La guerre dont personne ne voulait (traduction)

La guerre dont personne ne voulait

Par Joshua Craze, Boston Review, Hiver 2026; accompagné de photos de Salih Basheer
Texte original en anglais [Traduction : Jacques Grenier; révision : Dominique Peschard]

Au Soudan, les forces libérées par les ruines du régime Béchir n’ont pas gagné.  Même tenue en état de siège, la vie continue.

« La guerre dont personne ne voulait », Boston Review, hiver 2026
« La guerre dont personne ne voulait », Boston Review, hiver 2026

Le 11 novembre 2025, New York

Cher Salih,

Tu m’as demandé d’écrire un texte qui accompagnerait ton ouvrage The Return, ne me donnant qu’une seule consigne : « Ne parle pas des photographies. »  Tu m’as dit : « Je veux que les gens voient les images à leur manière. »  Cet essai est écrit en contrepoint.

Je suis arrivé à New York il y a trois semaines, après un long voyage dans les zones de conflit inondées du Soudan du Sud. En marchant dans la ville, en chemin vers le souper, je réfléchissais au fait que tous mes amis soudanais se posent présentement les mêmes questions : Existe-t-il encore des lieux sûrs?  Un retour est-il possible? Certains s’interrogent depuis Tawila, après avoir fui le massacre d’El Fasher.  D’autres à partir de leur chambre, à Nairobi, ou bien depuis leur refuge, à New York, ou le camp de Kiryandongo, en Ouganda.

Je devais souper avec une amie dont la famille est originaire de l’État de Gezira, au centre du Soudan.  En janvier 2025, Wad Medani, capitale de l’État, a été reprise par l’armée soudanaise. Les vidéos des massacres qui y sont survenus, filmés par ceux-là mêmes qui les ont perpétrés, constituaient l’une des rares sources d’information dont nous disposions sur l’assaut. Pas pour la première fois, j’ai pensé alors combien il est injuste que l’histoire soit rapportée par les vainqueurs, et qu’en l’absence d’autres comptes-rendus, nous soyons forcés de faire face à ces enregistrements qui documentent la barbarie.

Un ami m’a dit : « Je suis devenu un être humain pendant ces manifestations. J’ai découvert que j’avais du pouvoir. J’avais le sentiment de grandir, littéralement. Ils ne m’enlèveront jamais ça. »Mon amie et moi avons pris du pilaf pour souper. Autour de nous, des gens venus à New York de tous les coins du monde pour y trouver refuge ou travail, par plaisir ou par devoir.  Mon amie était atterrée.  « C’est terminé. », qu’elle m’a dit. « Même s’il y avait un cessez-le-feu, quand bien même il y aurait la paix, vers quoi pourrions-nous bien retourner? Le Khartoum que je connais n’existe plus. Tu ne peux pas construire une vie sur des ruines. Il n’y a pas de retour en arrière. » Cela m’a rappelé un passage d’un poème de l’écrivain palestinien Mahmoud Darwish : « Nous voyageons comme tout le monde, mais nous ne revenons à rien. »

Au moment où je t’écris, novembre 2025, après les dévastations à El Fasher, c’est dur de reconstituer mentalement les incertitudes des premiers jours de la guerre d’avril 2023, où j’avais même osé espérer que tout ça finirait vite. Des amis avaient décidé de rester à Khartoum, au moment même où l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR) se battaient pour le contrôle de ses rues, réduisant en gravats habitations familiales et cafés prisés. Une amie s’inquiétait pour ses oiseaux. « Je partirais bien, me disait-elle d’une voix plaintive, mais qui va s’occuper d’eux? » Finalement, elle est partie, rejoignant les flux des personnes qui cherchaient un moyen d’échapper à la guerre. Certaines ont fui vers l’Égypte, suffoquant ou succombant à la frontière, dans les longues files d’attente brûlées par le soleil.  D’autres sont allées à Djeddah, voire à Abou Dhabi, la capitale des Émirats arabes unis, principaux bailleurs de fonds des milices qui ravagent le Soudan. Plusieurs parmi mes amis sont venus dans le sud, au poste frontière de Joda. Les chanceux qui avaient encore des dollars en poche sont allés à Juba, capitale du Soudan du Sud, pour ensuite trouver leur chemin vers l’Ouganda. Ceux sans ressources ont été entraînés dans le comté de Maban où, en août 2023, j’ai vu l’agence des Nations Unies pour les réfugiés entasser des médecins et des enseignants sur des camions et les emmener dans la brousse, hors de portée de tout réseau téléphonique, pour leur annoncer sèchement que c’est ici qu’ils auraient à se refaire une nouvelle vie.

Est-ce que la vie est possible, sans un retour? Quelques mois après le début de la guerre, je me trouvais à Nairobi, fumant la chicha avec un ami soudanais fraîchement arrivé de Khartoum. Nous devisions à propos du goût si différent qu’a le tabac à Nairobi et nous nous surprenions de ce que les Kenyans, inexplicablement, ne prennent jamais le temps de boire du thé. Mon ami m’a dit : « Moi, je me pose une seule question : est-ce que je devrais m’acheter un matelas? » Ce qu’il voulait dire, c’était : pour combien de temps vais-je devoir rester ici? Jusqu’où ai-je besoin d’imaginer une espèce de vie ici? Je lui ai alors dit qu’il allait malheureusement avoir à s’acheter un lit, et pas mal plus encore. Ses mâchoires se sont crispées. Puis nous avons parlé de Khartoum, tel qu’il était avant la guerre, et des femmes et des hommes courageux des Salles d’intervention d’urgence, de la façon dont elles continuent d’opérer, encore maintenant, dans tout le Soudan, fournissant nourriture et soins de santé aux nécessiteux, et ce, même si elles se trouvent harcelées à la fois par l’armée et par les FSR. Alors que nous devisions sur les Soudans, l’ancien et le nouveau, il a souri, et là j’ai pensé que si j’étais photographe, j’aurais tant aimé le prendre en photo.

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Je suis censé être un expert. Je rédige des rapports sur la guerre. Des diplomates, les sourcils froncés, réclament mon opinion sur l’évolution du conflit. Est-ce que les FSR vont prendre Babanusa? Leurs drones vont-ils à nouveau frapper Khartoum? Est-ce que la paix intéresse les Émirats arabes unis? La réponse à la dernière question me semble évidente : elle est contenue dans les images d’armes rutilantes dont les Émirats couvrent les FSR, avec autant de largesse que celle dont fait preuve le cheikh Mansour bin Zayed al-Nahyan équipant l’attaque du Manchester City. J’essaie de répondre aux autres questions que posent les diplomates, mais sous le vernis de mon expertise, je suis désorienté. Cette guerre, je ne parviens pas à la comprendre complètement. Peut-être bien que ça n’aide personne que l’expert lève les bras pour annoncer sa confusion, mais je pense qu’il y a là un indice à saisir, quelque chose qui pourrait nous aider à cerner l’énorme complexité de la guerre. Mon désarroi prend racine dans le souvenir d’une manifestation à laquelle j’ai participé à Khartoum en octobre 2021.

Replaçons ça tout d’abord en contexte. Omar el-Bechir est un général de brigade arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’État, en 1989, recevant l’appui de Hassan el-Turabi et du Front national islamique. Il s’emparait d’un État qui, à ce moment, était secoué par une guerre civile engagée contre un groupe rebelle dans le sud du pays. Le Soudan était en même temps plongé dans une profonde crise économique, en partie engendrée par les impitoyables politiques d’austérité imposées par les créanciers des pays du Nord global. À partir de ces ingrédients peu prometteurs, Bechir a forgé une forme de pouvoir durable, un régime sous lequel nous vivons encore aujourd’hui. L’État a délaissé les zones périphériques du pays et, plutôt que de mener sa guerre civile en utilisant l’armée soudanaise, il a externalisé son monopole de la violence vers les milices, qui ont mené une contre-insurrection à moindre coût, accaparant le butin en lieu et place de salaires. Pour contrôler les milices, Bechir a privatisé l’État, le transformant en une multitude de fiefs rivaux dominés par ses services de sécurité, où chacun d’eux a édifié son propre empire économique. L’armée soudanaise, quant à elle, a pris le contrôle du secteur bancaire et de celui de la construction. Aux villes riveraines du Nil, Bechir proposa un pacte faustien : acceptez des produits de base bon marché et des subventions au carburant et au blé, mais sachez que leur importation nécessite des devises étrangères obtenues elles-mêmes de la vente de ressources produites dans ces mêmes régions périphériques qu’il faudra d’abord pacifier.

Mention de source : Salih Basheer

La guerre au sud du Soudan s’est finalement terminée en 2005, après vingt-deux longues années, avec promesse pour les rebelles qu’ils disposeraient d’un gouvernement régional et auraient l’opportunité d’organiser un référendum sur l’indépendance en 2011. Déjà, à ce moment-là, une autre guerre avait commencé, une guerre qui, celle-là, n’a jamais pris réellement fin. En 2003, une rébellion a débuté au Darfour pour protester contre la marginalisation politique et l’accaparement de terres par des éleveurs arabes nomades soutenus par le gouvernement.  Bechir décida de reconduire le plan de match déjà déployé au sud du Soudan et a externalisé le conflit vers les milices locales. Il a armé les nomades arabes, qui furent surnommés les Janjawid. Ils ont dévasté le Darfour. Leur modus operandi consistait à brûler les villages, à tuer les civils et à s’emparer des terres des déplacé·e·s. Parmi ces milices se trouvait un jeune commandant, Mohamed Hamdan Dogolo, surnommé Hemedti. Ses raids à travers le Darfour du Nord, en 2006, ont été particulièrement brutaux : il viola les femmes et tortura les hommes. Tout en se battant pour le régime de Bechir, les Janjawid poursuivaient en même temps des buts plus locaux : consolider leur contrôle sur le territoire et forcer les groupes non arabes à rejoindre des camps pour les déplacé·e·s de l’intérieur. Ce sont ces camps qui ont été rasés durant les deux dernières années : les lieux de refuge d’une guerre sont devenus les charniers de celle d’après.

Au début des années 2000, la stratégie de Bechir, de contre-insurrection à moindre coût, s’est avérée en réalité onéreuse. Les chefs de milices, à qui on avait promis grades et rémunérations, sont vite devenus insatisfaits envers Khartoum. Ils se battaient les uns contre les autres, également contre le gouvernement. Craignant un coup d’État, Bechir a alors créé les FSR, qu’il concevait à la fois comme force de contre-insurrection et comme garde prétorienne destinée à protéger son régime contre un coup. Hemedti s’est rapidement hissé à la tête de la milice. Pendant que l’État payait et formait ses combattants, Hemedti élargissait les intérêts commerciaux des FSR, s’emparant de mines d’or au Darfour et expédiant ses troupes au Yémen afin de se battre en tant que mercenaires au profit des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite. L’armée soudanaise s’est également jointe au mouvement et a aussi envoyé des hommes au Yémen. Le chef de cette force était un général d’armée du nom d’Abdel Fattah al-Burhan.

Au Soudan même, le régime de Bechir se retrouvait sous pression. En 2011, le Soudan du Sud a voté en faveur de la sécession; Khartoum perdait 75 % de ses revenus pétroliers. Confronté à une crise économique, Bechir a désespérément tenté de diversifier les sources de revenus du Soudan en se lançant dans l’exploitation aurifère, alors même qu’une ruée vers l’or balayait le Sahel et que les cours mondiaux s’envolaient. Cela n’a pas marché. L’État n’a pas réussi à contrôler la production de l’or artisanal, en grande partie acheminé clandestinement hors du Soudan. L’essor de l’exploitation aurifère a au contraire permis à Hemedti de consolider son emprise sur le Darfour en gérant des sites miniers et en évinçant d’autres milices. À Khartoum, rares étaient ceux qui se réjouissaient du succès de Hemedti. Il était un indésirable venu de la périphérie, un voleur de chameaux à peine instruit qui avait prétention au pouvoir. Au Darfour, les milices considéraient avec arrogance les groupes non arabes même si les distinctions entre les deux groupes étaient historiquement très changeantes et ne sont devenues définitives qu’à la faveur des ravages de la guerre. À Khartoum, les Arabes du Darfour étaient des étrangers, des « Tchadiens » – sauvages sans instruction, inaptes à diriger le pays.

Les efforts de Bechir pour sauver son régime n’ont guère porté fruit. En 2018, l’économie était en pleine déroute. Le gouvernement supprima les subventions au carburant et au blé, rompant ainsi son pacte avec les villes soudanaises. Les manifestations ont commencé dans les régions périphériques, puis se sont rapidement propagées. Je me souviens avoir regardé ces manifestations avec bonheur. Les comités de résistance qui menaient les manifestations étaient l’exact opposé des comités de quartier de Bechir qui, pour leur part, surveillaient de près les activités politiques et instauraient un climat de paranoïa et de méfiance. Là où le régime était répressif, les comités de résistance étaient joyeux. Alors que Bechir avait retiré les services aux pauvres du Soudan et concentré le pouvoir entre les mains des organes de sécurité, les comités de résistance, quant à eux, s’étaient mis à offrir des soins de santé gratuits et des programmes d’entraide et étaient explicitement non violents. Lors des manifestations, les gens scandaient des slogans comme « kol al-balad Darfour » : le Darfour, c’est tout le pays. L’espace d’un instant, on eut ainsi l’impression que le racisme et la violence de l’État prédateur de Bechir allaient être balayés et qu’un nouveau contrat social était sur le point d’apparaître.

Les manifestations se sont intensifiées en 2019, et le régime y a répondu par la violence. Les services de sécurité ont commencé à s’inquiéter. Une chose était de tuer des gens dans les zones périphériques, une autre de faucher la jeunesse de Khartoum, dont plusieurs étaient issus de familles de militaires et de politiciens. Un jour d’avril, Bechir aurait supposément donné l’ordre d’ouvrir le feu sur les manifestants. Le lendemain, il avait disparu. L’armée contrôlait désormais l’État. Quel moment merveilleux! L’inexorabilité de la dictature s’était dissipée. Des slogans célébrant l’armée s’affichaient sur les murs de Khartoum. Cependant, les objectifs des manifestants et ceux de l’armée n’étaient pas en accord. Les services de sécurité espéraient qu’en destituant Bechir, ils pourraient préserver leurs empires économiques. Les manifestants, en revanche, voulaient un gouvernement civil, non pas un nouveau dictateur militaire.

L’armée soudanaise et les FSR firent cause commune pour réprimer les manifestations. Le 3 juin, les forces de sécurité dispersaient violemment un sit-in tenu en face du quartier général de l’armée, faisant plus de 120 morts et quelque 900 blessés parmi les manifestants.  Malgré ces violences, les manifestations se sont poursuivies. Le 30 juin, jour du 30e anniversaire du coup d’État de Bechir, des centaines de milliers de personnes ont défilé contre la junte. Je parlais récemment à un ami aujourd’hui exilé au Caire. Il m’a dit : « Je suis devenu un être humain pendant ces manifestations. J’ai découvert que j’avais du pouvoir. Que je n’avais pas à avoir peur. J’avais le sentiment de grandir, littéralement. Ils ne m’enlèveront jamais ça. »

Ce qui s’est passé après la manifestation fera l’objet de débats pendant encore un siècle. Les responsables politiques civils des partis traditionnels soudanais ont entamé des négociations avec les militaires. Des acteurs internationaux, notamment les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ont fait pression sur l’armée pour qu’elle forme un gouvernement de transition avec les politiciens. Plusieurs de mes amis pensent que les manifestations auraient dû se poursuivre et qu’une grève générale aurait dû être déclenchée. Selon eux, ce fut un moment où les militaires auraient pu être chassés du pouvoir. D’autres ne sont pas d’accord : il fallait éviter davantage d’effusion de sang, soutiennent-ils. Finalement, un compromis fut trouvé : en attendant les élections projetées en 2022, un gouvernement de transition a été créé en août 2019, muni d’un conseil souverain composé d’officiers militaires et de responsables politiques civils. Burhan en serait le président et Hemedti son vice-président. Abdallah Hamdok, économiste à l’ONU, devait devenir premier ministre et chef d’un gouvernement de technocrates.

La communauté internationale insiste pour dire que les généraux sont les seuls Soudanais avec lesquels il vaut la peine de discuter.Vu de la rue, le mandat de Hamdok au gouvernement ressemblait à une trahison. Ses politiques économiques ont abandonné le programme socio-économique progressiste défendu par les manifestants au profit de l’austérité économique et de l’élimination des subventions, mesures destinées à gagner les faveurs du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Les relations avec Israël ont été normalisées (comme s’il se pouvait qu’elles deviennent un jour normales), et, en réponse, Trump promit de lever les sanctions. Bien peu a été fait pour briser la mainmise des militaires sur l’économie. Quelques-uns de mes amis ont fait partie du cabinet Hamdok et ne jugeaient pas qu’il faisait simplement se compromettre. « Nous avions besoin d’alliés », m’ont-ils expliqué. « Sans la communauté internationale, nous n’aurions jamais pu nous battre contre l’ancien régime », m’a chuchoté un ami dans un paisible jardin d’un quartier résidentiel de Khartoum, à l’abri d’oreilles indiscrètes.

En 2021, après deux ans de gouvernement de transition, le mécontentement populaire à l’égard de Hamdok allait croissant comme les craintes d’un coup d’État. J’ai effectué une visite à Khartoum cet automne-là, participant à une manifestation le 21 octobre. Je me rappelle m’être joint au rassemblement – comme c’est la tradition – devant un pneu incendié, à Burri, écoutant les discours et les conversations qui tournoyaient dans l’épaisse fumée noire. Des diplomates européens inquiets m’envoyaient des textos : « Mais est-ce qu’ils sont favorables à Hamdok? » J’avais envie de rire. Les opinions des manifestants sur Hamdok divergeaient, mais ce n’était pas là-dessus qu’était focalisée la manifestation. Les gens voulaient la fin du régime militaire. Derrière cette simple et puissante demande, c’était un sentiment partagé par tout un chacun qui manifestait ce jour-là. Des milliers de personnes s’étaient organisées collectivement. Des jeunes hommes et des jeunes femmes emplis de fierté marchaient en tête, repérant les positions des forces de sécurité. Des groupes de personnes plus âgées chantaient des chants révolutionnaires tout juste derrière eux. « Mais qu’est-ce qu’ils disent? », demandaient les diplomates retranchés dans leurs ambassades. Je leur répondis en tendant mon téléphone vers le brouhaha de la foule.

Mention de source : Salih Basheer

Cette nuit-là, j’ai posé la tête sur l’oreiller et n’ai pas réussi à dormir. Mes pensées n’allaient pas vers les agents des services secrets qui avaient élu domicile dans le hall de mon hôtel bon marché. Ni aux rumeurs de coup. Je me disais : peut-il y avoir une seule âme au Soudan, ce soir, pour souhaiter les FSR ou l’armée soudanaise au pouvoir? Je savais qu’elles existaient, ces tristes âmes, mais telle était la puissance des manifestations que je ne parvenais pas du tout à les concevoir.

J’ai quitté Khartoum pour Addis-Abeba trois jours après. Le matin après mon départ, Burhan et Hemedti déclenchaient leur coup d’État, écartant les civils du pouvoir. Des commentateurs nerveux ont parlé dans les médias de la saison des coups à venir, rangeant le Soudan aux côtés de la Guinée ou du Mali, mais je savais qu’on ne parlait pas du tout de la même chose. L’idée que Burhan puisse être un Abdel Fattah al-Sissi, menant le Soudan d’une main de fer, était ridicule. Tant les FSR que l’armée soudanaise ne disposaient pas de réelle base dans la société. Aucun des deux groupes ne disposait du soutien religieux ayant permis à Bechir de gouverner au cours des années 1990. Les FSR étaient bel et bien appuyées par les groupes arabes qui ont profité de la dévastation du Darfour, mais ce soutien s’arrêtait aux frontières du territoire — les efforts de Hemedti pour faire de la milice une force multiethnique avaient échoué. L’armée soudanaise faisait face à son impopularité généralisée dû à son rôle dans la répression de la révolution.

Ici loge mon grand désarroi. Cette guerre n’a été voulue par personne. Tout le monde espérait que les militaires quitteraient le pouvoir. Ils avaient peut-être pris le contrôle à travers un coup, mais je savais qu’ils étaient faibles.

Et c’est ce qu’on a vu. Je me suis rendu à Khartoum un an plus tard. La ville me semblait plus délabrée que je ne l’avais jamais vue, avec des tas d’ordures qui s’accumulaient et des murs qui s’effondraient. La junte n’était pas exactement prospère. Burhan et Hemedti avaient cherché à donner un visage civil à leur régime. Hamdok avait été rappelé un mois après le coup d’État, mais pour démissionner à peine six semaines plus tard suite à des protestations massives. À l’intérieur de cafés et lors d’événements musicaux, j’ai retrouvé mes amis qui discutaient toujours de politique, chantant comme avant et s’organisant toujours contre les généraux. Ce n’était pas l’Égypte de Sissi. D’une certaine manière, le coup nous a ramenés à un moment politique plus pur. Pendant la révolution, le peuple souhaitait la chute du régime. Le gouvernement de transition a troublé les eaux et étalé (ou rendu simplement évidentes) les multiples divisions existant parmi les civils. Le coup a rectifié tout ça. Une fois de plus, c’était le peuple contre les militaires, et la junte était en train de perdre. La seule chose qui pourrait encore la sauver, ce serait une guerre.

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La victoire des généraux ne s’est pas produite sur le champ de bataille. Les priorités des comités de résistance qui ont renversé Bechir sont disparues du programme diplomatique. Certains ambassadeurs s’enquièrent parfois de la place des islamistes au sein du gouvernement, mais ils ne posent jamais de questions sur une vision de la souveraineté alimentaire qui ne reposerait pas sur des commandants qui exploitent la faim et la famine en vue de gains politiques. Après s’être aplatis devant les généraux du gouvernement de transition, malgré l’insistance des civils à l’effet qu’on ne pouvait faire confiance à Burhan ni à Hemedti, les diplomates sont une fois de plus concentrés sur les hommes militaires au détriment du peuple soudanais. En matière de dialogue avec des groupes civils, les diplomates se contentent d’inviter à des repas raffinés des partis politiques qui feignent d’être représentatifs et qui se présentent aux réunions de travail à Nairobi ou à Kampala moyennant de généreuses indemnités journalières. La guerre a rétabli la primauté des militaires. Jusqu’ici, tous les efforts diplomatiques sans suite du Nord global se sont concentrés sur la recherche d’un cessez-le-feu, et ce, malgré le manque d’intérêt manifeste des deux parties. Bien que l’armée soudanaise ait été sanctionnée pour crimes de guerre et que les FSR aient été condamnées pour génocide, la réponse de la communauté internationale a été d’insister pour dire que les généraux sont les seuls Soudanais avec lesquels il vaut la peine de discuter. Si la guerre a détruit le Soudan, elle a sauvé le destin politique des dirigeants aux abois du coup d’octobre 2021.

Ce ne sont pas seulement Burhan et Hemedti qui se sont trouvé revigorés par le conflit. En août 2023, j’étais assis au bord du Nil à Juba, en compagnie d’un membre du Service général de renseignement (General Intelligence Service ou GIS), l’agence de renseignement soudanaise. Ce jeune homme au regard intense avait autrefois été proche de Salah Gosh, ancien conseiller à la sécurité nationale de Bechir et autrefois prétendant au trône de son protecteur. Le jeune homme m’a confié que le conflit avait été une aubaine pour les islamistes.  « Nous pensions qu’avec la chute de Bechir, tout était perdu », me déclarait-il. Mais maintenant, avec cette guerre, nous pouvons regagner le soutien populaire. » La faible assise sociale de l’armée a fait que la plupart des combats sont menés en fait par des milices islamistes, comme le bataillon Al-Bara’ ibn Malik. Des personnalités qui avaient été marginalisées après la révolution, comme Ahmed Haroun, le boucher du Kordofan du Sud, se sont évadées de prison et ont retrouvé un rôle central au cœur de la politique soudanaise.

La guerre a également conféré une légitimité à l’armée en tant qu’institution. Son outil de recrutement le plus efficace a été les massacres commis par les FSR. En 2019, des centaines de milliers de personnes descendaient dans la rue scandant « kol al-balad Darfour ».  En 2023, le Soudan s’est muté en Darfour, mais de la pire manière qui soit. La violente campagne de contre-insurrection menée par les Janjawid dans la région est devenue un véritable cauchemar pour l’ensemble du pays. Toute localité fait maintenant partie de la périphérie. Au cours des deux premières années de la guerre, les combattants des FSR ont violé et rasé tout sur leur passage, à travers le centre du Soudan. En réaction, des dizaines de milliers ont répondu à l’appel de l’armée soudanaise pour une mobilisation populaire. Les intellectuels aussi se sont de plus en plus montrés en soutien à l’armée. En réponse aux atrocités commises par les FSR, plusieurs ont conclu qu’ils se trouvaient placés devant un choix à faire en faveur de l’une ou de l’autre des deux forces, tandis que les voix affirmant « ni l’une ni l’autre » allaient s’affaiblissant.

Les FSR ont tiré profit du conflit. À l’époque où elles dépêchaient des combattants au Yémen, elles ont pu offrir des salaires attrayants à des jeunes hommes plongés dans une économie en déclin. Après le début de la guerre, elles ont recruté parmi les groupes arabes du Darfour, présentant la guerre comme une lutte existentielle pour leur survie. Les seuls salaires qu’elles ont offerts sont les permis de piller. Dans chacune des villes qu’elles ont capturées, les mêmes tactiques ont été déployées : raser, violer et voler. La lutte existentielle qu’elles promouvaient à travers leur appareillage rhétorique est devenue une réalité. Au Darfour occidental, les FSR ont massacré 15 000 membres de l’ethnie Massalit, provoquant le déplacement de centaines de milliers. J’ai rencontré certains des survivants à Kampala, en février 2025. Tendus, la mine grave, ils me décrivaient des scènes de violence horribles, mais indiquaient aussi que cette guerre n’était pas terminée : ils se vengeraient, qu’ils aient ou non à attendre une génération dans les camps de réfugiés tchadiens. La violence qui sévit au Darfour ne peut être stoppée par un accord de cessez-le-feu concocté à Genève ou à Djeddah, si tant est qu’un tel accord puisse un jour être conclu.

Bien que les deux camps s’affrontent sur le champ de bataille, beaucoup de choses les unissent. Tous deux sont des vestiges du régime de Bechir – même si l’armée a une histoire bien plus longue – et tous deux dépendent d’un soutien extérieur pour mener cette guerre. Derrière les FSR se tiennent les Émirats arabes unis, tandis que soutenant l’armée soudanaise, on trouve le Qatar – inquiet face au rival émirati – en même temps que l’Égypte, la Turquie et l’Iran. Les deux côtés ont utilisé la famine comme arme de guerre, restreint l’accès à l’aide humanitaire et exacerbé les clivages sociaux dans le but d’accroître leur force. L’unité des deux belligérants n’est pas que formelle : pour les deux, les affaires n’ont jamais été meilleures. Chacun des camps exporte de l’or vers les Émirats, les exportations annuelles officielles ayant à elles seules presque doublé depuis le début de la guerre. Les exportations d’animaux vers les pays du Golfe ont également explosé, passant de 2 à 4,7 millions de têtes de bétail entre 2022 et 2023. La majorité du bétail soudanais provient du Darfour mais est exporté via Port-Soudan. Dans cette vente au rabais des actifs du pays, les deux côtés collaborent.

Je ne peux pas accepter que tout soit terminé. Dans les circonstances les plus difficiles, face à la famine et à la misère, les gens se sont regroupés.Les succès de l’armée soudanaise et des FSR ont été la dévastation du Soudan. C’est une guerre menée sur les cadavres du peuple soudanais. La chute d’El Fasher n’est que le dernier épisode d’une longue série d’horreurs. Les FSR ont assiégé la ville pendant plus de cinq cents jours. Dix-huit mois de tirs d’artillerie et de frappes de drones, où les gens se cachaient dans des tranchées et se nourrissaient d’aliments pour animaux. L’état de famine a été déclaré à plusieurs reprises, une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU a appelé à la fin du siège et des commentaires sans plus finir dans les médias internationaux nous ont alertés d’un massacre imminent. Nous n’avons pas manqué d’avertissements. Et après tout ce tapage, lorsqu’El Fasher est finalement tombée, le 26 octobre 2025, ce fut dans un silence communicationnel le plus complet.

L’une des rares sources d’information sur ce qu’il se passait était les vidéos publiées par des combattants des FSR. Dans l’une d’elles, Fateh Abdullah Idris, également connu sous le nom d’Abu Lulu, marche près de neuf hommes assis au bord d’un chemin de terre, la tête penchée en avant, les mains jointes devant eux.  Il les abat nonchalamment. Dans une autre vidéo, un combattant des FSR demande à Abu Lulu d’épargner la vie d’un civil qu’il connaît. Abu Lulu refuse. « Je n’aurai jamais pitié de toi », dit-il au civil. Notre travail, ce n’est que de tuer. »

La vidéo qui me poursuit, moi, c’est celle qui montre un groupe de jeunes combattants des FSR allongés sur des tapis posés devant un bâtiment en ruines. Certains tiennent en main un chapelet, d’autres semblent gênés tandis que l’homme qui filme la scène avec son téléphone leur demande combien de gens ils ont tués. Le premier répond : « 115 personnes ». « Mabrouk », dit l’interlocuteur. Félicitations. Le deuxième combattant, coiffé d’une manière s’apparentant à un jeune Bob Dylan avec des lunettes de soleil assorties, avoue n’avoir tué que 70 personnes. Le troisième homme dit qu’il ne peut se souvenir exactement du nombre de vies qu’il a prises, mais que le jour où El Fasher est tombée, il a tué 214 personnes. Il montre un large sourire.

Ces témoignages d’impunité des FSR étaient accompagnés de photographies satellites d’El Fasher« — des hiéroglyphes obscènes qui attendaient interprétation. Le Laboratoire de recherche humanitaire (Humanitarian Research Lab) de Yale, qui a analysé ces images, a découvert une accumulation inattendue de « C » et de  « J » dans le paysage – les formes que prennent les corps dans leur chute, abattus en s’enfuyant. Tout autour d’eux, l’espace est teinté rouge. Selon les chercheurs de Yale, tant de sang s’était infiltré dans le sol qu’il était visible depuis les airs. Après toutes ces tueries, il semble absurde de s’indigner de questions relatives à la représentation, mais les flux Instagram de tous ces courageux photographes qui sont restés à l’intérieur d’El Fasher et qui relayaient des images de la vie quotidienne me manquent profondément. Le Soudan, ce n’est pas seulement les vidéos de tueurs et les photographies satellites d’observateurs à distance.

Le pays est sous état de siège. Les FSR – et, dans certains endroits, l’armée soudanaise – encerclent les villes et y restreignent l’entrée des marchandises et des personnes. Peu à peu, les villes meurent de faim. Il y a moins de nourriture, moins d’air et moins de possibilités de penser. Même dans les localités éloignées des troupes des FSR, leurs drones de fabrication chinoise font sentir leur présence. Tout le monde ressent le poids de la guerre. Le mot « siège » vient de l’ancien français segge, ce qui signifie siège ou chaise. Le sens originel de « siège » renvoie littéralement au moment où l’armée s’assoit. Ces jours-ci, les militaires s’assoient sur tout.

Pourtant, en dépit de tout le sang et de toutes les pertes, je ne peux accepter que tout soit terminé et que Burhan, Hemedti et les forces qu’ils ont déchainées aient gagné. C’est que dans les circonstances les plus difficiles, face à la famine et à la misère, les gens se sont rassemblés. Même assiégée, la vie continue. Au début de la guerre, lorsque l’État a commencé à massacrer ses propres citoyens et que toutes les organisations humanitaires internationales sont parties, le peuple soudanais a organisé des services de santé et d’assistance alimentaire dans tout le pays. Si on regarde attentivement, on peut voir, au milieu des ruines du Soudan, un véritable réseau national de groupes d’entraide.

Je reconnais ce sens du prendre soin chez mes amis aujourd’hui déplacés par la guerre, qui vivent dans les cités de toute la région. À Kampala, en février 2025, je buvais un café dans une tente. Sur un côté, accrochées au mur de toile, se trouvaient des photos des chanteuses et des chanteurs soudanais les plus appréciés. De l’autre côté, des photos de martyrs de la révolution. Des gens venus de tout le Soudan étaient assis dans cette tente, buvant du thé, fumant la chicha, écoutant de la musique, tout en discutant de politique avec une ferveur qui ferait l’envie de n’importe quel pays en Europe.  Je n’avais jamais vécu une scène plus soudanaise que ce jour-là en Ouganda. Ça me rappelait un paragraphe de l’essai de Jacques Derrida sur Walter Benjamin :

Je ne vois pas une ruine comme une chose négative.  D’abord, ce n’est pas une chose. Comment peut-on aimer autre chose? On ne peut aimer un monument, un bâtiment, une institution, que par l’expérience de sa fragilité : il n’a pas toujours été là, il ne sera pas toujours là, il est fini.  Et c’est grâce à tout cela que je l’aime dans sa finitude, à travers la naissance et la mort, pour ses fantômes et la silhouette de sa ruine, et de la mienne – qu’il est déjà ou qu’il préfigure déjà.  Comment peut-on aimer autrement que dans cette finitude?

Peut-être bien, se trouvant devant une ruine, constatant une ruine (d’un pays, d’un être cher, d’un souvenir), peut-être bien que c’est là que notre combat commence et non là qu’il prend fin. Je suis sûr que ce n’est pas terminé. Ils n’ont pas gagné. Il y a ces discussions. Ces chansons. Ces ruines. Ces photographies.

Cet essai est tiré de The Return, de Salih Basheer, publié en février 2026.

Salih Basheer est un photographe soudanais. Son œuvre comprend les livres 22 Days in Between et The Return.

Joshua Craze rédige présentement un ouvrage chez Fitzcarraldo Editions consacré à la guerre, à la violence et à la bureaucratie au Soudan du Sud. Ses textes ont notamment été publiés dans n+1, The Baffler et The Guardian.