Les forces des États-Unis accusées d’« instrumentaliser » les inondations en Somalie en piégeant des femmes et des enfants sur le passage d’El Niño
Par Mark Townsend, The Guardian, 26 octobre 2026
Texte original en anglais [Traduction : Dominique Peschard; révision : Martine Eloy]
Exclusivité : Des frappes aériennes coordonnées sur le territoire contrôlé par Al-Shabaab poussent la population civile à se réfugier au bord d’une rivière où la montée des eaux menace sa sécurité. S’agit-il d’une stratégie militaire délibérée?

L’eau montait rapidement. Elle arrivait déjà à la taille de Cayni Ali. Sa maison, située à cinq mètres de la rivière Juba en crue, dans le sud de la Somalie, n’avait aucune chance de s’en sortir. Il n’y avait nulle part où aller. Jilib, la ville de Cayni Ali, était sous le feu des attaques. Selon cette mère de six enfants, les frappes aériennes répétées acculaient la population au bord du fleuve dont le niveau montait.
« Les drones passent sans arrêt », a déclaré la jeune femme de 27 ans. « On les entend constamment. Ils tuent des animaux, des civils. La ville est grande, mais la destruction est omniprésente. »
Asho Omar, originaire de Malenda, un village près de Jilib, a décrit des frappes aériennes « constantes » qui avaient contraint les habitant·e·s à se réfugier vers les rives de la Juba.
« Les frappes aériennes sont partout; il est difficile de se déplacer. Tant de personnes ont été tuées. »
Leurs témoignages offrent un rare aperçu de la vie au cœur du fief d’al-Shabaab, les militants islamistes qui contrôlent 30 % de la Somalie. Coupé·e·s du monde extérieur, les habitant·e·s décrivent une ville confrontée à d’importantes pertes civiles. Des cadavres, selon certain·e·s, gisaient dans les rues.
Le conflit en cours est une guerre obscure et juridiquement ambiguë en Afrique de l’Est, coordonnée par les États-Unis, dans laquelle la responsabilité des dommages causés aux civil·e·s somalien·ne·s n’est guère engagée.
Le Commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom) n’a pas souhaité communiquer de détails relevant de la « sécurité opérationnelle » concernant une campagne qui semble prendre de l’ampleur et qui a également soulevé des questions quant à d’éventuelles frappes secrètes des États-Unis. Mais l’offensive contre la capitale de facto d’al-Shabaab revêt peut-être une dimension encore plus sombre.
Selon certaines sources, la stratégie militaire semblerait viser à noyer les habitants du territoire d’al-Shabaab en « transformant en arme » le phénomène El Niño qui se renforce rapidement et qui devrait intensifier la saison des pluies en Somalie à partir de ce mois-ci.
« Les frappes aériennes forcent les gens à se rapprocher du fleuve. Il s’agit d’une offensive extrêmement agressive, qui exploite El Niño comme une arme de guerre pour pousser la population vers des zones inondables », a déclaré une source surveillant la plaine inondable de la Juba, dans le sud de la Somalie.
Le fait de coincer la population – qui comprend un grand nombre de femmes et d’enfants – dans la plaine inondable du fleuve fait craindre des pertes humaines massives dans les mois à venir.
« La version officielle est qu’ils visent des positions militaires et al-Shabaab, mais comme al-Shabaab est imbriqué au sein de la communauté, il est difficile d’éviter les dommages collatéraux », a ajouté la source.
Lorsque El Niño a frappé la Somalie pour la dernière fois en 2023, il a provoqué les pires inondations jamais observées dans le pays depuis un siècle, déplaçant plus de 1,2 million de personnes. Des analystes ont remis en question l’éthique de l’armée états-unienne qui aurait utilisé des données cartographiques provenant de zones inondables – initialement conçues pour limiter les pertes civiles – dans le but de causer des dommages.
Jethro Norman, chercheur senior à l’Institut danois d’études internationales, a déclaré : « L’utilisation d’El Niño comme arme constitue un renversement de processus : l’utilisation de la télédétection humanitaire pour faire des victimes plutôt que pour atténuer les dommages. On observe ainsi l’impact cumulé d’une campagne de frappes aériennes soutenues dans un contexte d’inondations liées à El Niño. »
Les responsables états-uniens nient exploiter des facteurs climatiques. Un porte-parole a déclaré : « L’Africom ne cible pas les civils, ne mène pas d’opérations dans le but de déplacer des populations civiles et n’utilise pas les conditions météorologiques ou les inondations comme méthode de guerre. L’Africom cible des objectifs militaires légitimes et prend toutes les mesures possibles pour limiter les dommages causés aux civils. »
Néanmoins, nombreux sont ceux qui se demandent si l’opportunité d’affaiblir al-Shabaab en tirant parti des conditions météorologiques était trop tentante pour être ignorée, offrant ainsi la possibilité d’attribuer à un El Niño particulièrement intense une situation catastrophique de noyade.
Comme de nombreuses villes, Jilib souffre d’un emplacement défavorable à l’ère des phénomènes météorologiques extrêmes. Située dans une plaine de faible altitude, la ville est chroniquement vulnérable aux inondations. En 2023, de vastes étendues de terres agricoles ont été submergées. Halimo Abdikadir, originaire de Kamsuuma, au sud de Jilib, a décrit la destruction de sa maison, située à 10 km de la rivière. « Les eaux sont montées rapidement pendant la nuit – quand elles se sont retirées, tout n’était plus que de la boue. Beaucoup d’animaux se sont noyés. »
Arbey Famu, originaire d’Ahmed Yare, un autre village aux abords de Jilib, s’attend à ce que ce phénomène El Niño soit bien pire qu’en 2023 : ses cultures de maïs et de sorgho sont sous l’eau.
« À Jilib, il y a déjà de graves inondations », a déclaré cette femme de 70 ans.
Les responsables états-uniens de la défense connaîtront les premiers indicateurs de l’impact d’El Niño dans le fief d’al-Shabaab. Les agences de l’ONU indiquent que le bassin du fleuve Juba est « particulièrement préoccupant ». Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), quant à lui, prévoit de « graves inondations ».
Attaquer Jilib avec des forces terrestres comporte de nombreux risques. Les frappes aériennes peuvent déboucher sur des succès comme la mort d’un haut commandant d’al-Shabaab le 1er octobre, mais elles ne permettent pas de prendre le contrôle d’une ville de 100 000 habitant·e·s.
Ali Adan Ali, le commissaire chargé des personnes déplacées au Jubaland, est inquiet. Depuis son bureau de Kismayo, Ali a recensé 327 zones exposées aux inondations. En octobre, des alertes liées à El Niño n’avaient été émises que pour la moitié d’entre elles.
Sa principale préoccupation est le manque de bateaux. Sans eux, explique-t-il, des milliers de personnes se trouvant sur le territoire d’al-Shabaab risquent de se retrouver piégées sur la rive est du fleuve, incapables d’atteindre les secours à Kismayo, à l’embouchure de la Juba.
Il y a trois ans, lors du dernier El Niño, raconte Ali, 19 000 personnes sont restées bloquées pendant une semaine sans nourriture. « Nous sommes à court de temps », déclare-t-il.
L’absence de bateaux résume bien les difficultés financières de la Somalie. En 2023, le budget de l’aide humanitaire du pays s’élevait à 2,2 milliards $. Il s’élève aujourd’hui à environ 300 000 $. Les investissements dans la protection contre les inondations ont diminué.
Le manque de préparation d’al-Shabaab dans la zone qu’il contrôle vient aggraver les inquiétudes. Ali n’a reçu aucune réponse des militants concernant leur état de préparation face à El Niño. Cayni Ali a déclaré qu’aucun sac de sable ni aucune défense contre les inondations n’avaient encore été déployés à Jilib. Des murs de terre ont été érigés le long du fleuve, mais ils se sont révélés insuffisants.
« Ils ne sont pas assez grands », a-t-elle déclaré. La dernière alerte aux inondations concernant le fleuve Juba exhorte les communautés à « renforcer » les berges fragiles.
Des témoignages concordants décrivent une campagne prolongée – et apparemment aveugle – de frappes aériennes contre Al-Shabaab qui semble avoir causé la mort de nombreux et de nombreuses civil·e·s. Les États-Unis n’ont pas souhaité communiquer de détails sur d’éventuelles victimes civiles « afin de protéger les forces états-uniennes et celles de leurs partenaires et de préserver la sécurité opérationnelle ».
Farhan Ahmed, qui vivait à Jilib avant de fuir le mois dernier, a décrit une terreur constante. « Il y avait des frappes aériennes tous les jours, sans arrêt. » Une frappe a rasé cinq maisons dans son quartier. Ahmed, 35 ans, a décrit des cadavres jonchant les rues de la ville.
Fadumo Abdi a affirmé que les frappes aériennes ne parvenaient généralement pas à viser les militants. « Ces attaques tuent surtout des civil·e·s. Certain·e·s ont été enterré·e·s, mais d’autres non », a-t-elle déclaré.
Abdikadir, originaire de Kamsuuma, a ajouté : « Les attaques de drones sur Jilib sont insupportables. Tant de gens meurent. »
Yusuf Siidi, 27 ans, originaire d’Araare près de Jamame, en territoire d’al-Shabaab, a vu trois adolescents se faire tuer lors d’une seule frappe. Maryan Salah était chez elle près de Jamame lorsqu’un drone a projeté un éclat de métal enflammé de 20 cm de long dans son jardin, qui s’est posé à côté de sa fille de deux ans.
« C’était si près. Je suis très en colère. Je ne fais pas partie de ce conflit. »
Cet incident, qui a failli coûter la vie à Maryan Salah, est antérieur à l’offensive actuelle. Elle se souvient seulement que cela s’est produit « mi-mars ». Les États-Unis reconnaissent avoir mené une frappe de drone près de Jamame le 19 mars, mais aucune autre information n’est fournie.
Bien que les témoignages oculaires fassent état d’un nombre extraordinaire de frappes à Jilib, les registres officiels états-uniens ne confirment qu’une seule frappe aérienne à Jilib au mois d’août. Six ont eu lieu le mois dernier. Entre le début du mois d’août et aujourd’hui, les États-Unis affirment n’avoir mené qu’un total de 11 frappes.
Les allégations d’ambiguïté caractérisent de plus en plus les opérations des États-Unis en Somalie. Il s’agit d’une approche opaque qui soulève des questions quant à savoir si l’Africom a autorisé des frappes aériennes secrètes dans la région.
Les registres de l’hôpital le plus proche font état de frappes aériennes intensives ou de combats. Le CICR a soigné 205 patient·e·s présentant des blessures « liées à des armes » à Kismayo cette année, soit une augmentation de 43 % par rapport à l’année dernière.
David Sterman, analyste du groupe de réflexion New America, a déclaré : « La possibilité que nous assistions à des frappes états-uniennes secrètes est toujours très présente lorsqu’il y a des frappes sans attribution claire. »
Les États-Unis ont toutefois déclaré avoir rendu publiques « toutes les frappes aériennes menées sous leur autorité en Somalie. Nous [les É-U] ne tenons pas de décompte des frappes non divulguées ou non annoncées ».
La Turquie a également utilisé des drones pour cibler al-Shabaab en Somalie. Opérant aux côtés de l’Africom, la Turquie divulgue rarement des détails sur ses frappes ou ses opérations militaires en Somalie.
Au-delà des frappes aériennes et des inondations, la principale préoccupation des Somalien·ne·s est la faim. Ceux qui fuient la vallée de Juba – les autorités locales offrent une aide humanitaire à celles et à ceux qui s’échappent – affirment qu’il n’y a pas assez de nourriture pour subvenir à leurs besoins.
La famille d’Omar, composée de 13 personnes, survit grâce à un seul poisson par jour. Quelle est la taille de ce poisson? Omar a écarté ses mains de moins de 30 cm.
Habiba Ali, 55 ans, originaire de Jamame, a expliqué que sa famille – comme beaucoup d’autres – se partage un seul repas quotidien à base de maïs. Le reste du temps, elle le passe à se cacher pour échapper aux combats. « Quand les combats s’arrêtent, nous attendons qu’ils reprennent. »
À Kismayo aussi, la sécheresse persistante et les coupes budgétaires de l’USAID ont plongé la population dans la misère.
Shukri Ahmed, 32 ans, président du camp de réfugiés de Galbeed, estime que jusqu’à 6000 personnes pourraient être mortes dans le réseau de sites d’accueil de Kismayo depuis que l’administration Trump a brusquement fermé l’USAID l’année dernière. Du jour au lendemain, deux enfants sont morts de diarrhée dans des abris de fortune.
El Niño va « aggraver la famine [en Somalie] », met en garde l’organisme soutenu par l’ONU chargé d’identifier les situations de famine.
Zakaria Mohammed, infirmier en chef depuis cinq ans à l’hôpital de Kismayo soutenu par le CICR, explique que des enfants provenant du territoire d’al-Shabaab arrivent chaque jour dans un état de malnutrition ou de faiblesse tel qu’il est impossible de les sauver. Les taux de malnutrition infantile ont augmenté de 40 % cette année.
Xaawo Nacdoor est arrivée de justesse. Al-Shabaab l’avait empêchée de quitter Jamame pour faire soigner son bébé. Mais sa fille Faadumo, âgée de 14 mois, était en train de mourir; Nacdoor s’est enfuie de nuit.
Pendant trois jours, avec pour seule provision une bouteille d’eau, Nacdoor a marché avec sa fille attachée dans son dos. Le deuxième jour, la petite a perdu connaissance.
« Elle était gravement déshydratée, mais j’ai continué à avancer. » À son arrivée à l’hôpital, Faadumo pesait 4,1 kg. Trois jours plus tard : 4,4 kg. Elle a survécu.
La plupart des patient·e·s ici jurent de ne jamais rentrer chez eux, affirmant que la vie sous le joug d’al-Shabaab signifiait l’absence d’école, d’éducation, de soins de santé ou de nourriture. Pour les milliers de familles vivant de part et d’autre du fleuve Juba – souvent les plus pauvres –, la situation est sur le point de s’aggraver considérablement.