« Connaître son ennemi » est la première leçon de la guerre et désormais, Donald Trump est l’ennemi de la Grande-Bretagne
Par Simon Tisdall, The Guardian, 8 mars 2026
Texte original en anglais [Traduction : Vincent Marcotte; révision : Claire Lalande]
Alors que la situation déjà désastreuse s’aggrave en Iran, Starmer doit considérer le président étatsunien comme un individu dont les actions menacent la vie démocratique et juridique dans le monde entier.

Neuf jours après son déclenchement, la conduite de la guerre injustifiée et illégale des États-Unis et d’Israël contre l’Iran devient de plus en plus disproportionnée, honteuse et démente. Le torpillage d’un navire de la marine iranienne au large du Sri Lanka par un sous-marin étasunien a démontré que, pour l’homme sans scrupules qu’est Donald Trump, le monde entier est son champ de bataille. Sabotée sournoisement par Washington, la diplomatie a été remplacée par des frappes aériennes incessantes, qui tuent et mutilent des centaines de civils iraniens. La Maison-Blanche de Trump ressemble de plus en plus à une maison de fous. Les objectifs de guerre changent quotidiennement. Un président désorienté et incohérent insiste pour dire qu’il doit aider à choisir le prochain ayatollah de l’Iran. Pendant ce temps, son « secrétaire à la guerre », Pete Hegseth, vocifère furieusement sur le fait de tuer sans pitié.
Après neuf jours de guerre, il est clair que les dirigeants iraniens survivants ne se rendront pas sans combattre, contrairement aux victimes du coup d’État orchestré par Trump au Venezuela. Avec des vagues de drones et de missiles, leurs forces, bien que nettement défavorisées sur le plan militaire, parviennent à causer des dégâts dans tout le Moyen-Orient. Il n’y a rien là de surprenant. L’Iran avait prévenu que si le pays était attaqué de nouveau, cela déclencherait un conflit régional. Désormais, Trump est également en guerre contre les alliés des États-Unis, ayant adopté la maxime simpliste qu’appliquait George W. Bush lors de la guerre en Irak : « Avec nous ou contre nous ». Les pays arabes du Golfe et le Liban, cruellement malmené, veulent simplement que ce conflit cesse. La Grande-Bretagne et les pays européens, pour l’essentiel, ne souhaitent pas y participer, mais s’y font entraîner malgré tout. L’économie mondiale sombre dans la crise. Dans la guerre que mène Trump contre le monde, il n’y a pas de héros, seulement des victimes. Le dirigeant espagnol Pedro Sánchez, qui résiste, fait exception.
Donald Trump et Benjamin Nétanyahou, le premier ministre israélien déjà accusé de crimes de guerre à Gaza, doivent maintenant être appelés à comparaître devant la Cour pénale internationale pour les atrocités commises en Iran, notamment l’effroyable attentat à la bombe du 28 février, perpétré contre une école à Minab. Ils devraient tous deux être sanctionnés par le Royaume-Uni et par tous les autres gouvernements qui respectent encore la Charte des Nations Unies, les droits de la personne et l’État de droit, et leurs pays devraient aussi être sanctionnés. Ils sont nombreux, aux États-Unis et en Israël, à déplorer le comportement démentiel de leurs dirigeants. Ces deux voyous agissent pourtant en leur nom. Les citoyen·ne·s inquiets et inquiètes, délaissé·e·s par une Knesset israélienne et un Congrès étatsunien impuissants, doivent exiger que ce chaos cesse.
Il est évident depuis longtemps que Trump n’est pas un ami de la Grande-Bretagne. Toutefois, ce dernier acte d’arrogance meurtrière, pour lequel le Royaume-Uni n’a reçu aucun avertissement préalable, montre que lui et son administration doivent désormais être considérés comme des ennemis. Il suffit de constater les faits. À l’instar de la Russie en Ukraine, les États-Unis ont lancé une guerre d’agression illégale contre un État souverain. Leur prétention selon laquelle il existait une menace « imminente » n’est soutenue par aucune preuve. Leurs forces armées agissent sans retenue et sans règles d’engagement. Les considérations morales et juridiques sont ignorées; elles ont effrontément assassiné un chef d’État. Ce carnage insensé mené par les États-Unis, cette chasse à l`homme meurtrière, terrorise et déplace des millions de personnes tout en perturbant le commerce, les voyages et l’approvisionnement énergétique. Quelle autre preuve faut-il pour démontrer que les États-Unis, un état hors-la-loi comme Israël, constituent une puissance hostile qui menace fondamentalement le Royaume-Uni?
Il n’est pas dans l’intérêt national de la Grande-Bretagne que l’Iran soit réduit à un champ de ruines fumantes. Il n’est pas dans l’intérêt du Royaume-Uni que le régime de Téhéran, dont le caractère odieux ne fait aucun doute, soit contraint, pour assurer sa survie, d’adopter des tactiques asymétriques, telles que des attentats terroristes dans les villes européennes. Il n’est certainement pas dans l’intérêt de la Grande-Bretagne et des pays voisins que l’Iran sombre dans une anarchie similaire à celle qui règne en Irak, tandis que sont envisagés des soulèvements des Kurdes et d’autres minorités ethniques. L’exode de réfugié·e·s qui s’ensuivrait éclipserait celui de la Syrie il y a dix ans. Plus important encore, il n’est pas dans l’intérêt du Royaume-Uni que l’État de droit et les lois de la guerre soient ainsi bafoués sans retenue, accélérant ainsi la désintégration de « l’ordre mondial ».
Les derniers crimes du gangster Trump suivent de près l’enlèvement du président vénézuélien; ses menaces d’envahir le Groenland, territoire souverain d’un allié fidèle de l’OTAN; son renforcement de l’arsenal nucléaire, fait hypocritement alors qu’il divague au sujet des hypothétiques armes nucléaires de l’Iran; son sabotage de l’action de l’ONU sur le climat; ses tarifs douaniers punitifs imposés au commerce mondial; son soutien intrusif aux partis d’extrême droite européens et à Reform UK; et finalement, possiblement son crime le plus grave, sa trahison impardonnable envers l’Ukraine et son attitude conciliante à l’égard de la Russie. Toutes ces actions ont des répercussions négatives sur le peuple britannique et l’État britannique.
Contrairement à Washington, les gouvernements britanniques successifs ont cherché à maintenir un dialogue avec les islamistes qui ont renversé le shah, soutenu par les États-Unis, en 1979. En l’absence de relations diplomatiques, les États-Unis étaient absents de ces discussions. Il en résulte chez eux une profonde méconnaissance de l’Iran contemporain. Il est tout simplement absurde de penser que le régime et les milices agissant pour son compte se rendront sans résistance. Les sanctions économiques, renforcées par Trump lorsqu’il a bêtement renié l’accord nucléaire de 2015 avec Téhéran, qu’appuyait le Royaume-Uni, sont utilisées par les mollahs pour excuser leurs échecs et justifier leurs exactions. Les États-Unis ont manqué à plusieurs reprises l’occasion de soutenir des réformistes, comme l’ancien président Hassan Rohani, par un allègement des sanctions. Plus le pays s’appauvrit, plus les tensions sociales s’aggravent. Ainsi, l’emprise des factions cléricales et militaires répressives, misogynes et radicales se renforce. L’Iran d’aujourd’hui est, au moins en partie, le résultat de l’action des États-Unis.
L’Iran a désespérément besoin d’un nouveau départ. La théocratie incarnée par son guide suprême assassiné, Ali Khamenei, a depuis longtemps fait son temps. De nombreux Iranien·ne·s, sans doute la majorité, aspirent ardemment à une société ouverte, plus libre, plus prospère, pluraliste et pro-occidentale. Toutefois, cette régression destructrice et irréfléchie des États-Unis et d’Israël vers les pires excès du vandalisme impérialiste anéantit tout espoir de changement pacifique, le seul qui soit durable, et accélère l’effondrement vers des camps belligérants. Ce qui pourrait en découler n’est pas un Iran renouvelé et amical, mais un pays fracturé, pris en otage par ce qui reste d’un régime d’extrême droite, plus brutal, paranoïaque et menaçant, en conflit permanent avec son peuple et l’Occident.
On fait valoir que la Grande-Bretagne est si étroitement liée aux États-Unis en matière de défense, de sécurité et de collecte de renseignements qu’elle ne peut se permettre une rupture définitive sur la question de l’Iran. Il s’agit d’un conseil en désespoir de cause. Pendant la majeure partie de sa longue histoire, la Grande-Bretagne s’est débrouillée d’une manière ou d’une autre sans l’aide étatsunienne, toujours assortie de conditions strictes. Elle pourrait à nouveau y parvenir, même si cela risque d’être éprouvant pendant un certain temps. Par exemple, ce serait une véritable bénédiction si le Royaume-Uni se débarrassait de ses sous-marins nucléaires Trident lanceurs de missiles balistiques, qui comptent sur de la technologie étasunienne, car ils sont inabordables et indésirables. De telles dépendances confèrent à Trump, instable et va-t-en-guerre, un dangereux moyen de pression sur le Royaume-Uni. Mieux vaut s’en débarrasser avant qu’il ne s’en serve.
Neuf jours, et le décompte continue. Combien de temps cela durera-t-il encore? Des semaines? Des mois? Il faut mettre un terme aux actions de Trump et de son acolyte israélien manipulateur, et ce, autant pour le bien des Iranien·ne·s que pour la paix et la sécurité futures du Moyen-Orient, de la Grande-Bretagne et des alliés qui lui restent. La menace existentielle que font peser sur les valeurs démocratiques, sur les lois et les libertés, Trump, Nétanyahou et leurs homologues autoritaires, comme Vladimir Poutine, est omniprésente et ne cesse de croître. Pour le Britannique Keir Starmer, un homme honorable dont une crapule s’est moquée injustement, il s’agit de la leçon la plus grande et la plus importante de cette guerre : connaître son ennemi, et agir en conséquence.
C’est la guerre que Trump a choisie. Mais la Grande-Bretagne peut aussi faire des choix. Deux cent cinquante ans après que les colons étatsuniens se sont affranchis de l’Empire, l’heure est venue pour la Grande-Bretagne de proclamer son indépendance.