Infolettre no 30 (article 7)

Comment les drones ont réinventé la guerre par procuration

Par Steven Feldstein, Bulletin of the Atomic Scientists, 2 septembre 2026
Texte original en anglais [Traduction : Jacques Grenier; révision : Échec à la guerre]

Note de l’éditeur : Le texte qui suit est extrait de l’ouvrage de Steven Feldstein, Bytes and Bullets: Global Rivalries, Big Tech, and the New Shape of Modern Warfare. Le livre est paru le 8 septembre 2026, aux éditions St. Martin’s Press.

« How drones reinvented the proxy war », Bulletin of the Atomic Scientists, 2 septembre 2026
« How drones reinvented the proxy war », Bulletin of the Atomic Scientists, 2 septembre 2026

Au nord-ouest de la province d’Idlib, des groupes rebelles syriens s’affairaient dans le secret à la préparation d’une campagne pour renverser le gouvernement. Depuis près d’un quart de siècle, Bachar al-Assad régnait d’une main de fer sur la Syrie. Depuis 2011, il menait une épuisante guerre civile déclenchée à la faveur des protestations antigouvernementales du Printemps arabe. En novembre 2024, sous le leadership du groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham, les insurgés lancèrent une riposte contre les forces gouvernementales. En seulement 11 jours, Hayat Tahrir al-Cham réalisa une offensive éclair qui, après avoir déferlé sur Alep, la plus grande ville de Syrie, s’est poursuivie au-delà de Hama, de Daraa, et de Homs. Le 7 décembre, les forces du Hayat Tahrir al-Cham se trouvaient aux portes de Damas. Les unités gouvernementales qui restaient étaient prêtes à monter une dernière résistance appuyée par la puissante Quatrième division blindée, commandée par le frère d’Assad, Maher al-Assad. Mais Bachar al-Assad, voyant la fin imminente, décida alors de prendre la fuite. Sous le couvert de la nuit, sans faire connaître sa décision à aucun de ses assistants, pas même à Maher, il se glissa dans un avion privé, désactiva le transpondeur de l’aéronef et vola vers la sécurité d’une base russe située tout près. Une fois que ses aides eurent réalisé que le président s’était échappé, ils prirent aussi la fuite, en panique, laissant les portes grandes ouvertes aux rebelles qui envahissaient le complexe quelques heures plus tard.

Ce fut une victoire stupéfiante. Comment donc un groupe d’insurgés peu structuré, qui avaient sans succès combattu les forces d’Assad depuis plus d’une décennie, ont-ils pu percer ses défenses en l’espace de quelques jours? Le triomphe des rebelles défiait toute réponse facile, mais un avantage était l’utilisation de drones. Les forces gouvernementales essuyaient sans répit des bombardements provenant d’attaques de drones déployés à la grandeur du pays. Des rapports émergeaient à propos d’une unité spéciale de drones qui orchestrait le chaos : la Brigade Al-Shaheen (le Faucon). Al-Shaheen disposait d’un important budget et était supervisée par un ingénieur travaillant sous l’autorité directe du chef suprême du Hayat Tahrir al-Cham, Abou Mohammed al-Joulani. Au fil du temps, les actions de la brigade sont devenues de plus en plus sophistiquées. « La Brigade Faucon a utilisé et développé les drones au cours des 10 dernières années », avance Cihat Arpacik, rédacteur en chef de la revue Intelligence Report et observateur de longue date de la Syrie. « Ils sont en mesure d’importer des pièces de la Chine et d’autres régions du monde et utilisent actuellement des drones à turboréacteur. »

Al-Shaheen a joué un rôle clé dans cette campagne, menant des attaques de types divers contre les installations du régime, les caches de chars, les véhicules blindés, les points de rassemblement de troupes et les postes d’observation sur la ligne de front. La brigade a lâché des essaims de drones suicide contre des cibles du régime. Une flotte de drones de reconnaissance assurait le guidage de ces frappes. À l’arrière, des munitions de petit calibre étaient dirigées sur les cibles par « des équipes d’opérateurs de drones entraînés de façon intensive, en secret, dans la dernière année. » L’artillerie et les obus de mortier fournissaient encore une autre couche de puissance de feu lancée contre l’armée syrienne. L’effet a été dévastateur. Les lignes de front du régime se sont effondrées l’une après l’autre sur l’ensemble du champ de bataille, permettant à la coalition Hayat Tahrir al-Cham de rapidement forcer son chemin vers la cité d’Alep, puis au-delà.

La technologie des drones, d’abord limitée aux grandes puissances telles que les États-Unis et la Chine, s’est étendue irrévocablement à de plus petits États et à des acteurs non-étatiques. Au début des années 2000, il aurait été impensable que de petits groupes d’insurgés développent des programmes sophistiqués de fabrication de drones ou déploient des aéronefs sans pilote contre leurs opposants. Une génération plus tard, cette technologie est devenue financièrement plus abordable et beaucoup plus accessible. La guerre civile en Syrie démontre comment l’initiative locale combinée à des drones peu coûteux importés de producteurs de second rang peut produire des résultats qui changent la donne.

L’effort engagé par le Hayat Tahrir al-Cham dans la fabrication de drones a nécessité des années de développement et reflète les stratégies mises en œuvre par plusieurs autres groupes, dont l’État islamique. (Historiquement, c’est la norme pour les groupes de guérilla ou insurrectionnels de s’appuyer sur les innovations de l’un ou de l’autre et de les adopter et affiner au cours de conflits successifs.) Pendant une décennie, le groupe a fortement investi dans la mise sur pied d’une infrastructure liée aux drones, construisant un petit réseau d’ateliers basés dans des garages, des écoles reconverties, des entrepôts et des maisons privées. Ils ont fait usage de la technologie d’impression 3D pour personnaliser des armes et manufacturer des composantes non directement accessibles sur le marché commercial. (D’autres acteurs ont aussi tiré avantage de l’impression 3D pour accroître leur capacité de production de drones, incluant des groupes en Ukraine, au Myanmar, et au Yémen.) La Brigade Faucon s’est principalement appuyée sur deux modèles de drone : des quadricoptères à courte portée et des drone à ailes fixes de longue portée. Les quadricoptères furent déployés comme « livreurs de bombes », larguant d’en haut, sur leurs cibles, des dispositifs explosifs improvisés — à l’image des tactiques de l’État islamique. Le groupe a aussi expérimenté des drones kamikazes de facture plus complexe qu’il aurait mis au point, selon des signalements, par rétro-ingénierie à partir d’aéronefs sans pilote (ASP) iraniens Shahed capturés et d’unités de drones russes. Ces drones transportaient jusqu’à 100 kilogrammes de charge utile et explosaient sur impact. À terme, le Hayat Tahrir al-Cham a bâti une flotte de drones Shaheen de plus longue portée qui incorporaient la technologie « vol en immersion » [NDT : en anglais, FPV pour First-Person View], rendant possible le contrôle de navigation à distance.

Alors que le gros de ces efforts reflétait des initiatives venues du terrain, le Hayat Tahrir al-Cham a sans doute aussi bénéficié de soutien extérieur. La Turquie a été un important partenaire. Des passeurs turcs ont introduit des drones du type vol en immersion afin de compléter l’arsenal du Hayat Tahrir al-Cham, et des analystes suggèrent même qu’Ankara a fourni une contribution critique aux étapes de planification de la campagne insurrectionnelle.

Une participation qui surprend particulièrement a été celle de l’Ukraine : en 2024, des rapports ont circulé affirmant que le pays en plein combat fournissait discrètement des drones et de l’assistance technique au Hayat Tahrir al-Cham. En juin de la même année, le Kyiv Post citait une source émanant du service de renseignement militaire ukrainien soutenant que «  depuis le début de l’année, les rebelles [syriens], appuyés par des agents ukrainiens, ont infligé de nombreuses frappes à des installations militaires russes présentes dans la région. » À peu près un mois avant l’offensive, David Ignatius rapportait dans le Washington Post qu’une unité spéciale du renseignement ukrainien, connue sous l’appellation Khimik, avait envoyé environ 20 pilotes de drone expérimentés en même temps que 150 drones du type vol en immersion vers les quartiers-généraux rebelles. Bien que l’aide de Kiev n’ait probablement joué qu’un rôle mineur dans la campagne, son implication demeure pourtant notable, marquant une ambition plus étendue d’agir secrètement pour « faire saigner du nez la Russie et affaiblir ses clients » dans d’autres régions, démontrant ainsi le caractère mondial de la diffusion des technologies militaires.

Le Hayat Tahrir al-Cham nous fait ainsi entrevoir l’avenir. Le groupe a tiré parti d’une puissante combinaison de moyens : il a appris du programme de drones de l’État islamique, il s’est appuyé sur les technologies  accessibles au grand public, telles que l’impression 3D, et il a bénéficié de l’expertise d’États de puissance moyenne, comme la Turquie et l’Ukraine, pour faire progresser avec succès sa campagne contre Assad. Le résultat a été une stupéfiante victoire militaire et une redéfinition des lignes géopolitiques au Moyen-Orient.

Les données recueillies par le projet Armed Conflict Location and Event Data (ACLED) [Données concernant la localisation et les événements afférents aux conflits armés] illustrent comment l’usage des drones a proliféré depuis cinq ans. Le nombre d’événements aériens impliquant des drones a rapidement bondi, passant de 6830 incidents recensés en 2020 à 58 272 en 2025. Le chiffre des pertes de vie provoquées par ces opérations a de même grimpé, augmentant de 11 379 en 2020 à 32 769 en 2025.

Les incidents impliquant des drones ne sont pas uniformément répartis. La majorité des frappes venant de drones de même que les victimes qui en résultent sont concentrées dans une poignée de guerres. Plus d’événements impliquant un drone ont été liés à la guerre en Ukraine qu’à tout autre conflit, avec près de 55 000 incidents enregistrés entre 2020 et 2025. Pour ce qui est du nombre de victimes, la guerre à Gaza affiche, et ce par un très large écart, le plus grand nombre de morts : entre 2020 et 2025, plus de 53 400 décès ont été rapportés suite à des frappes de drones ou d’autres frappes aériennes.

Ces guerres comptent pour 97 % de tous les événements impliquant des drones entre 2020 et 2025 et 95 % de toutes les morts attribuables à des drones, ce qui offre un élément d’information crucial : tout conflit armé majeur qui éclate aujourd’hui impliquera presque certainement la technologie des drones. Conséquemment, les ASP sont en train de changer le caractère de la guerre, défiant les postulats relatifs à la manière de remporter une victoire militaire.

À mesure que les ASP deviennent moins chers et plus accessibles, l’investissement requis en termes de temps va se contracter. Les technologies en émergence se renforcent les unes les autres, apportant plus d’innovations et d’avantages inattendus. La combinaison de l’impression 3D (un procédé de fabrication additive) avec des avancées en robotique et la disponibilité des quadricoptères prêts à l’emploi transforment déjà le monde du drone. Aujourd’hui, l’Ukraine et la Syrie témoignent du rythme accéléré de l’innovation, allant du concept à la mise en œuvre et à la production à grande échelle de drones à vol en immersion. Dans les années à venir, la diffusion des drones grand public et la disponibilité des composantes de haute technologie ne feront que s’accroître.