Héroïsme, horreur et « les tranchées de l’enfer » : les derniers jours d’El Fasher
Par Mark Townsend, The Guardian, 25 mars 2026
Texte original en anglais [Traduction : Dominique Peschard; révision : Martine Eloy]
NDT : Le texte qui suit est un extrait de l’article « Heroism, horror and the ‘pits of hell’: inside the last days of El Fasher », publié dans The Guardian. On y démontre comment les pays occidentaux, en particulier le Royaume-Uni et les États-Unis, ont choisi de fermer les yeux sur le génocide à El Fasher.
En l’espace de deux jours en octobre 2025, on estime que près de 10 000 personnes ont été massacrées; 40 000 autres civils de cette ville soudanaise sont toujours portés disparus.

Les avertissements
En plaçant El Fasher dans le cadre du récit éculé de l’échec collectif international, on occulte la vérité plus sombre. Des décisions ont été prises pour empêcher toute aide d’arriver. Tant les États-Unis que le Royaume-Uni ont étouffé ou ignoré des avertissements qui auraient permis d’éviter le massacre.
Au cœur de l’approche britannique se trouvait le Joint Analysis of Conflict and Stability (JACS), conçu pour évaluer la probabilité d’un génocide et, le cas échéant, pour intervenir de manière appropriée. Selon des sources confirmées, les propres services de renseignement britanniques indiquaient que les Forces de soutien rapide (FSR) voulaient « éliminer » la population non arabe de la ville. Pourtant, aucune tentative n’a été faite pour mettre à jour le JACS tout au long des 18 mois de siège. La dernière évaluation du JACS pour le Soudan date de 2019 : quatre ans avant le début de la guerre actuelle.
Selon les experts, cela illustrait une attitude qui a coûté des vies. « L’approche du Royaume-Uni a été une condamnation à mort pour les habitants d’El Fasher. Leurs vies n’étaient pas considérées comme aussi importantes que d’autres », a déclaré un parlementaire.
Les habitants d’El Fasher étaient-ils considérés comme sacrifiables? En juillet 2023, après un massacre ethnique à Geneina, non loin de là, les agences de renseignement occidentales ont laissé entendre qu’El Fasher connaîtrait un sort pire encore.
La mission britannique auprès du Conseil de sécurité de l’ONU a demandé à Nathaniel Raymond, directeur exécutif du Yale Humanitarian Research Lab, ce qui pouvait être fait.
Raymond a préconisé le déploiement urgent d’une force d’observation de l’ONU autour d’El Fasher. « Si nous ne le faisons pas, ces gens mourront. Je les ai suppliés. »
Il ne s’est rien passé. Les États-Unis ne semblaient pas non plus pressés d’intervenir. Les demandes « d’intervention dynamique » visant à protéger El Fasher ont été rejetées.
Le département d’État américain a bloqué les évaluations des services de renseignement concernant El Fasher qui auraient déclenché une intervention pour prévenir un génocide. Les enquêteurs ont rassemblé des preuves irréfutables, non accessibles au public, indiquant que l’attaque contre Geneina était un massacre ethnique : El Fasher était la prochaine cible.
Des responsables du département d’État ont bloqué cette évaluation. Il a été demandé que certaines parties du rapport soient supprimées. « Il existait une évaluation des services de renseignement qui aurait conduit à qualifier la situation d’atrocités de masse et de génocide. Cette initiative a été stoppée », a déclaré la source. Ils estiment que l’alerte a été étouffée pour protéger un accord de défense mutuelle entre les États-Unis et les Émirats arabes unis. Un porte-parole du département d’État américain a déclaré qu’ils ne commentaient pas les « présumés rapports de renseignement ».
De la même manière, le Royaume-Uni minimisait l’importance du Darfour. Quelques semaines après que les responsables américains eurent bloqué cette évaluation, le gouvernement britannique a révisé son point de vue sur le génocide du Darfour de 2003-2005. Une note confidentielle destinée aux députés, diffusée en décembre dernier, indiquait que lorsque la guerre au Soudan a éclaté, le Darfour avait été officiellement classé comme génocide. Mais lorsque les persécutions de l’État islamique contre la minorité yézidie en Irak ont été ajoutées à la liste officielle du Royaume-Uni en août 2023, le Darfour en a été retiré. « Sans faire de bruit et de manière inexplicable, le génocide au Darfour a été retiré », indiquait la note.
Ce n’était pas le premier signe que le Darfour avait été relégué au second plan. Alors que les combats s’étendaient à toute la région en 2023, un rapport parlementaire avait mis en garde contre un génocide. Soumis à Downing Street, il n’avait reçu aucune réponse officielle. « Nous étions indignés, outrés », a déclaré l’un des auteurs.
Pourtant, le Royaume-Uni était le grand espoir d’El Fasher. Non seulement il était le représentant du Soudan au Conseil de sécurité de l’ONU, mais il avait également une responsabilité internationale en matière de protection des civils.
À l’été 2024 – alors que le siège d’El Fasher durait depuis huit semaines – Londres était à juste titre inquiet face à la détérioration de la situation. Un groupe d’experts a rencontré des responsables gouvernementaux, les avertissant que la chute d’El Fasher signifierait un génocide. Londres semblait réticent à intervenir. Ils n’arrêtaient pas de dire « Il faut en être absolument certain », a déclaré Raymond. On avait l’impression qu’on nous manipulait. « J’ai fait part de ma frustration avec le gouvernement britannique. Ils donnaient l’impression que nous criions au loup », a-t-il ajouté.
L’éminente analyste Kholood Khair était également présente. Elle a expliqué aux ministres que dénoncer les Émirats arabes unis pourrait empêcher un génocide. Ils ont refusé. En bref, ils disaient : « Nous estimons que sauver des vies est un impératif, mais y croyons-nous suffisamment? »
En juin 2024, une réunion du comité d’urgence britannique Cobra a été convoquée secrètement concernant El Fasher. Raymond avait informé les participants au préalable. « On a informé Cobra qu’un massacre génocidaire allait avoir lieu : l’intention des FSR était d’achever l’anéantissement d’El Fasher. »
Peu après, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution exigeant que les FSR mettent fin à leur siège. Mais rien n’a changé. « Des conséquences? Aucune », a déclaré un diplomate. La résolution ne mentionnait pas les Émirats arabes unis. « Ce silence a envoyé un signal aux tueurs. Pour les FSR et les Émirats arabes unis, cela équivalait à un consentement à ce qui allait suivre », a déclaré Khair.
Le Conseil de sécurité n’a jamais adopté d’autre résolution sur El Fasher. Aucune sanction n’a été proposée contre les Émirats arabes unis malgré l’embargo sur les armes décrété par l’ONU au Darfour. Pourtant, selon certaines sources, des évaluations internes des États-Unis sur les armes – partagées avec le Royaume-Uni – confirment qu’El Fasher a été régulièrement attaquée avec des armes fournies par les Émirats arabes unis.
Quelques semaines avant le début du siège, le ministre britannique de l’Afrique de l’époque, Andrew Mitchell, a rencontré le président du Tchad et l’a discrètement exhorté à mettre fin à la contrebande d’armes par les Émirats arabes unis vers le Darfour voisin. Mitchell a confirmé que même à cette époque – mars 2024 –, il disposait de « preuves irréfutables » que les Émiratis armaient les FSR.
Pourtant, son gouvernement, tout comme l’actuel, a apparemment choisi de ne pas agir. « Il est rapidement apparu que le gouvernement Starmer ne voulait pas contrarier les Émiratis », a déclaré une source américaine. Un responsable des Émirats arabes unis a « catégoriquement rejeté les allégations » selon lesquelles son pays aurait fourni des armes aux FSR, « que ce soit directement ou indirectement ».
Le ministère des Affaires étrangères, du Commonwealth et du Développement a déclaré qu’il était « absolument clair » que le soutien extérieur aux parties belligérantes au Soudan « devait cesser immédiatement ». Pendant ce temps, les atrocités se multipliaient. L’hôpital d’Ibrahim a été bombardé à plusieurs reprises : une frappe de drone a tué plus de 70 personnes.
Alors que des armes de plus en plus lourdes étaient repérées à El Fasher, les Émirats arabes unis ont nié toute implication. En avril 2025, les États membres de l’ONU ont exhorté Raymond à présenter publiquement au Conseil de sécurité des preuves des atrocités commises par les FSR et de la présence de systèmes d’armes autour d’El Fasher. « Mais la pression émiratie m’en a empêché. Les missions des États membres m’ont dit que les Émiratis ne me permettraient pas d’informer le Conseil de sécurité. »
Le gouverneur du Darfour, Minni Minnawi, a connu des frustrations similaires. À au moins trente reprises, Minnawi a averti les responsables britanniques, étatsuniens ou onusiens que sans intervention, des dizaines de milliers de personnes mourraient à El Fasher. « Je leur demandais de faire pression sur les Émirats pour qu’ils cessent. » Minnawi a particulièrement visé le Royaume-Uni, affirmant que l’approche du Royaume-Uni « encourageait » les FSR.
Les États-Unis avaient leurs propres problèmes : selon certaines sources, toute leur équipe au Darfour avait été décimée par les coupes budgétaires de l’USAID, tandis que les hauts responsables du département d’État avaient reçu pour consigne d’empêcher le président américain Donald Trump de s’immiscer dans la question du Soudan. « Éloignez le Darfour du bureau du président », a déclaré une source diplomatique, ajoutant que le maintien des Émirats arabes unis de notre bord sur la question de Gaza était une priorité.
Alors que la chute d’El Fasher approchait, Minnawi s’est lancé dans une diplomatie frénétique, et vaine. L’envoyé de Trump en Afrique, Massad Boulous, n’a jamais répondu au téléphone.
Deux jours avant la chute d’El Fasher, une lueur d’espoir est apparue. Boulous a rencontré des responsables des Émirats arabes unis, d’Arabie saoudite et d’Égypte à Washington. Les tentatives pour discuter d’El Fasher ont toutefois été bloquées. Selon certaines sources, les Émirats arabes unis ont menacé de quitter la réunion si la ville était mentionnée. Ils ont dit expressément : « Nous ne parlerons pas de cela. Nous partirons ».
En l’espace de quelques heures, El Fasher tremblait sous les bombardements des obusiers AH4, qui auraient été fournis par les Émirats arabes unis. À 13 h 44 le 25 octobre 2025 – moins de 12 heures avant le début des massacres d’El Fasher – Boulous a tweeté sa gratitude envers les Émirats arabes unis, pour leur « engagement à mettre fin aux souffrances du peuple soudanais ».