Les plans prévoient une « nouvelle Rafah » construite selon la vision israélienne – sans les Palestinien·ne·s
Par Séamus Malekafzali, The Intercept, 21 janvier 2026
Texte original en anglais [Traduction : Claire Lapointe; révision : Nathalie Thériault]
Le Projet Sunrise décrit une « ville intelligente » dotée de réseaux IA. Cela n’est possible qu’avec la poursuite de la dépossession des Palestinien·ne·s.

[En janvier dernier], le « conseil de paix », l’organe dirigé par Trump qui projetait de transformer la bande de Gaza à l’image d’une vice-royauté internationale, [était] officiellement annoncé. Parmi ses membres fondateurs figurent des politiciens comme Tony Blair et Marco Rubio, ainsi que des financiers dont Marc Rowan, le PDG d’Apollo Global Management, et Ajay Banga, président de la Banque mondiale. De nombreux pays tels que les Émirats arabes unis, le Maroc, le Vietnam et le Canada[1] — ont accepté de participer aux opérations du conseil. Les discussions dans la presse et dans le monde diplomatique à propos du conseil de paix ont pris une importance considérable, masquant le fait que sa création n’est pas le fruit d’une négociation harmonieuse, mais d’une brusque chute dans le vide.
La semaine dernière[,la semaine du 12 janvier], Steve Witkoff, l’envoyé spécial de Donald Trump au Moyen-Orient, a annoncé que l’accord de cessez-le-feu passerait à la phase deux, malgré le non-respect de nombreuses dispositions liées à la première phase, dont l’entrée complète de l’aide humanitaire et la fin des attaques israéliennes. On a procédé à l’annonce de certains membres du Conseil de la paix chargé de gouverner la bande de Gaza de l’extérieur, ainsi que du conseil technocratique et « apolitique » censé gouverner la bande de Gaza de l’intérieur. Tout ceci malgré l’absence d’avancées concernant l’augmentation du flux d’aide humanitaire, les logements temporaires pour les déplacé·e·s, et presque tout ce qu’Israël pourrait devoir aux Palestinien·ne·s. Un délai de deux mois pour que le Hamas dépose les armes a été annoncé en décembre; un responsable politique du Hamas déclarerait plus tard à Al Jazeera que cela ne leur avait jamais été communiqué.
[En décembre], à la suite d’une rencontre avec Netanyahou, Trump aurait apparemment donné le feu vert pour commencer la reconstruction à Rafah, peu importe l’avancement des négociations. Suivant les directives annoncées fin octobre par Witkoff et Jared Kushner, le gendre de Trump, les États-Unis et Israël passeraient maintenant à la reconstruction, sans attendre le retrait de l’armée israélienne ni la formation de la Force internationale de stabilisation.
La reconstruction ne serait autorisée que dans les zones de Gaza situées derrière la ligne jaune, sous contrôle de l’armée israélienne, tandis qu’elle serait interdite dans les zones de Gaza toujours sous contrôle du Hamas. Depuis des mois, pratiquement aucun matériau de reconstruction n’est entré dans la bande de Gaza, et le territoire gazaoui derrière la ligne jaune ne cesse d’être démoli, sous prétexte de démanteler « l’infrastructure du Hamas ». Il est clair que Witkoff, auparavant promoteur immobilier à New York, et Kushner, un investisseur immobilier, ne sont pas responsables de ces dossiers en raison de leur prétendue expertise politique.
Presque dès le début de la guerre, le retour à Gaza a été présenté aux Israélien·ne·s comme une juteuse opportunité immobilière. Trump, un magnat de l’immobilier à part entière, a imaginé une éventuelle « Riviera Gaza », promettant qu’une reconstruction massive de Gaza « rendrait la situation excitante ».
Les détails du Projet Sunrise, qui ont été rapportés pour la première fois par le Wall Street Journal, n’ont été révélés publiquement par aucun responsable étasunien. Des documents consultés par le Wall Street Journal évoquent l’éradication complète de Gaza en 10 ans, reconstruisant chaque grande ville de la bande à partir de zéro. Parmi les arguments de vente les plus marquants, on peut citer la création d’une « ville intelligente axée sur le numérique » avec des réseaux optimisés par l’IA, un train à grande vitesse, et bien sûr des complexes balnéaires de luxe. On propose également de déplacer le siège du pouvoir administratif de la ville de Gaza — que l’armée israélienne a cherché à détruire entièrement dans les derniers jours de la guerre — vers Rafah. Cette ville a presque été entièrement détruite et elle est actuellement le siège du pouvoir de la milice fantoche dirigée par l’armée israélienne, connue sous le nom de Forces populaires[2].
Le projet envisage la « nouvelle Rafah » non pas comme une ville de 171 000 habitants, comme c’était le cas avant la guerre, mais de 500 000 habitants. À l’aide d’images générées par ordinateur, on voit des rues résidentielles idylliques et de vastes espaces verts. Avant la guerre, il y avait plus de 80 écoles et une université à Rafah. Selon cette proposition, il y aurait éventuellement plus de 200 écoles et universités. Il y avait également 3 hôpitaux et 15 cliniques. Dorénavant, il y en aurait plus de 75. Au cours de la guerre, 81 mosquées ont été complètement détruites; on en créerait 180 nouvelles, ainsi que des centres culturels.
Fait à noter, les diapositives obtenues par le Wall Street Journal contiennent une mise en garde assez importante, à savoir que le plan « dépend du respect total par le Hamas de ses engagements en matière de démilitarisation et de démantèlement de toutes les armes et de tous les tunnels ». Selon le ministre de la Défense, Israël Katz, démolir « l’infrastructure terroriste souterraine » exige aussi la destruction de « tous les bâtiments au-dessus ».
Ce qui a été omis dans bon nombre de ces débats publics sur la reconstruction, c’est la réalité sur le terrain et la manière dont elle a été créée : Rafah, malgré l’hypothèse qui plane selon laquelle elle aurait été victime de la nature même de la guerre et des tirs croisés, a été délibérément rasée l’année dernière à titre de punition collective. La ville située à la frontière égyptienne a soudainement été placée dans une zone tampon de l’armée israélienne en mai, puis rapidement dépeuplée des centaines de milliers de Palestinien·ne·s déplacés, déjà forcés de s’installer dans la région par les avancées précédentes d’Israël. Aujourd’hui, les États-Unis affichent leur magnanimité en reconstruisant la ville (ainsi que toutes les autres villes de Gaza) que leur allié le plus proche a intentionnellement démoli pour préparer la voie à un investissement occidental massif dans le projet visant à déplacer davantage de Palestinien·ne·s.
Ces images qui donnent à voir de magnifiques villes et des paysages bucoliques — où le soleil se lève littéralement — dissimulent délibérément l’existence réelle de la vie, si tant est qu’on puisse la considérer ainsi sous le contrôle de l’armée israélienne. Malgré les promesses d’établir des villes pouvant accueillir des centaines de milliers de personnes, pratiquement aucun·e Palestinien·ne ne vit actuellement dans les zones situées derrière la Ligne jaune. Ces villes ont été soumises au nettoyage ethnique de leurs populations autochtones et transformées en zones de mort dans lesquelles les colons israéliens peuvent entrer et être poliment raccompagnés, mais où les Gazaoui·e·s sont tué·e·s s’ils et elles les traversent. Les seuls Palestinien·ne·s autorisé·e·s à vivre dans ces zones sont des miliciens et du personnel affilié travaillant directement sous l’autorité de l’armée, des fonctions qu’Israël cherche sans aucun doute à renforcer en promettant des récompenses, comme des logements qui ne seront pas détruits, de la nourriture qui ne sera pas interceptée et des salaires qui ne seront pas saisis.
Malgré les vidéos sur Internet vantant l’abondance des services essentiels et leur accès facile, d’autres vidéos provenant de Rafah — sous contrôle de la milice des Forces populaires — montrent une tout autre réalité : des pâtés de maisons démolis, des écoles gérées à partir de ruines bombardées et une seule villa encore debout servant de base à l’organisation. Certaines vidéos montrent également des combattants de cette milice en train de torturer des personnes accusées d’appartenir au Hamas. Et la police palestinienne a signalé des cas de viol et d’agression contre les familles de ceux qui ont accepté de collaborer.
En dépit des tentatives des médias étasuniens de présenter l’ancien chef des Forces populaires, Yasser Abu Shabab, comme un pionnier progressiste prônant un avenir stable, ce trafiquant de drogue — condamné et lié à Daech — a été tué le mois dernier lors d’un conflit clanique. Selon le site d’information israélien Ynet, il aurait été battu à mort lors d’une dispute au sujet de la collaboration du groupe avec Israël. Il est difficile d’obtenir des statistiques précises sur la popularité du groupe auprès des Palestinien·ne·s en dehors de sa zone de contrôle sans réaliser de sondage. Cependant, la nouvelle de la mort d’Abu Shabab a été accueillie par des célébrations dans la ville gazaouie de Khan Younis et dans des camps de réfugiés au Liban.
Les promesses faites dans le cadre du Projet Sunrise concernant les énormes opportunités économiques et l’intégration dans l’économie mondiale servent directement de moyen de dépossession permanente. L’ancien aéroport Yasser Arafat International de Gaza a été démoli lors de l’offensive de Rafah, et un aéroport aux détails encore vagues devrait être construit sur un terrain qui constituait autrefois la zone résidentielle sud de la ville. Le front de mer de Gaza est sur le point d’être réaménagé en une « Riviera clinquante » d’une valeur de 55 milliards de dollars, découpant en partie des camps de réfugiés comme al-Shati et Nuseirat. D’immenses portions de l’est de Gaza sont sur le point d’être entièrement démolies. Conséquemment, des villes comme Khuza’a, des camps de réfugiés comme Bureij et des quartiers comme Shuja’iyya seraient transformés en zones industrielles dédiées au développement économique. Beit Hanoun, une ville du nord qui comptait autrefois 50 000 habitants, semble se trouver dans une zone désormais délimitée pour accueillir un centre de données dédié à l’intelligence artificielle. Bien qu’il soit difficile de déchiffrer précisément les zones dans les plans de réaménagement de la ville, le cœur de Jabalia, qui était autrefois un foyer de résistance palestinienne à l’invasion israélienne, semble destiné à devenir un parc rectangulaire au centre-ville.
Des sources ont indiqué au Wall Street Journal que la mise en œuvre du Projet Sunrise pourrait commencer d’ici deux mois. La question de savoir si ce plan peut réellement se concrétiser de façon significative reste ouverte, les questions relatives à son impraticabilité n’ayant pas été abordées.
Malgré les déclarations publiques de Netanyahu — en anglais — affirmant qu’il a l’intention de suivre le plan du cessez-le-feu, qu’il est désireux de passer à la phase deux et qu’il souhaite éventuellement se retirer de Gaza, les responsables israéliens de son gouvernement disent exactement le contraire. À la fin décembre, Katz a déclaré ceci aux colons de la Cisjordanie : « Nous sommes en plein cœur de Gaza et nous ne partirons jamais ». Il a ajouté : « Dans le nord de Gaza, nous établirons des groupes de pionniers Nahal en lieu et place des colonies évacuées », faisant référence à l’unité paramilitaire israélienne qui a établi des avant-postes agricoles au sein de la bande de Gaza dans les années 1970. Ces avant-postes sont ensuite devenus des colonies. Lorsque la nouvelle a éclaté dans la presse arabe et anglophone, Katz est officiellement revenu sur ses déclarations, mais a récidivé le lendemain. « Il y aura une zone de sécurité importante, même après notre passage à la phase suivante », a déclaré Katz lors d’une conférence sur l’éducation. « Dans la partie nord [de Gaza], il sera possible d’établir des noyaux de Nahal de manière ordonnée ».
Katz était autrefois à la tête des plans israéliens visant à réaménager Rafah, annonçant en juillet dernier — deux mois après le début de la destruction de la ville — que 600 000 Palestinien·ne·s devraient être déplacé·e·s dans une « ville humanitaire » à être construite sur des ruines. Après avoir été contrôlé·e·s par les services de sécurité israéliens, les Palestinien·ne·s ne seront pas autorisé·e·s à quitter la zone, et le seul déplacement autorisé sera celui consistant à «·émigrer volontairement·» de la bande de Gaza vers d’autres pays.
Netanyahu semble également promouvoir son propre plan. Lors de sa rencontre avec Trump, le premier ministre israélien aurait insisté pour qu’Israël prenne le contrôle de 75 % de Gaza, contre 53 % au début du cessez-le-feu. Bien qu’aucun changement de plan n’ait été annoncé, du moins publiquement, des mesures ont déjà été prises pour concrétiser cette réalité sur le terrain.
L’armée israélienne a continué à déplacer les blocs de démarcation de la ligne jaune autour de Gaza de plus en plus vers l’intérieur, s’emparant ainsi de quelque 10 % supplémentaires du territoire de Gaza. Conséquemment, l’armée a expulsé la population palestinienne qui y vit, au moins une fois avec l’aide d’une autre milice mandataire de l’armée israélienne basée ailleurs dans la bande de Gaza. Au lieu d’élargir l’accès à l’aide humanitaire dans le cadre des dispositions du cessez-le-feu, Israël a interdit à de nombreuses organisations humanitaires d’opérer dans la bande de Gaza, leur ordonnant de cesser leurs opérations d’ici le 1er mars.
Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, des analystes de Forensic Architecture[3] ont identifié 13 nouveaux avant-postes militaires construits par l’armée israélienne à Gaza. De plus, le 2 janvier, Katz a annoncé aux troupes israéliennes qu’elles devaient se préparer à retourner au combat à Gaza si le Hamas continuait de s’opposer au désarmement. On dit déjà qu’Israël pourrait envisager un retour à la guerre en mars si le Hamas ne rend pas toutes les armes en sa possession.
Le décor est planté pour que le Projet Sunrise — s’il est officiellement annoncé — serve de carotte; l’armée israélienne jouant le rôle du bâton omniprésent. Les médias israéliens rapportent que 70 % des travaux de déblaiement des décombres à Rafah sont achevés, et que les « travaux de terrassement massifs » menés par l’armée israélienne visent à créer une communauté pouvant accueillir jusqu’à 20 000 Palestinien·ne·s, que l’on appelle tour à tour « Rafah verte » ou « nouvelle Rafah ».
Le Wall Street Journal mentionne des plans visant à offrir un abri temporaire aux Palestinien·ne·s pendant la reconstruction du territoire. Pourtant, la chaîne israélienne Channel·14 rapporte que puisque la bande de Gaza ne sera pas habitable à court terme, le projet prévoit qu’ils et elles pourraient être déplacé·e·s dans un tiers pays pendant la reconstruction, probablement le Somaliland. Le Somaliland a officiellement mais prudemment nié avoir accepté une telle expulsion en échange de sa reconnaissance historique par Israël à la fin de l’année dernière.
Déjà, les plans étasuniens concernant le Conseil de la paix s’effondrent. Ce qui était initialement prévu comme une sorte de vice-royauté sur Gaza s’est rapidement transformé — dans l’esprit de Trump — en un projet étasunien qui pourrait un jour s’étendre à l’Ukraine, voire au Groenland. L’administration Trump demanderait aux pays de verser un milliard de dollars pour obtenir un siège permanent au conseil. Trump a également suggéré d’inviter [le président turc] Recep Tayyip Erdoğan et Vladimir Poutine à entrer dans l’arène pour diriger Gaza — et tout autre chose que les États-Unis pourraient envisager — aux côtés de milliardaires israéliens et de Tony Blair. Les responsables de Tel Aviv s’opposent déjà à l’annonce et à la mise en œuvre du conseil. L’armée israélienne a bloqué l’entrée du comité technocratique dans la bande de Gaza par le point de passage de Rafah, toujours fermé. Lors d’un discours enflammé devant la Knesset, Netanyahou a hurlé qu’ils ne permettraient jamais à l’influence turque de s’implanter à Gaza, et le ministre des Finances Bezalel Smotrich a plaidé pour mettre fin au régime actuel de coordination militaire de Gaza avec les États-Unis et d’avancer vers la réinstallation complète de la bande de Gaza.
Alors que Trump se préoccupe principalement du racket lucratif qu’il s’est construit, Gaza risque une fois de plus d’être reléguée au second plan. Netanyahu est quant à lui à l’aube d’un accord indéniablement bénéfique pour son programme : un réseau collaborationniste élargi, davantage de territoires palestiniens dépeuplés et une voie vers le rétablissement des colonies à Gaza. Le tout négocié grâce à des dizaines de milliards d’investissements étrangers potentiels, sous la bannière de la décence humanitaire et de la paix sur Terre.
[1] NDT : À ce moment-là, le Canada avait accepté l’invitation « en principe ». L’invitation lui a ensuite été retirée par le président Trump, après le discours du premier ministre Mark Carney à Davos.
[2] Les Forces populaires, également connue sous le nom de Service antiterroriste, sont une organisation criminelle palestinienne impliquée dans le pillage de l’aide humanitaire pendant la guerre à Gaza. L’organisation est active dans la bande de Gaza et soutenue par Israël.
[3] NDLR : Forensic Architecture est un groupe de recherche basé à Goldsmiths, University of London (Goldsmiths College), soit une université dans le quartier New Cross de Londres. Le mandat du groupe est de développer, d’employer et de promouvoir de nouvelles techniques, méthodes et concepts propres à investiguer sur les violences des États et des entreprises. L’équipe de Forensic Architecture comprend des architectes, des développeurs et développeuses de logiciels, des cinéastes, des journalistes d’enquête, des scientifiques et des avocat·e·s.