Un monde au bord du gouffre alors que Trump bombarde l’Iran et déclenche une guerre au Moyen-Orient : cela n’était pas nécessaire (traduction)

Un monde au bord du gouffre alors que Trump bombarde l’Iran et déclenche une guerre au Moyen-Orient : cela n’était pas nécessaire

Par Simon Tisdall, The Guardian, 28 février 2026
Texte original en anglais [Traduction et révision : Jacques Grenier]

Nous ne pouvons pas savoir où cette attaque insensée et irresponsable mènera, mais elle sèmera de nouvelles haines, entraînera des vendettas terroristes et finalement, n’aboutira à rien.

« Un monde au bord du gouffre alors que Trump bombarde l'Iran et déclenche une guerre au Moyen-Orient : cela n'était pas nécessaire », The Guardian, 28 février 2026
« Un monde au bord du gouffre alors que Trump bombarde l’Iran et déclenche une guerre au Moyen-Orient : cela n’était pas nécessaire », The Guardian, 28 février 2026

Ils n’apprennent jamais. Une fois de plus, un président américain belliqueux a déployé une puissance militaire écrasante pour mettre à genoux une nation souveraine. Une fois de plus, des mensonges éhontés et des affirmations exagérées sont propagés pour justifier l’attaque. Une diplomatie américaine trompeuse est devenue un prétexte pour une agression préméditée. Les conseils prudents des alliés ont été rejetés. L’ONU, le droit international et l’opinion publique ont été ignorés. Le consentement démocratique fait défaut. Et une fois de plus, il y a peu d’objectifs définis permettant d’évaluer le succès, et aucun plan à long terme.

Aujourd’hui comme par le passé, le résultat prévisible de cette agression américano-israélienne contre l’Iran, renouvelée, plus étendue et apparemment sans limites, provoquera un chaos instantané et généralisé. Des civils seront tués, des enfants seront faits orphelins, des familles seront déchirées. Des troubles régionaux et une panique internationale quant au prix du pétrole feront suite à la riposte iranienne qui a déjà commencé et qui pourrait être soutenue par les alliés de Téhéran, le Hezbollah et les Houthis. De nouvelles haines seront plantées, des vendettas terroristes seront semées. Les ennemis de l’Occident se réjouiront. Et aucun bénéfice durable n’en ressortira. Tel a été le résultat amer des interventions ratées menées par les États-Unis en Afghanistan et en Irak. Aujourd’hui, c’est au tour de Téhéran de récolter la tempête.

Comme il est consternant – et impardonnable! – que les leçons du passé n’aient pas été retenues. Combien il est incroyable qu’un président américain élu au XXIe siècle continue de croire qu’il est efficace et acceptable, voire même moral de dicter sa loi au monde entier par la force des armes. De quel droit les États-Unis se comportent-ils ainsi?

Bien qu’il existe certaines différences, les similitudes entre le siège de l’Iran par Donald Trump et la désastreuse invasion de l’Irak par George W. Bush en 2003 sont frappantes. Ces deux crises s’inscrivent dans un schéma plus large d’interventionnisme américain coûteux et finalement infructueux qui remonte au Vietnam et au coup d’État iranien mené par la CIA en 1953. Trump avait promis d’éviter les aventures étrangères. Surprise! Il a menti. Quiconque croit qu’il a radicalement changé la façon dont les États-Unis s’engagent dans le monde devrait reconsidérer cette sordide saga de l’arrogance impériale post-1945. En cela, il n’est pas différent de ses prédécesseurs.

Trump est atypique dans la mesure où son intérêt personnel est si évident. Même s’il a déclaré aujourd’hui vouloir la « liberté » pour le peuple iranien et un Iran « sûr », il n’est pas un Woodrow Wilson, qui a justifié l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale en 1917 en affirmant que « le monde doit être rendu sûr pour la démocratie ». (Il s’est avéré que Wilson pensait à la démocratie en Europe, et non pas dans les empires coloniaux d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie). Après avoir attaqué le Venezuela en janvier, Trump a ouvertement admis qu’il voulait simplement le pétrole. Cependant, à d’autres égards, ce qui se passe actuellement semble très familier.

Comme Bush, Trump a fabriqué une crise, fondée sur des mensonges, et s’est effectivement mis dans une impasse. Il est prisonnier des attentes qu’il s’est lui-même imposées, après avoir fait volte-face sa propre fausse affirmation selon laquelle il aurait « anéanti » les capacités nucléaires de l’Iran l’année dernière. Comme Bush et son complice, Tony Blair, Trump exagère délibérément la menace. Son affirmation non fondée dans son discours sur l’état de l’Union selon laquelle les missiles balistiques de Téhéran pourraient « bientôt » atteindre le territoire américain rappelle les affirmations notoirement fausses des États-Unis et du Royaume-Uni concernant les armes de destruction massive fabulées de Saddam Hussein. L’affirmation d’Israël selon laquelle il aurait mené des frappes « préventives » est également trompeuse. Il n’existe aucune preuve claire que l’Iran était sur le point d’attaquer. Au contraire, l’Iran espérait désespérément préserver la paix après l’offensive destructrice menée par les États-Unis et Israël en juin dernier.

S’exprimant sur Truth Social, Trump a affirmé que l’Iran avait à plusieurs reprises refusé de renoncer aux armes nucléaires. Ce n’est pas vrai. Le régime, du guide suprême jusqu’aux échelons inférieurs, y a renoncé à plusieurs reprises au cours des 20 dernières années. Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a réaffirmé la semaine dernière[, semaine du 16 février], que l’Iran « ne développera en aucun cas l’arme nucléaire ». Il y a affirmations et contre-affirmations, mais le fait est que ni les États-Unis, ni les inspecteurs de l’ONU, ni le dirigeant ultra-hostile d’Israël, Benyamin Netanyahou, n’ont fourni de preuve que l’Iran prévoit ou souhaite construire des armes nucléaires.

Avant l’attaque, Trump a refusé de définir ses objectifs malgré les craintes de ses alliés arabes et européens d’une conflagration régionale. Aujourd’hui, ses exigences déclarées frôlent le délire. Il affirme vouloir « anéantir » (une nouvelle fois) les installations nucléaires iraniennes, détruire ses missiles balistiques, détruire le Corps des gardiens de la révolution islamique (ou accepter sa reddition inconditionnelle en échange d’une « immunité totale ») et, d’une manière ou d’une autre, détruire également les forces alliées de l’Iran dans la région.

De plus, Trump encourage ouvertement le peuple iranien à se soulever et à renverser son gouvernement, après avoir déclaré précédemment que le changement de régime était « la meilleure chose qui puisse arriver » et promis que « de l’aide était en route ». Mais il ne dit pas comment ce changement peut être réalisé sans déployer de troupes terrestres, comme en Irak et en Afghanistan, en occupant le pays pendant des années et en combattant des insurrections sans fin –, et aucun déploiement américain de ce type n’est prévu. Lorsque George H. Bush a lancé un appel similaire aux Irakien·ne·s après la guerre du Golfe de 1991, un massacre massif de la population musulmane chiite a suivi, perpétré par le régime invaincu de Saddam.

« Ce sera probablement votre seule chance pour des générations », a déclaré Trump en appelant à une insurrection nationale. « Pendant de nombreuses années, vous avez demandé l’aide des États-Unis, mais vous ne l’avez jamais obtenue. Aucun président n’était prêt à faire ce que je suis prêt à faire ce soir. Vous avez maintenant un président qui vous donne ce que vous voulez, alors voyons comment vous réagirez. » Pourtant, il existe de bonnes raisons, sensées, pour lesquelles aucun président précédent n’a jamais posé de geste aussi imprudent en Iran. Et ce n’est certainement pas un « cadeau ». C’est une invitation irresponsable à l’anarchie et au chaos. Cela pourrait déclencher la fragmentation de l’État iranien en ses nombreuses composantes ethniques et religieuses et une guerre civile catastrophique impliquant les États de la région. Si tel est le cas, Trump en sera responsable. C’est le comble de la folie.

« Trump représente un danger exponentiellement plus grand pour les Américains et le monde, non pas parce qu’il est une anomalie historique, mais plutôt parce qu’il reflète les pires pulsions du passé américain », a averti dans un récent essai Ben Rhodes, ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale de Barack Obama. Trump incarne le problème profondément enraciné de l’exceptionnalisme américain vaniteux. « Quelle confiance innée en notre caractère particulier pousse le gouvernement américain à essayer de contrôler un monde qui ne veut pas se soumettre à notre volonté et ne croit pas en notre suprématie? », s’est interrogé Rhodes. « Nous entrons maintenant dans une nouvelle phase d’agression présentée comme une nécessité. »

Pour la deuxième fois, Trump a proposé des négociations à l’Iran tout en planifiant manifestement une attaque. Il est désormais évident que les négociations de cette semaine à Genève[, semaine du 23 février] n’étaient qu’une mascarade. Rien n’indique non plus que Trump et Netanyahou, ayant fixé leurs objectifs maximalistes, mettront fin aux attaques de sitôt. Cela reviendrait à admettre leur échec. Trump veut être le président qui vengera enfin les humiliations subies par les États-Unis lors de la révolution iranienne de 1979, ce qui ramènera l’Iran dans le giron occidental. Il veut également une « victoire » pour impressionner les électeurs électrices aux élections de mi-mandat de novembre – une victoire qui relancera sa cote de popularité en berne. Quant à Netanyahou, obsédé par l’Iran, il veut l’impossible : une sécurité garantie à jamais, selon les conditions néocolonialistes d’Israël.

On ne sait pas comment cette intervention dangereuse et irréfléchie pourrait se terminer. Bien que des « cibles de premier plan » (à savoir le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei et ses proches collaborateurs) soient apparemment attaquées, un effondrement soudain du gouvernement reste improbable à ce stade. Il s’ensuit que le régime, quoique blessé et affaibli, continuera à poser des défis sérieux, voire plus importants sur les plans national et international. L’Iran ne peut pas être bombardé pour devenir une démocratie fonctionnelle. Le défi qu’il représente pour l’Occident ne peut être balayé par des messages sur les réseaux sociaux. Tant que Khamenei ou ses successeurs cléricaux désignés seront au pouvoir, la répression féroce et les troubles régionaux persisteront.

Il existe néanmoins un terrain d’entente sur lequel une coexistence pacifique pourrait être construite. Les concepts d’autodétermination démocratique, d’autonomie politique, de droits individuels et d’adhésion aux principes moraux sont un anathème pour les autoritaires obsédés par le contrôle comme Trump et Khamenei. Mais pas pour les peuples de leurs pays. À l’instar d’un empereur perse, ce que le « roi » Donald attend vraiment des Iranien·ne·s, c’est la capitulation, le tribut et l’hommage. Il exige une loyauté tout aussi craintive de la part des citoyen·ne·s de son pays.

Malgré toute l’incitation à la haine, l’ignorance mutuelle et la désinformation, la grande majorité des États-Unien·ne·s et des Iranien·ne·s sont du même côté. Leur ennemi commun est la tyrannie. Le problème, ce sont leurs dirigeants. Ce combat n’a pas lieu d’être.

Simon Tisdall est commentateur des affaires étrangères pour le Guardian.