Un écocide en Iran
Par Ashley Gate, The Intercept, 31 août 2026
Texte original en anglais [Traduction : Vincent Marcotte; révision : Claire Lalande]
La guerre menée par les États-Unis et Israël a provoqué d’immenses dommages environnementaux, ce qui ajoute un nouveau chapitre à la longue histoire des guerres états-uniennes aux héritages toxiques.
« Nous avons gagné », déclarait en mars le président Donald Trump, moins de deux semaines après le déclenchement de la guerre qu’il a choisi de mener contre l’Iran. Affirmant que ce pays était « en grande partie détruit, voire anéanti », Trump avait déjà promis que ce conflit apporterait la paix dans la région et, pour une raison quelconque, dans le monde. « Les bombardements massifs et ciblés […] se poursuivront, sans interruption […] aussi longtemps que nécessaire pour atteindre notre objectif : LA PAIX DANS TOUT LE MOYEN-ORIENT, DANS LE MONDE ENTIER EN FAIT! », avait écrit Trump. Toutefois, après plus de six mois et deux cessez-le-feu infructueux, ce conflit qui s’enlise continue de faire rage. De plus, vous avez peut-être remarqué que la paix mondiale n’a toujours pas été annoncée.
Après avoir été vaincue au combat encore une fois, l’armée états-unienne s’est retirée du champ de bataille au profit d’un « Jour J économique » qui, jusqu’à présent, ne semble être rien de plus que des fanfaronnades. Cette dernière défaite arrive après une longue série de victoires sans importance (comme celle remportée contre la modeste Grenade), d’impasses (comme l’interminable guerre en Somalie) et de défaites (comme les conflits au Vietnam, au Laos et au Cambodge).
Les autres objectifs de guerre énoncés par Trump, comme la capitulation inconditionnelle de l’Iran et la prise de contrôle de ses infrastructures pétrolières, ont également été abandonnés. En fin de compte, les résultats concrets de la guerre de Trump semblent principalement se limiter à la mort et à la destruction : des centaines de victimes états-uniennes que le Pentagone a cherché à minimiser et à dissimuler ainsi que des milliers de morts iraniennes que le Pentagone répugne à mentionner ou à faire enquêter, ce qui inclut une famille de huit personnes, y compris cinq enfants, notamment un nourrisson de 20 jours.
Cependant, comme l’écrit Ashley Gate dans son dernier article pour TomDispatch, le bilan, qui compte près de 40 000 Iranien·ne·s tué·e·s ou blessé·e·s pendant la guerre, ne représente peut-être qu’une infime partie du bilan réel. On commence tout juste à avoir un aperçu de la catastrophe écologique que cette guerre a causée. Et si l’on se fie à l’histoire, les répercussions environnementales de la guerre pourraient être ressenties loin dans le futur, et ses conséquences affecteront un nombre incalculable d’Iranien·ne·s survivant·e·s du conflit et de nombreuses générations à venir.
— Nick Turse, rédacteur en chef de TomDispatch

L’héritage toxique des guerres états-uniennes
Esmaeil Baqaei, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, a récemment lancé un avertissement contre l’aggravation des dommages environnementaux causés par la guerre que mènent les États-Unis, attirant l’attention sur la contamination par le pétrole dans le golfe Persique qui a commencé à s’échouer sur les côtes iraniennes. « Cet incident n’est qu’un exemple visible parmi d’autres de l’importante pollution, tant apparente que cachée, qui dégrade les eaux du golfe Persique et de la mer d’Oman », a-t-il écrit sur X. « Qui est responsable de l’indemnisation de ces dommages? Est-ce les nations qui consomment l’énergie bon marché exportée à partir de notre région, les assureurs maritimes, ou bien les agresseurs et leurs partenaires qui ont transformé le golfe Persique et la mer d’Oman en théâtre d’opérations militaires et en terrain d’essais d’armes hautement destructrices? »
Outre les destructions et les ravages, qui ont fait des dizaines de milliers de victimes parmi la population iranienne, la guerre israélo-états-unienne a aussi provoqué de grands dommages environnementaux. Selon un rapport du Conflict and Environment Observatory, en mars, les attaques avaient déjà provoqué plus de 300 incidents susceptibles de causer des dommages environnementaux. Douze pays de la région les ont recensés. Ces expositions à des substances toxiques menacent non seulement les victimes actuelles de la guerre, mais aussi les générations futures qui devront en affronter les répercussions.
Les principales sociétés de satellites commerciaux ont restreint ou retardé la publication de leurs données sur le Moyen-Orient, à la demande du gouvernement états-unien. Probablement destinée à dissimuler la véritable ampleur des dégâts infligés aux installations militaires états-uniennes dans la région, cette interruption des images satellite a également entravé le travail de celles et ceux qui suivent les conséquences environnementales du conflit depuis son déclenchement en février. Même en n’ayant accès qu’à ces données limitées, le Conflict and Environment Observatory a conclu que « tous les belligérants impliqués dans le conflit » semblaient avoir pris pour cible des « installations représentant un risque pour l’environnement », notamment des infrastructures pétrolières et des usines de dessalement d’eau.
Selon une étude menée par le Climate and Community Institute, les attaques états-uniennes et israéliennes contre l’Iran ont généré, au cours des 14 premiers jours de la guerre, environ 5 millions de tonnes métriques de gaz à effet de serre. Autrement dit, en deux semaines, les frappes de la coalition ont généré à peu près autant d’émissions de carbone que l’Islande en produit en une année entière. À mesure que la guerre se prolongeait, les installations de missiles, les dépôts d’armes, les infrastructures pétrolières, les installations nucléaires, ainsi que les infrastructures civiles et à double usage, comme les centrales électriques et les usines de dessalement, ont également été pris pour cible de plus en plus souvent.
Ces cibles représentent des menaces environnementales majeures. Les usines de dessalement endommagées mettent en péril l’approvisionnement en eau de la population civile et inondent les milieux terrestres et marins environnants de produits chimiques nocifs comme l’acide sulfurique. Les infrastructures bombardées couvrent les rues des villes de poussière et de décombres contaminés par l’amiante, ce qui augmente le risque de maladies respiratoires et de cancer chez les populations exposées. Les usines d’armement contaminent les zones environnantes avec des explosifs, des carburants liquides hautement toxiques et des métaux lourds. Enfin, le fait de cibler des installations nucléaires comporte un risque d’exposition aux radiations ou pire encore, un risque de catastrophe nucléaire incontrôlée, telle qu’une fusion du cœur du réacteur.
Les infrastructures liées aux combustibles fossiles sont également demeurées un objectif militaire clé pour tous les belligérants. Les frappes israéliennes contre plus d’une vingtaine de dépôts pétroliers iraniens au début du mois de mars ont plongé la capitale, Téhéran, dans un nuage de fumée toxique qui a fait pleuvoir du carbone noir et de l’acide sulfurique sur les neuf millions d’habitant·e·s de la ville. Les attaques contre des pétroliers et d’autres navires commerciaux ont provoqué des fuites de pétrole et des déversements de carburant dans de nombreux cours d’eau, depuis le port égyptien de Damiette, où l’Iran a frappé deux méthaniers, jusqu’aux côtes du Sri Lanka, où les États-Unis ont coulé une frégate iranienne. De plus, ces dommages environnementaux risquent de s’aggraver à mesure que le conflit s’envenime sporadiquement.
À travers l’histoire, les États-Unis ont souvent déclenché des guerres qui ont eu de graves conséquences environnementales. Ainsi, depuis des décennies, les soldat·e·s états-unien·ne·s en ont payé le prix en étant exposé·e·s à des substances toxiques. Ces dernières comprennent des défoliants, comme l’agent orange, un herbicide que les États-Unis ont pulvérisé dans toute l’Asie du Sud-Est durant les années 1960 et 1970; la fumée des incendies de dépôts de pétrole qui se dispersait dans le paysage en Irak et dans ses environs pendant la guerre du Golfe de 1991; ainsi que les fosses d’incinération des bases militaires utilisées pendant les « guerres éternelles » à la suite du 11 septembre 2001. La loi « PACT » de 2022 a élargi l’accès aux soins de santé à des millions d’ancien·ne·s combattant·e·s ayant servi de la deuxième moitié du 20e siècle à aujourd’hui. Ces vétéran·e·s souffrent maintenant d’un large éventail de pathologies liées à ces expositions en temps de guerre, comme des cancers, des bronchopneumopathies chroniques obstructives et des troubles de la reproduction probablement causés ou aggravés par leur service militaire.
Les problèmes de santé chez les ancien·ne·s combattant·e·s états-unien·ne·s reflètent souvent ceux des communautés locales des zones de guerre, car ces gens sont tous exposés aux mêmes substances toxiques. Tout comme les soldat·e·s états-unien·ne·s sont rentré·e·s d’Irak avec des taux plus élevés de maladies comme des cancers de l’appareil urinaire et du sang, les médecins de la ville irakienne de Falloujah, par exemple, ont signalé une augmentation des malformations congénitales et des fausses couches au sein de la population locale.
Falloujah donne un aperçu des conséquences environnementales auxquelles la population de l’Iran, pays voisin, pourrait être confrontée au cours des prochaines années. En 2004, les Marines états-uniens ont rasé plus de la moitié de la ville lors du siège de Falloujah. Les hôpitaux, les systèmes d’approvisionnement en eau et les réseaux électriques ont été détruits. Une vague de destruction similaire a accompagné la prise de contrôle de la ville par l’État islamique en 2014. Falloujah a ensuite été assiégée et lourdement bombardée en 2016 lors de l’opération militaire menée par les États-Unis et l’Irak pour reconquérir la ville. Les Irakien·ne·s de Falloujah ont fui en grand nombre tant en 2004 qu’en 2014. Celles et ceux qui y sont retourné·e·s ont découvert des maisons démolies, des cratères de bombes, des déversements de produits chimiques et des habitations aux murs recouverts de cendres et criblés d’impacts de balles.
Selon une étude corédigée par des médecins locaux, Falloujah a connu depuis 2004 une multiplication par douze des taux de cancer chez les enfants et des hausses similaires des cas de cancer précoce et de maladies respiratoires. Les taux élevés de fausses couches et de malformations congénitales mortelles qui ont suivi l’invasion états-unienne initiale n’ont jamais diminué. Les rapports sur ces problèmes de santé, publiés par des médecins de l’Hôpital pour femmes et enfants de Falloujah, ont conduit au lancement d’une étude multidisciplinaire dirigée par des chercheurs de la Purdue University, aux États-Unis, et de la Newcastle University, en Grande-Bretagne. Cette étude a suivi les effets intergénérationnels de l’exposition aux métaux lourds sur la santé.
Utilisées au combat par les États-Unis depuis la guerre du Golfe, les munitions à l’uranium appauvri se fragmentent et s’enflamment à l’impact, ce qui leur permet de transpercer les blindages épais. Lorsqu’elles sont tirées, ces munitions libèrent des particules d’uranium radioactif et d’autres métaux lourds (comme le titane) dans le sol, l’eau et l’air environnants. C’est ainsi que les zones de Falloujah lourdement bombardées se sont trouvées avec une concentration plus élevée de métaux lourds dans leur sol.
Les citoyen·ne·s qui sont retourné·e·s dans la ville après les combats, qui ont reconstruit leurs maisons, qui ont réensemencé les terres agricoles contaminées, qui se sont baigné·e·s dans les eaux locales et qui en ont bu présentent désormais des taux plus élevés de radioactivité et de métaux lourds dans leur organisme. En effet, on a détecté de l’uranium dans les os d’un tiers des participant·e·s à l’étude, à des niveaux environ 300 fois supérieurs à ceux de leurs homologues états-unien·ne·s de la même génération. Les participant·e·s étaient toutes et tous des enfants lors du siège de 2004.
Bien qu’il soit extrêmement toxique à lui seul, le taux d’uranium révèle souvent une exposition à des métaux lourds, notamment le plomb, l’arsenic et le mercure, connus pour endommager pratiquement tous les organes du corps humain. De nos jours, les familles de Falloujah sont confrontées à des taux élevés de fausses couches et d’anomalies congénitales mortelles.
« La guerre, par nature, est toujours synonyme de combustion », a expliqué Kali Rubaii, anthropologue culturelle, professeure adjointe à la Purdue University et directrice de l’étude sur Falloujah. « La combustion de matières généralement toxiques diffuse ces substances nocives dans l’air, l’eau et la nourriture des populations. Chaque fois qu’une personne respire les particules présentes dans l’air, elle absorbe les polluants de la guerre. »
L’augmentation après la guerre du nombre de malformations congénitales, de maladies respiratoires et de cancers à Falloujah a désormais été liée directement à l’exposition aux armes de guerre. Puisque les polluants de guerre sont essentiellement universels, les conclusions de cette étude sont applicables bien au-delà de Falloujah. D’ailleurs, des recommandations destinées aux personnes retournant dans les zones bombardées figurent en ukrainien et en arabe dans l’annexe de l’étude. Lorsque j’ai parlé à Rubaii en mars, deux jours après que Téhéran a été inondée de pluie noire, elle espérait que les conclusions de l’étude ainsi que ses recommandations pour les rapatrié·e·s, pourraient aider les gens qui vivent près du golfe Persique.
La guerre israélo-états-unienne contre l’Iran n’a fait qu’exacerber les crises environnementales qui sévissent au Moyen-Orient, notamment une sécheresse qui dure depuis cinq ans, provoquée par des années de précipitations insuffisantes liées au changement climatique causé par l’activité humaine. Ce phénomène menace gravement l’approvisionnement en eau de Téhéran. Les fragiles récifs coralliens et les mangroves du golfe Persique souffrent également depuis des années de la hausse de la température de l’eau, de l’activité maritime intense et de la pollution industrielle croissante.
Les écosystèmes du golfe Persique portent toujours les stigmates des marées noires provoquées par les combats entre les États-Unis et l’Irak lors de la guerre du Golfe de 1991. Selon une étude récente menée par le College of Marine Science de la University of South Florida, les marées noires dans le golfe ont connu une augmentation spectaculaire depuis le début de la guerre. En mars 2026, elles couvraient une superficie environ quatre fois supérieure à celle observée un an auparavant. Bien qu’il soit encore trop tôt pour évaluer l’ampleur totale des dommages environnementaux causés par le conflit en cours, les polluants atmosphériques toxiques, les sols contaminés par des métaux lourds et les cours d’eau imprégnés de pétrole constitueront une menace pour la vie pendant des décennies.
Comme le conclut l’étude de Rubaii : « Le moyen le plus efficace de limiter la toxicité des métaux lourds liée à la guerre consiste à ne pas bombarder les villes. » Alors que nous vivons à une époque où les menaces contre les infrastructures civiles sont cautionnées et ordonnées tant par les premiers ministres que par les président·e·s, nous ne pouvons ignorer le caractère illégal de ces attaques ni leurs graves conséquences écologiques. Le fait de prendre pour cible les infrastructures énergétiques, les voies navigables, les ponts et les habitations d’un pays augmente le risque que la nation attaquée riposte en s’attaquant à des cibles similaires. À cause de la contamination environnementale, cela met en danger autant les civil·e·s d’aujourd’hui que celles et ceux des générations futures.
Le Comité international de la Croix-Rouge, qui veille à faire respecter le droit de la guerre, a affirmé à maintes reprises que l’environnement lui-même est un bien à caractère civil et qu’il doit être protégé. En vertu du Statut de Rome de 1998, qui a institué la Cour pénale internationale, infliger des dommages environnementaux graves, étendus et disproportionnés constitue un crime de guerre.
La guerre en Iran a déjà déclenché une crise mondiale du carburant, menacé les futures récoltes et soumis des dizaines de millions de personnes au risque de famine, ce qui met en péril autant la génération actuelle que la prochaine. Elle a également exposé les civil·e·s à des fumées toxiques, à des pluies de carbone noir et à d’autres dangers pour la santé publique. Les citoyen·ne·s ne peuvent pas être en bonne santé si elles et ils vivent sur des terres malades. Même après le dernier bombardement de la guerre en Iran, les ravages écologiques et les risques sanitaires continueront de tourmenter autant les militaires états-unien·ne·s que les habitant·e·s locaux. Falloujah a démontré que même longtemps après le silence des armes, les victimes de la guerre continuent de souffrir des répercussions de conflits qui se sont, littéralement, infiltrés jusque dans leurs os.