs partisans, afin de combler de prétendues « lacunes en matière de dissuasion » et de réduire la crainte du président de « recourir à l’arme nucléaire ».
La logique, soutiennent les faucons du nucléaire, est qu’en réduisant les obstacles à l’utilisation du nucléaire, les adversaires n’oseront pas défier les États-Unis au niveau régional, sachant qu’ils seraient perdants à chaque échelon de l’escalade. Ils appellent cette stratégie de combat « gestion de l’escalade ».
Cette stratégie est mal élaborée, et l’intervention de Colby n’a pas aidé. Elle était décousue, confuse et désordonnée, mais quelques points ressortent.
Premièrement, malgré les nombreuses faiblesses que la désastreuse guerre en Iran a mises à nu au sein des forces armées américaines et du commandement militaire, Colby insiste sur le fait que « la modernisation de notre force de dissuasion nucléaire est l’initiative la plus importante pour l’armée américaine ».
Colby a ajouté que « nous devons disposer d’une stratégie nucléaire… qui soit liée à notre stratégie en matière de forces conventionnelles ». Bien que « l’objectif ici soit de dissuader et d’éviter » un conflit à grande échelle, Colby laisse entendre que le meilleur moyen d’y parvenir consiste à fabriquer davantage d’armes nucléaires, notamment de nouveaux types d’armes nucléaires, et à les associer à de nouvelles doctrines qui permettraient leur utilisation dès le début d’une guerre conventionnelle. L’essentiel, dit-il, est que l’ennemi « doit croire qu’il y aurait un sens à ce que nous les utilisions ». Colby renvoie même à la doctrine de la « réponse flexible » des années 1960, élaborée à une époque où les États-Unis disposaient encore de milliers d’armes nucléaires prêtes à l’emploi en Europe et en Asie.
Enfin, Colby a précisé que cette révision resterait secrète : « celle-ci n’est pas destinée à être rendue publique. » Elle demeurera interne au ministère de la Défense. Contrairement aux précédentes révisions de la posture nucléaire, celle-ci ne relève pas d’un processus interinstitutionnel. Au contraire, elle est menée par un petit nombre de responsables du Pentagone, qui n’ont pas l’intention de rendre les résultats de cette révision publics. Faisant référence à l’époque de la Guerre froide, Colby a déclaré que « le NSC 68, le document le plus célèbre de cette période, n’a été déclassifié, je crois, qu’au cours des années 1970 ». Cette note, présentée au président Truman en 1950, fut le premier document à détailler une stratégie d’endiguement de l’Union soviétique après la Seconde Guerre mondiale. Invoquant des préoccupations de sécurité liées à une nouvelle ère de « conflit entre grandes puissances », Colby affirme que nous ne pouvons plus « parler ouvertement de capacités militaires, de problèmes militaires, de stratégie militaire de manière très détaillée. »
Mais le secret relève d’un modèle de gouvernance autoritaire.
Une poignée de responsables, probablement aidés par des consultants externes, décideront de la politique relative à ce que le sous-secrétaire qualifie de priorité militaire absolue de la nation. La presse et le public seront contraints de deviner la nouvelle stratégie à partir des quelques éléments divulgués. Comme tant d’autres initiatives de l’administration Trump, cette politique est soustraite au processus démocratique normal de contrôle parlementaire, voire à l’information publique de base.
Suivez la piste de l’argent
Les demandes d’approvisionnement visant à soutenir une politique américaine de diversification nucléaire fourniront des indices sur la nouvelle stratégie et offriront l’occasion à la fois d’exiger la divulgation d’informations supplémentaires et de s’opposer à la réadoption de doctrines obsolètes en matière de guerre nucléaire.
Cette transition dangereuse est déjà en cours. La première administration Trump a fait adopter le déploiement de l’ogive W76-2 pour les missiles balistiques Trident embarqués sur des sous-marins stratégiques. Contrairement aux énormes ogives W88 de 455 kilotonnes équipant la plupart de ces missiles, un ou deux des 20 missiles embarqués sur chacun des 14 sous-marins déployés transportent désormais cette bombe atomique d’une puissance de 8 kilotonnes, soit environ la moitié de celle qui a détruit Hiroshima. L’idée est qu’un président serait plus enclin à utiliser une petite arme nucléaire qu’une énorme bombe capable de détruire une ville entière.
L’administration Biden n’a pas réussi à empêcher leur déploiement. Les responsables de l’administration Biden se sont également précipités pour mettre en œuvre un ensemble massif et inutile de programmes, d’un montant de 2000 milliards de dollars, visant à remplacer toutes les armes de la triade stratégique. Plutôt que d’élaborer une politique plus rationnelle et plus modérée, ils ont donné leur feu vert à des propositions visant à construire d’autres armes nucléaires, nouvelles et plus faciles à utiliser, qui sont désormais en passe d’être déployées.
Parmi ces armes figurent un nouveau missile de croisière lancé depuis les airs, à puissance explosive réglable, et un nouveau missile de croisière lancé depuis la mer (SLCM-N) qui marquera le début de la re-nucléarisation de la flotte de surface de la Marine pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide. La révision menée par Trump approuvera sans aucun doute ces armes, augmentera peut-être leur achat, voire en recommandera d’autres. Les analystes et le Congrès devraient rester vigilants concernant les demandes budgétaires consacrées à la recherche et au développement de ces nouvelles armes.
Ce n’est pas une surprise
Les responsables de la Défense et les sous-traitants avaient déjà tracé la voie à laquelle Colby tente aujourd’hui d’apporter une justification stratégique. Celle-ci était clairement exposée dans le rapport Project 2025 élaboré par les partisans du nucléaire de la Heritage Foundation lors de la dernière campagne présidentielle. Comme je le signalais à l’époque dans le Bulletin, « Si cette coalition politique belliciste parvient à ses fins en novembre, l’ampleur, le rythme et le coût des programmes d’armement nucléaire états-uniens augmenteraient d’un seul coup. »
Depuis lors, ces faucons ont consolidé ce qu’on appelle le « consensus bipartisan en faveur de la modernisation nucléaire » en ralliant à leur cause d’anciens responsables de l’administration Biden. Les anciens responsables démocrates de la Défense Madelyn Creedon et Vipin Narang se sont joints aux défenseurs de longue date des armes nucléaires Franklin Miller, Eric Edelman et Keith Payne pour approuver le processus – qu’ils qualifient de « mini-révision à huis clos » et qui a exclu le Département d’État et le Conseil national de sécurité. Ils ont également appelé à un élargissement de l’arsenal nucléaire : « Cette force doit disposer de la flexibilité, de la capacité de survie, de la diversité et de la taille requises pour représenter la menace nécessaire à la dissuasion de différents adversaires, agissant ensemble ou séparément, en toutes circonstances », ont-ils récemment écrit dans Real Clear Defense.
Mais ils n’expliquent jamais exactement où ni comment ces nouvelles armes seraient utilisées. Ils n’expliquent pas davantage pourquoi ces armes rendraient les États-Unis plus sûrs alors que presque tous les jeux de guerre simulant l’utilisation d’armes nucléaires tactiques dégénèrent rapidement en guerre totale. Des jeux de guerre plus récents impliquant l’intelligence artificielle (IA) montrent que les modèles d’IA conduisent à une guerre mondiale dans 95 % des cas. Ils n’expliquent pas non plus pourquoi un arsenal accru renforcerait la confiance dans les garanties de sécurité états-uniennes, alors que la principale source d’inquiétude chez les alliés des États-Unis réside dans le comportement d’un président imprévisible et autoritaire, et non dans le manque d’armes.
En bref, sous prétexte de renforcer prétendument la dissuasion, ces partisans des armes nucléaires débitent le genre de discours creux qui passe désormais pour de la stratégie dans la plupart des cercles de Washington. Il est difficile d’imaginer une arme qui ne serait pas justifiée au regard de cette rhétorique qui semble profonde mais qui est, en fin de compte, vide de sens.
Par exemple, ces mêmes défenseurs utilisent les arguments traditionnels de la « paix par la force » pour justifier un réarmement à la manière de la Guerre froide. Le contrôle des armements est impossible, affirment-ils, car « tant que nous n’aurons pas déployé de systèmes contrecarrant la stratégie de coercition nucléaire de Moscou, la Russie ne s’engagera pas dans une discussion sérieuse », ajoutant qu’« on ne sait guère ce qui pourrait inciter une Chine actuellement peu intéressée à se présenter à la table des négociations ».
Dans cette perspective d’une confrontation accrue, la réduction des armes nucléaires et des budgets nucléaires est considérée comme un signe de faiblesse; seul un nouveau renforcement du potentiel nucléaire peut mener à la paix. L’examen doit fournir « au président l’éventail le plus large possible d’options nécessaires pour dissuader toute la gamme d’attaques plausibles que Moscou et Pékin (ainsi que Pyongyang) sont capables de menacer, séparément ou ensemble ».
C’est une recette du désastre. Davantage d’armes, davantage de types d’armes, de nouvelles doctrines d’emploi qui brouillent ou effacent la frontière entre guerre conventionnelle et guerre nucléaire, ainsi qu’un rejet de la diplomatie nucléaire augmenteront considérablement le risque de guerre nucléaire.
Ce n’est pas un hasard si l’un des auteurs de cet article, Keith Payne, a rédigé en 1980 un tristement célèbre article dans Foreign Policy dans lequel il affirmait fièrement que « la victoire est possible ». Payne affirmait alors, comme aujourd’hui, que les États-Unis pouvaient gagner une guerre nucléaire. C’était là un élément central de ses efforts pour faire adopter l’achat et la production de nouvelles armes nucléaires par l’administration de Ronald Reagan, en soutenant que pour rendre la dissuasion crédible, les États-Unis devaient avoir la capacité de mener et de gagner une guerre nucléaire.
Ce qui est nouveau n’est autre que de l’ancien
Si l’administration Trump et ses partisans parviennent à ressusciter et à mettre en œuvre des doctrines discréditées de la Guerre froide, les États-Unis risquent d’être condamnés à revivre la course aux armements nucléaires massive, coûteuse, inutile et véritablement terrifiante des années 1980.
Il n’est toutefois pas trop tard pour lancer une campagne déterminée visant à dénoncer les dangers de ce consensus nucléaire, à s’opposer à ceux qui le soutiennent, à mettre en lumière les financements que les analystes et leurs instituts reçoivent des entreprises d’armement nucléaire, à fournir aux membres du nouveau Congrès de l’année prochaine des analyses et des arguments, à élaborer de nouvelles politiques d’expertise et de plaidoyer susceptibles de guider une administration post-Trump et à former une nouvelle génération d’expert·e·s capables de rejoindre cette administration sans capituler face à la bureaucratie nucléaire bien établie.
Une partie de cette riposte a déjà commencé. Andreas Kluth, chroniqueur à Bloomberg Opinion, met en garde contre le fait que « les armes nucléaires tactiques sont une porte d’entrée vers l’Armageddon ». N’importe quel conflit pourrait rapidement dégénérer en guerre nucléaire. « Réintroduire les armes nucléaires tactiques dans les arsenaux et les plans de guerre des États-Unis ou de toute autre puissance est une mauvaise réponse aux conflits actuels. »
Daryl Kimball, directeur exécutif de l’Arms Control Association, s’oppose également à ce revirement. « Ces changements marqueraient un virage radical vers l’acceptation de la guerre nucléaire. »
La réfutation la plus complète de cette nouvelle stratégie figure peut-être dans le dernier numéro de Foreign Affairs. « Le pays dispose déjà d’un stock d’armes nucléaires suffisamment vaste et diversifié pour infliger des ravages à un adversaire en cas d’attaque nucléaire », affirme Erin Dumbacher, chercheuse au Council on Foreign Relations. « Le but de la dissuasion nucléaire n’est pas d’apporter une réponse à chaque arme de l’arsenal d’un adversaire, mais avant tout d’éviter de franchir le seuil nucléaire. »
Erin Dumbacher a raison. L’opinion publique aux États-Unis aura besoin de bien plus de voix et de nouveaux efforts collectifs pour ériger davantage de barrières contre la guerre nucléaire, et non pour donner au président davantage d’options pour en déclencher une.