Infolettre no 30 (article 4)

Au Soudan, les Émirats arabes unis ont tant de sang sur les mains
Que leur candidate soit à la tête de l’ONU serait un scandale

Par Nesrine Malik, The Guardian, 26 octobre 2026
Texte original en anglais [Traduction : Dominique Peschard; révision : Martine Eloy]

Lana Nusseibeh a incarné une politique désastreuse des Émirats qui a prolongé la guerre et la mort. Le simple fait que sa candidature soit envisagée est un scandale.

« The UAE has so much blood on its hands in Sudan », The Guardian, 26 octobre 2026
« The UAE has so much blood on its hands in Sudan », The Guardian, 26 octobre 2026

Au cours des dernières années, on peut retracer la plongée vers l’instabilité mondiale non seulement à travers les atteintes effrénées au droit international et à la vie des civil·e·s, mais aussi à travers le déclin et l’affaiblissement de l’autorité et de la crédibilité des institutions internationales. Le dernier maillon de cette spirale est la proposition de nommer Lana Nusseibeh, des Émirats arabes unis (EAU), au poste de secrétaire générale de l’ONU. Sa candidature a rapidement pris de l’ampleur et recueilli de nombreux soutiens. Elle a par ailleurs suscité l’indignation parmi les Soudanais·es.

Nusseibeh est ministre d’État aux Émirats arabes unis et ancienne ambassadrice des Émirats arabes unis auprès des Nations unies. Depuis trois ans, ce pays est impliqué dans – soyez indulgent·e·s, cette phrase sera longue – le soutien à la milice des Forces de soutien rapide (FSR) au Soudan, la facilitation du passage de mercenaires pour combattre aux côtés de cette milice (accusée de nettoyage ethnique, de crimes contre l’humanité et de violences sexuelles) et l’appropriation d’infrastructures d’aide internationale pour faire passer des armes en contrebande dans le pays.

La guerre entre les FSR et les Forces armées soudanaises (FAS) est une calamité sans précédent qui se poursuit encore aujourd’hui. Elle est acharnée et brutale et a déjà entraîné la famine, des déplacements de population et une crise humanitaire. Bien qu’elle ait impliqué des acteurs extérieurs, de multiples enquêtes et rapports désignent les Émirats arabes unis comme le pays qui, en substance, a alimenté le conflit en soutenant agressivement l’un des camps dès le début. Il en résulte un conflit insoluble, des pertes incalculables et une dynamique implacable alimentée par des lignes d’approvisionnement extérieures.

Le rôle des Émirats arabes unis dans la guerre au Soudan fait depuis des années l’objet d’enquêtes médiatiques, d’actions militantes en faveur des droits humains et de condamnations politiques. Deux membres du Congrès des États-Unis ont lancé des appels aux médias et aux organisations sportives états-uniennes pour qu’ils mettent fin à toute association avec les Émirats arabes unis, et ce, en réponse à leur « complicité dans le génocide » par le fait d’« armer une faction ». Au Royaume-Uni, une plainte a été déposée auprès du gouvernement pour exiger l’ouverture d’une enquête sur le propriétaire de Manchester City et vice-Premier ministre des Émirats arabes unis, le cheikh Mansour bin Zayed al-Nahyan, en raison de l’« abondance de preuves » de l’implication des Émirats arabes unis. L’attention a été attirée sur les violations bien établies associées à cette puissance extrêmement riche et jusqu’ici à l’abri de toute poursuite, puissance qui a utilisé cette richesse pour tenter de s’implanter dans des territoires africains revêtant une importance géopolitique. Le littoral soudanais de la mer Rouge, ses réserves d’or abondantes et sa situation stratégique au sein du continent semblent avoir attiré le regard prédateur de cette puissance du Golfe.

Devant tous les efforts visant à souligner la gravité et les enjeux considérables de la situation, les Émirats arabes unis se sont comportés avec arrogance et dissimulation et selon des rapports, ont recouru à la désinformation et à la propagande numérique. Partout où de telles tergiversations ont eu lieu, Nusseibeh était présente, affirmant le démenti d’« allégations sans fondement », sapant le travail des médias internationaux et contestant les conclusions d’un groupe d’experts de l’ONU, ce qui devrait assurément la disqualifier.

À une occasion, Nusseibeh a été confrontée à un Soudanais indigné au Tchad, qui a repoussé sa visite dans son camp de réfugié·e·s, destinée à blanchir la situation, l’implorant de garder son aide et insistant sur le fait que si les Émirats arabes unis veulent aider, ils devraient cesser de s’ingérer et d’attiser la guerre. Une autre réfugiée furieuse a refusé l’aide, affirmant que les Émirats arabes unis avaient tué ses frères. Dans ce contexte, la nomination de Nusseibeh, qui a été le visage de la stratégie des Émirats arabes unis au Soudan, constituerait une gifle pour les millions de personnes subissant les horreurs de la guerre, un manquement au devoir envers les milliers de personnes qui ont déjà été tuées et un feu vert à la prolongation du conflit.

Cela a été une leçon – ou devrais-je dire une leçon de plus – sur comment tant d’appels lancés par ceux qui prétendent se soucier du Soudan ne sont en fait que de la gesticulation. À quel point une grande partie de la rhétorique sur le Soudan, voire l’intérêt superficiel qu’on lui porte, n’est qu’une sorte d’exercice consistant à cocher des cases et à citer des noms. Pour que des belles paroles figurent au dossier : voici la déclaration officielle de préoccupation pour les civil·e·s, voici l’expert avec son approche « une fois et ça suffit », voici la publication sur X. Aller au-delà de cela, établir les liens nécessaires qui font de ce conflit non seulement un triste affrontement entre groupes armés, mais une guerre dans laquelle on a permis à des puissantes parties extérieures de jouer des rôles abjects, immoraux et accélérateurs, c’est aller trop loin.

Cela a également été une leçon sur comment un certain type de politique et de prestance arabes contribue grandement à obtenir le consentement et le feu vert. Nusseibeh est une stratège, cela ne fait aucun doute, mais elle bénéficie également d’une stratégie d’image de marque à laquelle les Émirats arabes unis travaillent depuis longtemps pour s’attirer les faveurs des institutions occidentales. L’un des piliers de cette stratégie a consisté à se présenter comme un pays musulman « modéré », conscient des dangers de l’islam radical (allant jusqu’à être prétendument lié au financement et au soutien de groupes d’extrême droite en Europe). L’autre pilier réside dans le développement de liens financiers étroits avec le Royaume-Uni et les États-Unis, en particulier avec la famille Trump, en s’associant aux élites politiques et économiques.

La course pour le poste de prochaine secrétaire générale de l’ONU pourrait dépendre de compromis entre les États-Unis et la Chine.

Et il est clair que parmi les alliés, les crédules et les ignorants, Nusseibeh peut facilement être présentée comme étant le choix évident pour ce poste : une femme musulmane aux références libérales, ayant suivi un parcours éducatif occidental, indépendamment de la politique sombre qu’elle promeut et incarne. Il est difficile pour certain·e·s de voir au-delà des faits figurant sur son CV : Wycombe Abbey, l’Université de Cambridge et, pour couronner le tout, une origine palestinienne, au service d’un pays ayant normalisé ses relations avec Israël. Un véritable jackpot en matière de politique identitaire.

Tout cela rend Nusseibeh et le pays qu’elle représente bien plus proches et intelligibles aux yeux du monde que le peuple soudanais, nettement plus faible, plus pauvre, sous-représenté et victimisé. Les Émirats arabes unis, pour tout dire, sont considérés comme faisant partie du club; leurs dérapages relèvent des affaires privées d’un pays trop riche pour qu’on s’y oppose et trop attentionné pour qu’on le rejette. Son ascension est révélatrice de l’époque actuelle. À l’heure des grandes guerres régionales, de la multipolarité, des crises énergétiques et de l’effritement des normes, pour devenir un pilier mondial, quoi de mieux qu’un pays proposant une politique transactionnelle dénuée de valeurs, soutenu par un fonds souverain et expert dans le gangstérisme opulent de coulisses du nouvel ordre mondial?

Nommer une représentante largement considérée comme l’une des auteurs de la tragédie soudanaise à un poste aussi prestigieux et influent – un poste qui ne fait que consolider la position des Émirats arabes unis et leur garantir une encore plus grande marge de manœuvre quant à leurs interventions au Soudan – n’est pas juste une légère manifestation de l’évolution des affaires internationales. C’est un tout nouveau chapitre, dans lequel un coupable et ses porte-parole ne sont pas seulement exemptés de toute responsabilité mais couronnés. Ce mépris est particulièrement déconcertant, même à une époque où les scandales sont légion.

La nomination de Nusseibeh ne peut être obtenue qu’en piétinant les morts et en tournant le dos aux vivants.