Lettre ouverte au Chancelier Friedrich Merz
Par Jeffrey D. Sachs, Berliner Zeitung, 27 mai 2026
Texte original en anglais [Traduction : Claire Lapointe; révision : Échec à la guerre]
L’économiste et diplomate Jeffrey Sachs invite le Chancelier allemand Merz à entamer immédiatement des pourparlers avec le président russe Vladimir Poutine au sujet de la paix en Europe.

Monsieur le Chancelier Merz,
Il y a six mois, je vous ai adressé une lettre ouverte dans laquelle j’exhortais l’Allemagne à privilégier la voie diplomatique avec la Russie plutôt que la normalisation de la guerre. Depuis, la situation en Europe n’a cessé de s’envenimer. L’Europe et la Russie sont en train de basculer vers une guerre ouverte. Et dans cette dérive, Monsieur le Chancelier, votre responsabilité est unique. Aucun dirigeant européen — que ce soit à Paris, à Varsovie ou à Rome — n’occupe la position détenue par l’Allemagne, ou n’a le pouvoir que vous détenez personnellement, pour mettre fin à cette catastrophe. Allez-vous tenter de rétablir la paix?
En janvier 2026, de concert avec la première ministre Meloni et le président Macron, vous avez appelé l’Europe à renouer des relations avec la Russie et vous avez qualifié ce pays de « pays européen ». Pourtant, vous n’avez pas misé sur la voie diplomatique. Alors que l’avenir de l’Europe est en jeu, il s’agit là d’un incroyable abandon de votre responsabilité. Avez-vous, au cours des mois passés à la tête du gouvernement, tenté d’engager un dialogue de fond avec le président Poutine? Votre ministre des Affaires étrangères a-t-il tenté d’établir un dialogue soutenu avec le ministre Lavrov? De vraies conversations, comme celles qui ont mis fin à la Guerre froide. D’après ce que révèlent les documents publics, la réponse est non. Pas une seule fois. Et ce n’est pas faute de reconnaître l’urgence de la situation.
Ces derniers jours ont été marqués par une accélération dangereuse de la situation qui devrait retenir l’attention de tous les Européens. Les deux capitales sont maintenant attaquées de façon soutenue : des drones ukrainiens à longue portée ont frappé au cœur de Moscou, y compris des sites civils; les frappes de missiles et de drones russes contre Kyiv se sont grandement intensifiées. Des drones ukrainiens ont traversé l’espace aérien des États baltes, laissant entrevoir la possibilité imminente d’un incident susceptible d’entrainer l’Europe entière dans la guerre. Une horrible frappe ukrainienne contre une école de garçons à Lugansk a encore érodé ce qu’il restait de retenue. Et le 25 mai, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, agissant sur instructions du président Poutine, a officiellement informé le secrétaire d’État étasunien que les forces armées russes lançaient maintenant des « frappes systématiques et soutenues » contre les installations et centres décisionnels à Kyiv, et que le ministère russe des Affaires étrangères conseillait aux États-Unis et à d’autres pays « de procéder à l’évacuation de leur personnel diplomatique et de leurs citoyens de la capitale ukrainienne. » Ce message est le prologue d’une escalade majeure. La diplomatie est plus urgente que jamais.
La façon de défendre l’Ukraine n’est pas de poursuivre le massacre, mais de faire la paix dans des conditions acceptables pour toutes les parties. Au lieu de cela, nous faisons face à une escalade qui entraine plus de morts, plus de destructions, et la terrifiante perspective d’une guerre qui s’étendra au-delà de l’Ukraine. En appelant à toujours plus d’armement, à une capacité de combat toujours plus grande, à des manifestations de plus en plus vigoureuses de « détermination », et en signalant que l’Allemagne se prépare à la guerre plutôt que de travailler à y mettre fin, vous avez laissé Berlin devenir un catalyseur plutôt qu’un frein à une guerre à l’échelle européenne.
La responsabilité de l’Allemagne : six points spécifiques
L’Allemagne porte une lourde responsabilité quant à la situation à laquelle elle est actuellement confrontée. Pour que la politique allemande puisse être réorientée vers la paix, il faut faire le point en toute honnêteté sur le bilan de ce pays. J’expose ci-dessous six graves échecs relevant de la politique étrangère de l’Allemagne vis-à-vis de la Russie, depuis la réunification allemande en 1990.
Premièrement — le Traité 2+4 et l’expansion de l’OTAN vers l’Est. Le 12 septembre 1990, à Moscou, l’Allemagne a signé le Traité sur le règlement final concernant l’Allemagne — le « Traité 2+4 » — qui complétait la réunification allemande. Ce traité a pu être conclu parce que Mikhaïl Gorbatchev avait reçu des engagements solennels, de la part de Hans-Dietrich Genscher, de Helmut Kohl, de James Baker et d’autres dirigeants occidentaux, que l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’Est. Le dossier déclassifié — y compris les notes de service désormais publiques, rassemblées par les Archives de sécurité nationale de l’Université George Washington — est sans ambiguïté : ces garanties ont été données et étaient manifestement destinées à s’appliquer au-delà du territoire de l’ancienne RDA à l’Europe de l’Est. Ces garanties ont été réaffirmées tout au long des années 1990 et 1991.
Le Traité 2+4 limite le déploiement des troupes de l’OTAN sur le territoire de l’ancienne RDA et rappelle les principes de l’Acte final d’Helsinki qui souligne qu’aucune sécurité nationale ne doit se faire au détriment de celle d’une autre. Est-ce que quelqu’un croit sérieusement que l’Union soviétique se souciait des troupes occidentales sur le territoire de l’ancienne RDA, mais restait indifférente aux armées de l’OTAN à Varsovie, Vilnius ou Kyiv? Assurément non.
La question de l’élargissement de l’OTAN a été discutée en détail, et l’Allemagne a donné des garanties explicites de non-élargissement vers l’Est aux dirigeants soviétiques — garanties qui ont ensuite été violées. L’Allemagne était la principale bénéficiaire de ces garanties; elles constituaient la contrepartie de la réunification de l’Allemagne. Pourtant, dès 1993, les dirigeants allemands ont commencé à promouvoir la violation de ces garanties.
Deuxièmement — le témoignage de la Chancelière Merkel elle-même. Dans ses mémoires, Angela Merkel écrit avec une franchise étonnante qu’elle comprenait, lors du sommet de Bucarest en 2008, qu’inviter l’Ukraine et la Géorgie à rejoindre l’OTAN équivalait à une déclaration de guerre à la Russie. Elle connaissait la « ligne rouge » à ne pas franchir avec la Russie. Et pourtant, elle a cédé à la pression étasunienne, en acceptant le communiqué de compromis selon lequel l’Ukraine et la Géorgie « deviendront » membres de l’OTAN. Cette seule phrase a déclenché les catastrophes de 2014 et 2022. La franchise ultérieure de madame Merkel est un cadeau précieux pour ses successeurs : elle vous a dit, clairement et selon ses propres termes, ce qui était compris à l’époque. L’Allemagne ne devrait pas maintenant prétendre le contraire.
Troisièmement — la trahison de l’accord du 21 février 2014. Le 21 février 2014, à Kyiv, le ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, Frank-Walter Steinmeier, accompagné de ses homologues polonais et français, a négocié un accord entre le président ukrainien Ianoukovitch et l’opposition. L’accord prévoyait un retour à la constitution de 2004, la formation d’un gouvernement d’unité nationale et des élections présidentielles anticipées. Le président Poutine a été consulté; l’accord a été confirmé. Il s’agissait d’un véritable exploit diplomatique réalisé dans un contexte de violence intense. Pourtant, dans les vingt-quatre heures suivantes, Ianoukovitch fut renversé par un coup d’État violent. L’Allemagne n’a pas insisté pour que l’accord qu’elle venait de garantir soit respecté. Au contraire, suivant l’exemple des États-Unis, l’Allemagne a plutôt soutenu le nouveau gouvernement, comme si aucun accord n’avait existé. Cette décision a convaincu Moscou que les signatures occidentales n’étaient pas dignes de confiance.
Quatrièmement — Minsk II. En février 2015, la Chancelière Merkel a négocié personnellement l’accord de Minsk II dans le cadre du « format Normandie » et elle a promis le soutien politique de l’Allemagne par le biais de la Déclaration de soutien adoptée à Minsk le 12 février 2015. Pendant sept ans, la disposition politique majeure — l’autonomie des régions du Donbass au sein d’une Ukraine souveraine — n’a jamais été mise en œuvre par Kyiv. L’Allemagne n’a pas pressé Kyiv de mettre en œuvre cette disposition qu’elle avait défendue — et Angela Merkel a reconnu par la suite que l’accord avait été utilisé comme une manœuvre dilatoire pour permettre à l’Ukraine de se réarmer. Le président Hollande a dit la même chose. La garantie, en d’autres mots, n’en était pas une. C’était un stratagème — encore une fois à la demande de Washington. À nouveau, le message adressé à Moscou était que les signatures occidentales ne sont pas dignes de confiance.
Cinquièmement — Nord Stream. Le 7 février 2022, dans la salle Est de la Maison-Blanche, le président Biden a annoncé — aux côtés du chancelier de l’époque, Olaf Scholz — que « si la Russie envahissait (…) il n’y aurait plus de Nord Stream 2. Nous y mettrons fin. » Lorsqu’on lui a demandé comment, il a répondu : « Je vous promets que nous y parviendrons. » Sept mois plus tard, les oléoducs ont été détruits à la suite d’un acte de sabotage en mer Baltique. Les preuves disponibles — des reportages d’enquête aux États-Unis et en Allemagne, la piste suivie par le procureur fédéral allemand, ainsi que les déclarations publiques d’anciens responsables — pointent de façon très prépondérante vers une opération conjointe Ukraine-États-Unis. Le gouvernement allemand le sait depuis longtemps. Et pourtant, l’Allemagne a laissé l’opinion publique rejeter la responsabilité sur la Russie en dépit des preuves directes, alors qu’un acte de sabotage industriel contre l’économie allemande est resté impuni et sans réaction.
Sixièmement — l’accord d’Istanbul d’avril 2022 était à portée de main. Quelques semaines seulement après l’invasion russe, en février 2022, des négociateurs russes et ukrainiens se sont réunis à Istanbul pour négocier les termes d’un accord de paix : neutralité ukrainienne hors de l’OTAN, garanties multilatérales de sécurité, limites convenues pour les effectifs militaires, et règlement politique progressif des questions du Donbass et de la Crimée. L’accord aurait pu être signé quelques jours plus tard. L’ancien premier ministre israélien Naftali Bennett, l’un des médiateurs, a confirmé publiquement que l’accord était sur le point d’aboutir et que l’Occident — en particulier les États-Unis et le Royaume-Uni — est intervenu pour le bloquer. La mission effectuée par le premier ministre Boris Johnson à Kyiv en avril 2022 dans le but d’exhorter l’Ukraine à ne pas signer est de notoriété publique. Des centaines de milliers de vies ukrainiennes et russes — et l’ordre européen au sens large — ont payé le prix de cette intervention étasunienne et britannique. L’Allemagne n’a pas élevé la voix à ce sujet — même si plus que tout autre État européen, elle en a subi les conséquences économiques.
La deuxième catastrophe : l’autodestruction économique de l’Allemagne
Votre priorité doit être la paix. Le message reçu hier [NDT : 26 mai] de Moscou nous montre à quel point l’heure est grave. Mais il y a une deuxième catastrophe qui se déroule parallèlement à la première : la destruction volontaire de l’économie allemande, dont Berlin est à la fois l’auteur et la victime.
L’économie industrielle allemande reposait sur le commerce avec la Russie. La destruction du gazoduc Nord Stream et la rupture subséquente des relations commerciales entre l’Allemagne et la Russie ont forcé l’Allemagne à acheter du gaz naturel aux États-Unis à des prix plusieurs fois supérieurs à ceux du gaz russe. C’est un suicide industriel. Le secteur chimique allemand, son secteur sidérurgique, son industrie du verre, ses manufacturiers énergivores — les fondations mêmes du Mittelstand — perdent de leur compétitivité internationale, jour après jour. Les emplois qualifiés quittent l’économie allemande. Le contribuable et le consommateur allemand effectuent un transfert de richesse nationale de l’Allemagne vers les producteurs de gaz étasuniens à une échelle sans précédent dans l’Europe d’après-guerre.
De plus, le gouvernement allemand s’engage désormais à procéder à un renforcement massif de ses capacités de défense — des centaines de milliards d’euros au cours de la prochaine décennie — pour se préparer à une guerre que la diplomatie peut facilement empêcher. Il s’agit là d’une très mauvaise allocation des ressources nationales. Le défi fondamental auquel l’Allemagne est confrontée au cours de cette décennie est celui de la compétitivité à l’ère du numérique. Chaque euro dépensé en chars, missiles et obus d’artillerie est un euro qui n’est pas consacré aux capacités de l’Allemagne en matière d’intelligence artificielle, à ses capacités de conception et de fabrication de puces électroniques, à ses infrastructures énergétiques et aux réseaux numériques à haut débit dont l’Allemagne a besoin pour rester une économie de premier plan à l’échelle mondiale.
La dure réalité, Monsieur le Chancelier, c’est que ces armes n’apportent aucune sécurité que la diplomatie ne puisse obtenir à un coût nettement moindre. Et qu’il n’y a pas de prospérité possible sans les investissements dans le numérique et l’énergie que ce surarmement va détourner.
Mon message
Monsieur le chancelier Merz, plus qu’à tout autre dirigeant européen, c’est à vous qu’il revient de décider si l’Europe sombre dans une guerre générale ou si elle revient à la négociation et à la raison économique. Il est minuit moins une. Hier[NDT : 26 mai], le message officiel qu’a adressé Moscou à Washington le disait explicitement. Veuillez entamer le dialogue avec le président Poutine. Veuillez envoyer votre ministre des Affaires étrangères à Moscou ou inviter le ministre russe des Affaires étrangères à Berlin. Veuillez rouvrir les canaux de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) que l’Allemagne a laissé s’atrophier. Veuillez demander à Kyiv de cesser ses frappes sur des cibles civiles.
Surtout, dites la vérité au peuple allemand : qu’une paix négociée fondée sur la neutralité ukrainienne est la solution réaliste pour sortir de la catastrophe. Et que rétablir une relation économique normale avec la Russie est la voie réaliste pour sortir du déclin industriel allemand.
Les termes d’un accord acceptable que l’Allemagne pourrait proposer sont clairs. Les combats cesseraient sur une ligne d’armistice. Chacune des parties renoncerait à utiliser la violence pour régler les questions frontalières à l’avenir. L’Ukraine rétablirait sa neutralité, et l’OTAN renoncerait définitivement à tout nouvel élargissement vers l’Est.
L’Europe et la Russie rétabliraient leurs relations économiques et mettraient fin au bellicisme. L’OSCE redeviendrait alors l’instance centrale en matière de sécurité européenne, avec pour principe fondamental que la sécurité européenne est indivisible et ne repose pas sur des blocs militaires qui divisent l’Europe. Parallèlement à cette paix, l’Allemagne redirigerait ses ressources nationales vers des investissements dans les secteurs numérique, de l’IA, des semi-conducteurs et de l’énergie, tel que l’avenir économique de l’Allemagne l’exige.
L’histoire retiendra ce que vous ferez dans les semaines à venir, mais aussi ce que vous ne ferez pas. L’opinion publique allemande aussi. Il en sera de même pour les peuples de Russie, d’Ukraine et de l’Europe en général. L’heure est à la diplomatie, Monsieur le Chancelier. La balle est dans votre camp.
Respectueusement,
Jeffrey D. Sachs