Soixante-dix ans de négociations : pourquoi la longue histoire des négociations au Soudan est-elle soudainement en train d’échouer ?
Par Hermela Kidane, Horn Review, 22 mai 2026
Texte original en anglais [Traduction et révision : Dominique Peschard et Martine Eloy]

Depuis des générations, la scène soudanaise obéit à une logique sinistre mais prévisible : les guerres finissent toujours par ramener les parties à la table des négociations. De l’accord éthiopien de 1972, qui a brièvement apaisé la première rébellion du Sud, à l’Accord de paix global de 2005, qui a mis fin à la longue guerre civile entre le Nord et le Sud, à l’Accord de paix de Juba de 2020, l’histoire du pays a été façonnée par une culture paradoxale de résolution des conflits. L’élite politique soudanaise, souvent qualifiée d’impitoyable, a historiquement considéré la victoire militaire non pas comme une fin en soi, mais comme un prélude à des négociations politiques. Alors pourquoi les négociations actuelles échouent-elles? C’est précisément pour cette raison que l’effondrement actuel des négociations menées sous l’égide du Quad, impliquant les États-Unis, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte, n’est pas seulement un revers diplomatique. Il marque une rupture avec l’ADN politique du Soudan.
Tout au long de l’histoire du Soudan, le chemin vers la paix n’a jamais été un long fleuve tranquille. Les négociations ont souvent été minées par la méfiance, les ingérences extérieures, l’effondrement des cessez-le-feu et l’exclusion des voix marginalisées. Cependant, malgré ces défis persistants et contre toute attente, la plupart des guerres et conflits majeurs du pays se sont finalement conclus à la table des négociations. Des fragiles compromis conclus en Éthiopie en 1972 à l’Accord de paix global de 2005, dicté par des considérations stratégiques, et même l’Accord de paix de Juba de 2020, on observe une tendance claire: les parties belligérantes au Soudan, aussi impitoyables ou intransigeantes soient-elles, sont toujours revenues au dialogue. Cette culture de la négociation, aussi imparfaite et incomplète soit-elle, s’est maintes fois révélée plus forte que l’attrait d’une guerre permanente. Les défis étaient réels, mais le résultat était toujours le même : les armes ont cédé la place à des accords.
Ce terrain d’entente s’est désormais évaporé. Contrairement aux guerres précédentes qui opposaient la périphérie au centre ou se disputaient l’âme de l’État, le conflit actuel entre les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) est bien plus qu’une guerre au sein même de l’élite islamiste militaire. Le général Abdel Fattah al-Burhan et le général Mohamed Hamdan Dagalo (Hemedti) étaient autrefois des alliés, co-architectes du coup d’État de 2021 qui a anéanti la transition démocratique du Soudan. Leur brouille n’est pas une question d’idéologie ou de marginalisation; c’est une lutte pour le contrôle des ressources et du pouvoir: qui contrôle les mines d’or, les routes commerciales, les réseaux bancaires, les contrats militaires et le butin d’un système économique profondément prédateur.
C’est ce qui rend la guerre actuelle radicalement différente des conflits passés au Soudan. Auparavant, les parties belligérantes partageaient un intérêt commun à préserver l’État en tant que vecteur de recherche de rentes et de négociations futures. Les négociations aboutissaient car l’épuisement et la pression extérieure pouvaient encore pousser les rivaux vers un accord de partage du pouvoir. Aujourd’hui, cependant, la concurrence pour les ressources et le pouvoir a transformé d’anciens alliés en ennemis mortels, sans aucun intérêt commun à maintenir l’État intact. La guerre s’accompagne de la désintégration simultanée du monopole de l’État sur la violence, la FSR fonctionnant comme une armée parallèle, ne laissant aucune autorité supérieure, aucun cadre institutionnel et aucun intérêt commun à préserver un système en train de s’effondrer. Là où les négociations passées ont finalement abouti, les pourparlers d’aujourd’hui échouent à répétitions. Il n’y a plus de partenaire épuisé prêt à faire des compromis, plus d’État commun à sauver et aucun précédent historique de paix lorsque la concurrence pour les ressources et le pouvoir est devenue une lutte à somme nulle jusqu’au bout.
La variable la plus déterminante qui modifie le cours de l’histoire du Soudan est l’ampleur de son enchevêtrement régional. Les médiateurs du Quad – les États-Unis, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte – ne forment pas un bloc uni, mais une maison divisée, chacun poursuivant des intérêts distincts. Ce soutien extérieur a créé un aléa moral pour les belligérants. Historiquement, les parties soudanaises ont négocié parce que le coût de la guerre dépassait celui de la paix. Aujourd’hui, tant les Forces armées soudanaises (FAS) que les Forces de soutien rapide (FSR) bénéficient d’un afflux constant d’armes et de drones, ainsi que d’une couverture diplomatique de la part d’appuis étrangers. Les Forces armées soudanaises (FAS) ont reçu un soutien militaire crucial. Comme les acteurs extérieurs sont prêts à alimenter la guerre indéfiniment pour protéger leurs intérêts géostratégiques, les deux camps ont conclu qu’une victoire militaire décisive pourrait être possible, ou du moins qu’une impasse est supportable. La médiation ne réussit que lorsque les parties la considèrent comme une option viable pour atteindre leurs objectifs. Actuellement, le champ de bataille semble plus prometteur que la salle de conférence.
L’affirmation selon laquelle la culture soudanaise serait intrinsèquement favorable à la négociation mérite d’être nuancée. Historiquement, les négociations ont abouti parce qu’elles étaient menées par des groupes organisés distincts – les rebelles d’Anya Nya, l’Armée populaire de libération du Soudan ou les factions du Darfour, capables de mobiliser des combattants et de fournir des votes. Les parties belligérantes actuelles ne représentent personne d’autre qu’elles-mêmes. La coalition civile pro-démocratique, les Forces pour la liberté et le changement, a été écartée, ses membres ont été arrêtés ou tués depuis le coup d’État de 2021. Il n’y a aucun contrepoids civil à la table des négociations pour assumer les coûts du compromis. La proposition du Quad, bien qu’elle prône ostensiblement une transition dirigée par des civils, s’est immédiatement heurtée au rejet de Burhan, qui a qualifié la feuille de route d’insulte visant à éliminer les forces armées tout en laissant les FSR intactes.
En l’absence d’un bloc civil unifié pour légitimer une formule de partage du pouvoir, tout accord conclu par les généraux risquerait de s’effondrer aussi rapidement que la Déclaration de Djeddah de mai 2023.
Si les négociations continuent d’échouer, l’issue la plus plausible n’est pas une victoire militaire conventionnelle, mais une partition de facto. Les Forces de soutien rapide (FSR) ont consolidé leur contrôle sur de vastes portions du Darfour et les couloirs occidentaux, mettant ainsi en place une structure de gouvernance s’apparentant à un protectorat sans État. Les Forces armées soudanaises (FAS), ayant perdu leur dernier bastion majeur à El-Fasher, conservent le contrôle de l’est et du nord, y compris Port-Soudan, la voie d’accès vitale du pays à la mer Rouge. Cette réalité cartographique suggère que le Soudan pourrait se diriger vers une fragmentation à la libyenne, où deux gouvernements rivaux revendiquent la souveraineté mais contrôlent des territoires distincts.
Dans ce contexte, une victoire diplomatique est infiniment plus nécessaire qu’une victoire militaire, mais elle reste le prix le plus insaisissable. Une telle trêve ne mettrait pas fin à la guerre, mais elle mettrait un terme à l’hémorragie de vies civiles et créerait les conditions propices à des cessez-le-feu locaux plutôt que nationaux. L’héritage du conflit trouve son origine dans l’incapacité à maintenir la paix en raison de griefs structurels non résolus. Tant que les bailleurs de fonds extérieurs n’auront pas coupé les lignes d’approvisionnement qui rendent la guerre rentable et tant que la voix des civils n’aura pas été réintroduite de force dans le processus, le Soudan restera prisonnier d’une illusion de négociation, jouant les rituels du dialogue tout en se préparant à la pérennité de la guerre.