Les dirigeants religieux d’extrême droite – qui conseillent Trump – considèrent l’attaque contre l’Iran comme une guerre sainte de la fin des temps
Par Alain Stephens, The Intercept, 4 avril 2026
Texte original en anglais [Traduction : Claire Lapointe; révision : Échec à la guerre]
En faisant de l’Iran une croisade religieuse, les conseillers spirituels de Trump rendent la fin de la guerre d’autant plus difficile.

Depuis que le gouvernement de Trump a lancé sa guerre contre l’Iran, son administration est devenue beaucoup plus biblique.
Au cours des dernières semaines, Trump et son entourage ont multiplié les appels, dont beaucoup semblaient émaner du Tout-Puissant lui-même, qu’il s’agisse d’encourager les législateurs à soutenir des lois « pour Jésus » ou de présenter le 250e anniversaire des États-Unis comme l’occasion de consacrer à nouveau la nation à un Dieu unique et unificateur.
Trump s’est entouré d’une constellation de conseillers évangéliques qui ne se contentent pas de soutenir ses politiques, mais les présentent comme divinement sanctionnées. Ce courant spécifique de la théologie évangélique interprète le conflit mondial, surtout au Moyen-Orient, comme un prélude à la fin des temps. Pour Trump, cet alignement pourrait bien être de nature transactionnelle, une autre façon de dynamiser et de consolider un bloc électoral crucial. Mais pour bon nombre des personnalités religieuses qui gravitent autour de lui, l’enjeu est bien plus important : cette guerre n’est pas seulement géopolitique, elle est apocalyptique.
Et cela commence déjà à déteindre sur la machine de guerre étasunienne. Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, a supervisé l’intégration progressive de symboles et de pratiques chrétiennes dans la vie militaire – en organisant des réunions de prière, en mettant en avant des personnalités évangéliques radicales et en imposant un ton plus ouvertement religieux au sein de l’armée.
Des rapports indiquent que, pendant son mandat, il s’est efforcé de réorganiser le corps des aumôniers et d’intégrer plus directement sa vision chrétienne du monde au sein de la culture militaire. L’esthétique est loin d’être subtile. Pete Hegseth a adopté l’iconographie des croisades : il porte des tatouages de la croix de Jérusalem et de l’expression « Deus vult », qui signifie « Dieu le veut », tout en présentant les guerres menées par les États-Unis sous un angle civilisationnel et religieux. Dans une prière prononcée la semaine dernière [NDT : fin mars] au Pentagone, Pete Hegseth a demandé à Dieu de l’aider à déchaîner « une vague de violence dévastatrice contre ceux qui ne méritent aucune pitié ».
Même certains membres de la droite ont commencé à exprimer leur inquiétude. Un commentateur conservateur, réagissant à cette influence croissante, a qualifié sans détour Paula White-Cain, principale conseillère religieuse de Trump, de « sectaire psychopathe prônant la fin du monde »; une mise en garde contre les courants théologiques qui façonnent l’administration.
Je suis familier avec le jargon chrétien, car j’ai grandi au cœur de la Bible Belt évangélique du Texas. J’ai même rencontré la jeune Paula White quand j’étais enfant. Ce langage marque un véritable tournant.
Dans les écosystèmes médiatiques évangéliques, l’Iran n’est pas seulement un adversaire stratégique. Ce pays est un élément d’un récit prophétique lié aux interprétations de l’Apocalypse et à la bataille de l’Armageddon. La souffrance, selon cette vision du monde, n’est pas seulement tragique; elle est indispensable pour déclencher le retour du Christ.
Et comme l’a déclaré Paula White-Cain, désormais à la tête du Bureau de la foi de la Maison-Blanche : « Dire non au président Trump reviendrait à dire non à Dieu ».
Cette tension – entre l’opportunisme politique et les croyances apocalyptiques – n’est plus seulement théorique. Elle se manifeste concrètement.
Évangiles prophétiques
Quelques jours après avoir lancé des frappes unilatérales contre l’Iran, Trump a réuni à huis clos près d’une vingtaine de responsables évangéliques. Les pasteurs se tenaient autour de lui, imposant les mains afin d’obtenir force et protection pour sa plus récente campagne militaire. Au centre de ce cercle se trouve Paula White-Cain, une alliée de longue date de Donald Trump, qui agit à titre de « conseillère spirituelle » depuis sa première campagne présidentielle.
L’ascension de Paula White-Cain est emblématique de la fusion en cours. Ancienne télévangéliste étroitement liée au christianisme charismatique, elle s’est constitué une communauté de fidèles en prêchant l’évangile de la prospérité — une théologie qui associe la foi à la réussite matérielle – avant d’être propulsée au rang de confidente de confiance de Trump.
Très tôt, elle s’est fait connaître grâce à ses liens avec des personnalités telles que l’évêque T. D. Jakes et à ses apparitions sur des chaînes comme BET, ce qui lui a permis de se faire une place tant au sein des Églises noires (où je l’ai rencontrée) que dans les médias évangéliques. Au cours de son premier mandat, Trump a mis en place l’Initiative foi et opportunités et a nommé Mme White à la tête de ce nouveau bureau à la Maison-Blanche.
Madame White-Cain n’est pas seulement une alliée politique. Elle fait partie d’un réseau plus large de dirigeants évangéliques qui, depuis longtemps, présentent les conflits mondiaux sous un angle explicitement prophétique. Les personnalités de ce milieu ont publiquement décrit les guerres au Moyen-Orient comme des signes de la « fin des temps »; elles ont affirmé que les bouleversements géopolitiques accomplissaient les prophéties bibliques et ont souligné que le combat spirituel était indissociable du conflit physique.
Les écrits et les interventions de Paula White-Cain inscrivent la politique moderne dans un cadre apocalyptique austère, imprégné de dispensationnalisme spirituel. Pour les non-initiés, le dispensationnalisme est un courant de la théologie protestante évangélique qui interprète la Bible au sens littéral, divise l’histoire en différentes époques du plan de Dieu, distingue Israël de l’Église et prévoit un enlèvement imminent ainsi qu’un royaume millénaire sur Terre.
En avril 2025, lors d’un entretien avec le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou, Paula White-Cain lui a demandé si le monde était prêt à déclencher l’Armageddon.
« La vision chrétienne de la fin des temps annonce une transformation profonde et une rédemption », a-t-elle déclaré au cours de cette entrevue rapportée par le Times of Israel. « Au vu des événements qui se déroulent aujourd’hui, avez-vous l’impression que les signes annonciateurs de cette vision se concrétisent? »
L’enjeu, selon elle, n’est rien de moins que l’anéantissement. Cette question prend toute son importance quand ces voix murmurent des prières qui influencent les décisions d’un président chargé de diriger les forces armées.
Elle n’est pas la seule. Elle a fait entrer d’autres personnes dans le réseau d’influence religieuse de Trump, notamment le pasteur Travis Johnson, de l’Alabama, que l’on a aperçu lors d’événements religieux organisés par Trump et qui évolue dans les mêmes cercles.
Travis Johnson se présente comme un grand voyageur qui répand « la paix et l’amour » chrétiens. Sur le réseau social X, il a aussi dit à ses disciples : « L’islam n’est pas seulement une religion, c’est aussi un système de conquête militaire », présentant ainsi le christianisme étasunien comme un rempart nécessaire.
Après que les frappes de missiles israéliennes — qui ont coïncidé avec le début du ramadan — ont décimé la direction iranienne, Travis Johnson a publié un message sarcastique : « Au revoir, Felicia. Khamenei a quitté les lieux ».
Robert Jeffress, pasteur de la méga-église First Baptist Dallas et l’un des défenseurs religieux les plus en vue de Trump, fait aussi partie de ceux qui apportent un soutien surnaturel au président. Robert Jeffress s’efforce depuis des années de promouvoir une vision du monde qui imprègne le nationalisme chrétien d’exclusion culturelle et religieuse. Il a décrit l’islam comme « une fausse religion inspirée par Satan ». Il a déjà dit que « l’effondrement des États-Unis était inévitable et qu’il n’y avait rien que nous puissions faire pour l’arrêter ».
D’autres membres du cercle spirituel de Trump tiennent des propos similaires, accompagnés de fanfaronnades prophétiques et apocalyptiques. Le pasteur californien Greg Laurie, autre habitué du cercle de prière de Trump, a établi un lien entre l’assassinat de l’ayatollah iranien et l’évangile de la fin des temps, dans une vidéo qu’il a publiée sur X.
« D’après ce que je peux voir, le prochain événement du calendrier prophétique serait l’Enlèvement », a-t-il déclaré à son auditoire. « Puis, bien sûr, viendra la période de la Grande Tribulation… qui culminera avec la bataille d’Armageddon ».
Comme beaucoup d’évangéliques, Greg Laurie considère l’Iran comme la Perse biblique, mentionnée dans le livre d’Ézéchiel comme un allié de Magog, une machine de guerre prophétisée qui, un jour, s’abattra sur Israël dans le dernier chapitre de l’histoire de l’humanité.
Dans l’entourage religieux de Trump, il y a des personnes qui n’ont pas perdu espoir, mais uniquement parce qu’ils se considèrent comme engagés dans une guerre sainte pour l’âme d’une nation. Josh McPherson, une voix montante au sein des cercles nationalistes chrétiens, n’a pas mâché ses mots en prônant une force militaire théocratique, prêchant souvent vêtu d’une tenue de camouflage et chaussé de bottes de combat. Il défend l’idée que « des hommes et des femmes pieux et vertueux, soumis au Père céleste », devraient diriger l’armée la plus puissante du monde.
Lors d’une récente entrevue sur balado, Josh McPherson présente les chrétiens étasuniens comme une ligne de défense essentielle contre la propagation de l’islam qu’il qualifie de « démoniaque » et de « fléau » tout en prônant des expulsions massives. Si aucune mesure n’est prise dès maintenant, il prédit un scénario apocalyptique dans lequel les générations futures de chrétiens devront faire face à une « invasion djihadiste islamique où la seule façon de riposter sera à l’aide de balles et d’armes à feu ».
Il ne s’agit pas d’un groupe hétéroclite de pasteurs marginaux. C’est un écosystème théologique cohérent qui présente la guerre comme une prophétie, les opposants comme des démons, et l’effondrement mondial comme essentiel pour déclencher le retour du Christ.
Cette convergence – de théologie, de rhétorique et de pouvoir militaire – attire maintenant l’attention du Capitole. Les législateurs ont officiellement réclamé une enquête sur Pete Hegseth et le département de la Défense, mettant en garde contre le risque qu’une « rhétorique religieuse extrême » ne soit en train de s’infiltrer dans la chaîne de commandement et d’influencer la manière dont la guerre contre l’Iran est menée.
Le danger n’est pas seulement métaphysique. De nombreuses études montrent que lorsque le pouvoir politique s’allie à la certitude religieuse, la guerre s’intensifie. Le recours à des arguments religieux rend la fin de la guerre bien plus difficile. Les conflits prennent alors une dimension existentielle et ne peuvent plus faire l’objet de négociations. L’identité prend le pas sur la stratégie. La fatalité remplace la diplomatie.
Et pour les troupes de volontaires qui combattent dans une démocratie pluraliste, l’intention a son importance. Pour un soldat, un marin ou un Marine qui appuie sur la gâchette ou lance un missile, cela brouille la distinction entre la défense nationale et la participation à ce qui équivaudrait à un nettoyage ethnique religieux.
Où les décisions stratégiques ne visent pas à mettre fin aux guerres, mais à en déclencher de nouvelles, de nature prophétique.
Où l’issue pourrait signifier mourir non pas au service de son pays, mais en qualité de martyr prédestiné.
On ne devrait pas demander à un soldat de mourir pour une religion qu’il ne sert pas, de contribuer à une fin qu’il ne souhaite pas, ou de se battre pour une vision du monde fondée sur la prophétie plutôt que sur la politique. Ce n’est pas de la défense nationale; c’est une conscription idéologique. Et lorsqu’un État commence à mener la guerre selon ces termes, il ne se défend plus : il cède son pouvoir à quelque chose de bien plus dangereux que n’importe quel ennemi étranger.
Alain Stephens est journaliste d’investigation : il couvre la violence armée, le trafic d’armes et l’application de la loi fédérale.