Les États-Unis laissent entendre qu’ils pourraient rompre les pourparlers alors que la Russie intensifie les combats (traduction)

Les États-Unis laissent entendre qu’ils pourraient rompre les pourparlers alors que la Russie intensifie les combats

Par Anatol Lieven, Responsible Statecraft, 26 mai 2026

Texte original en anglais [Traduction : Maya Berbery ; révision : Nathalie Thériault]

"Les États-Unis laissent entendre qu’ils pourraient rompre les pourparlers alors que la Russie intensifie les combats". Responsible Statecraft, 26 mai 2026
« Les États-Unis laissent entendre qu’ils pourraient rompre les pourparlers alors que la Russie intensifie les combats ». Responsible Statecraft, 26 mai 2026

Les propos inquiétants de Rubio sur l’avenir des négociations, conjugués à l’appel de Moscou exhortant les diplomates américains et européens à quitter Kyiv, annoncent des jours sombres

L’avertissement lancé par le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, aux gouvernements étasunien et européens les exhortant à évacuer leurs diplomates et leurs ressortissant.e.s de Kyiv, avant que la Russie ne lance des « frappes systématiques », marque une grave escalade du conflit en Ukraine — avec le risque sérieux d’entraîner Washington et l’OTAN dans un affrontement direct avec la Russie.

Cette mise en garde signifie très probablement que la Russie entend utiliser des missiles balistiques hypersoniques Oreshnik pour frapper le quartier général souterrain à Kyiv, où des officier.ère.s étasunien.ne.s et européen.ne.s aident les forces armées ukrainiennes à cibler des attaques de missiles et de drones en Russie.

Au cours des dernières semaines, ces missiles ont causé des dommages considérables, loin en territoire russe. Par ailleurs, la semaine dernière [NDT : la semaine du 17 mai], un drone ukrainien a frappé un collège dans le Donbass sous occupation russe et aurait tué 21 étudiant.e.s. La Russie a notamment fait appel à des missiles d’Oreshnik lors de sa riposte d’envergure contre l’Ukraine.

Jusqu’à présent, toutefois, Moscou s’est abstenue de prendre pour cible les quartiers généraux ukrainiens. Il s’agit là d’un fait assez remarquable puisque les forces armées ukrainiennes ont quant à elles visé à plusieurs reprises des quartiers généraux russes. Mardi [26 mai], l’état-major ukrainien a affirmé avoir détruit un important centre de commandement et de contrôle russe à Louhansk au moyen de missiles de croisière britanniques Storm Shadow. L’utilisation efficace de ces missiles — que l’Ukraine emploie depuis deux ans — exige des données de ciblage fournies par les États-Unis.

Malgré cela, Moscou n’a pas pris pour cible les quartiers généraux ukrainiens à Kyiv, précisément pour éviter que des soldat.e.s et des officier.ère.s du renseignement des États-Unis et d’autres pays de l’OTAN soient tué.e.s, ce qui risquerait de provoquer une riposte massive de l’Occident. Depuis que Donald Trump a repris la présidence et lancé le processus de paix, le gouvernement russe a fait preuve de retenue pour ne pas le contrarier ni l’affaiblir.

La semaine dernière, le secrétaire d’État des États-Unis, Marco Rubio, a déclaré que les pourparlers de paix étaient au point mort et qu’« aucune négociation n’était en cours ». Il a essentiellement indiqué que la responsabilité des progrès du processus incombait aux autorités russes et ukrainiennes : « Si nous estimons qu’il est possible de tenir des pourparlers productifs, et non contre-productifs, susceptibles de porter des fruits, nous sommes prêts à jouer ce rôle [de médiation]. »

L’armée russe s’est aussi révélée incapable de gagner du terrain dans le Donbass. Lorsque le président Vladimir Poutine a exigé, comme condition à la paix, que l’Ukraine se retire de la petite partie du Donbass qu’elle contrôle encore, il pensait sans doute (comme de nombreux analystes militaires occidentaux) que l’armée russe s’emparerait rapidement de ce territoire de toute façon. L’utilisation massive de drones par l’armée ukrainienne l’en a empêchée; et malgré de lourdes pertes, l’armée russe n’a réalisé que de timides avancées depuis deux ans.

Les généraux russes auraient déclaré à Poutine qu’ils s’empareraient du reste du Donbass d’ici l’automne; mais celui-ci n’a guère de raison de les croire puisqu’au rythme de progression observé depuis le début de l’année, il faudrait à l’armée russe presque trois années supplémentaires pour y parvenir.

Pendant ce temps, le mécontentement de la population russe à l’égard de la guerre ne cesse de croître, à mesure que se font sentir les coûts économiques du conflit. La popularité personnelle de Poutine a fortement chuté.

Même si les sondages d’opinion indiquent que la plupart des Russes pourraient accepter un cessez-le-feu le long de la ligne de front actuelle, les partisan.e.s de la ligne dure de la Russie y verraient une défaite cinglante pour le pays. Depuis des années, ce groupe exhorte Poutine à intensifier les attaques contre l’Ukraine et à menacer l’Occident d’une escalade radicale des hostilités.

Jusqu’à cette semaine, Poutine résistait à ces pressions, mais il semble maintenant leur prêter l’oreille.

Le gouvernement russe peut estimer qu’une nouvelle stratégie lui procurera des gains, quelle que soit la réaction occidentale. Un rapatriement des conseiller.ère.s et des diplomates des États-Unis et de l’OTAN marquerait une victoire considérable pour la Russie. Il en irait de même si la Russie parvenait à détruire les quartiers généraux ukrainiens et à réduire les capacités de ciblage de l’Ukraine.

Moscou peut aussi penser qu’elle a moins à craindre que par le passé d’une escalade des États-Unis et de l’OTAN en riposte à des pertes humaines occidentales. Les États-Unis sont enlisés dans une guerre avec l’Iran sans possibilité de victoire ou de retrait en vue. Des responsables du Pentagone ont fait état d’une diminution marquée des stocks d’armes clés des États-Unis, notamment de missiles de croisière et de systèmes de défense aérienne, et redirigent ces équipements des réserves situées en Europe et dans le Pacifique vers la région du Golfe.

Le Pentagone vient d’avertir le Japon de « retards importants », de deux ans ou plus, dans la livraison des missiles Tomahawk que Tokyo a déjà payés, en raison de la nécessité de reconstituer les stocks étasuniens épuisés en Iran. Le Japon considère ces missiles comme essentiels à sa capacité de dissuasion face à la Chine. Cette situation a conduit des analystes du Japon à s’interroger sur ce qu’est devenue la prétendue « priorité » accordée par les États-Unis à l’Asie et à la menace chinoise.

Pendant ce temps en Europe, la moitié des pays qui avaient promis des munitions d’artillerie à l’Ukraine ont désormais suspendu leur participation au processus, ce qui risque d’entraîner un effondrement des livraisons d’obus.

La guerre avec l’Iran met également la Russie dans une position potentiellement menaçante pour les États-Unis. Si Washington décidait d’accroître son aide à l’Ukraine, la Russie pourrait offrir à l’Iran une aide équivalente pour ses propres attaques de missiles et de drones, augmentant ainsi le risque de pertes américaines. L’administration Trump aurait tort de ne pas prendre cette possibilité au sérieux.

Nous nous trouvons maintenant devant la perspective imminente d’une crise majeure qui place l’administration Trump face à un dilemme de taille. Cela signifie qu’au lieu d’abandonner le processus de paix, l’administration Trump doit s’y réengager de toute urgence et exercer une pression intense sur les alliés européens de l’OTAN pour qu’ils proposent des mesures d’allègement des sanctions, d’achat d’énergie et de normalisation des relations susceptibles d’amener la Russie à mettre fin à la guerre.

Les pays européens devront également s’employer à persuader le gouvernement ukrainien d’accepter une paix de compromis.

Les envoyés pour l’Ukraine et le Moyen-Orient, Steve Witkoff et Jared Kushner, étant entièrement accaparés par la guerre avec l’Iran, il faudra nommer un nouveau négociateur, de haut niveau et d’expérience, appuyé par une équipe professionnelle d’experts, pour soutenir le processus de paix en Ukraine. Il est absurde que deux non-professionnels (aussi compétents soient-ils sur le plan personnel) soient chargés de mener simultanément deux séries de négociations de paix complètement distinctes et d’une importance aussi vitale. Aucun gouvernement digne de ce nom ne devrait agir de la sorte.

Si l’administration Trump ne se réengage pas dans le processus de paix, d’ici une semaine environ, elle risque de devoir choisir entre un retrait humiliant et un engagement militaire beaucoup plus important et plus dangereux en Ukraine, sans compter le risque sérieux d’un conflit direct avec la Russie.

Anatol Lieven est directeur du programme Eurasie au Quincy Institute for Responsible Statecraft. Il a auparavant été professeur à l’Université de Georgetown au Qatar et au département d’études sur la guerre du King’s College de Londres.