ANALYSE
Texte qui étoffe le texte d’opinion du Collectif Échec à la guerre publié le 14 janvier 2026 dans les éditions imprimées et numériques du journal Le Devoir
Intimidation, agression et extorsion au grand jour :
l’impérialisme étasunien se met à nu
Dès les premiers jours de 2026, avec leurs bombardements du Venezuela, leur kidnapping du président Maduro et leurs menaces de s’emparer du Groenland de gré ou de force, les États-Unis ont présenté le spectacle d’un nouveau banditisme d’État au grand jour. L’acquiescement honteux du Canada dans le cas du Venezuela et sa réponse timorée dans le cas du Groenland ne peuvent que nous inquiéter… après nous avoir scandalisés.
Banditisme et intimidation au grand jour
Dans les mois et les semaines ayant précédé le kidnapping du président Maduro, les États-Unis ont déployé toute une armada dans les Caraïbes : porte-avion nucléaire, avions de chasse, navires de guerre et plus de 15 000 soldats. Puis ils ont multiplié les actes de guerre. Ils ont pulvérisé au missile une trentaine d’embarcations et leurs 115 occupants sans autre forme de procès. Ils ont décrété une interdiction de vol dans l’espace aérien du Venezuela. Ils ont imposé un blocus naval contre toute exportation de pétrole vénézuélien, arraisonné des pétroliers et volé leur cargaison.
Le 3 janvier 2026, bombardant Caracas et d’autres régions et faisant plus de 100 morts, les États-Unis ont kidnappé le président vénézuélien en exercice et son épouse, Cilia Flores, puis les ont ramenés de force aux États-Unis pour subir des procès. Depuis, ils répètent – sous la menace du blocus naval et de nouveaux bombardements – que ce sont eux qui dicteront leurs décisions au Venezuela, qui vendront dorénavant leur pétrole et qui en répartiront les recettes, qui décideront enfin quelles compagnies exploiteront leurs réserves pétrolières, les plus importantes au monde!
À la campagne d’intimidation économique par un tsunami de tarifs, imposés dès l’entrée en fonction du président Trump, s’ajoute donc maintenant une campagne d’intimidation militaire dont on nous a vite fait comprendre qu’elle concernait aussi la Colombie, Cuba, l’Iran, le Mexique et le Groenland. Dans ce dernier cas, le président Trump a dit qu’il voyait cette question réglée « d’ici deux mois », présentant la possession du Groenland comme une nécessité pour la sécurité nationale des États-Unis, avant que la Chine ou la Russie ne s’en emparent!
Mensonges délirants, incohérences flagrantes et total mépris
Alors que le Venezuela n’est absolument pas un joueur significatif dans la production ou l’acheminement du fentanyl aux États-Unis, les déclarations de Trump le rendaient responsable de la crise des opioïdes aux États-Unis. Alors qu’aucune preuve n’a été fournie d’une quelconque implication dans le trafic de drogues de la trentaine d’embarcations pulvérisées avec leurs occupants, le président Trump a lancé à plusieurs reprises que chacune de ces attaques sauvait la vie de 25 000 personnes aux États-Unis! Le 15 décembre, il a déclaré le fentanyl « arme de destruction massive » et le lendemain, il a désigné le Venezuela « organisation terroriste étrangère »!
En 2020, le département étasunien de la Justice accusait notamment Maduro d’être à la tête du « cartel des soleils », citant ce cartel 32 fois dans l’acte d’accusation. Or, l’acte d’accusation révisé, présenté lundi 5 janvier 2026, ne mentionne même plus ce chef d’accusation. En fait, il semble que ce « cartel » n’a jamais existé formellement… ce qui ne l’a pas empêché d’être placé sur la liste étasunienne des organisations terroristes en 2025, ni empêché le président Maduro d’être qualifié « d’un des plus grands narcotrafiquants du monde », ni empêché la récompense pour des renseignements pouvant mener à sa capture d’être augmentée à 50 millions de dollars.
Pour tenter de justifier l’arraisonnement de pétroliers dans les eaux internationales ainsi que le vol de leur cargaison, les dirigeants étasuniens qualifient le commerce du pétrole vénézuélien de « marché noir » et les navires qui le transportent de « navires sanctionnés » et de « flotte fantôme ». Toutefois, il n’existe pas de sanctions onusiennes contre le Venezuela, simplement des sanctions occidentales, d’abord étasuniennes. Et les États-Unis veulent forcer tous les autres pays à se conformer à leurs sanctions, en sanctionnant à leur tour les pays qui ne les appliquent pas.
Alors que l’agression étasunienne et le kidnapping de Maduro sont évidemment des actes de guerre, les États-Unis s’en sont défendus au Conseil de sécurité des Nations Unies en les présentant comme une simple opération policière visant à appréhender un criminel. Or, comment une simple opération policière au Venezuela, illégale de surcroît, leur donnerait-elle maintenant le contrôle du pays et de ses ressources pétrolières?
Chez le président Trump, le mépris du droit international, des peuples et de la simple vérité se double du recours fréquent à l’humiliation publique, frappant tous ceux et celles qui se trouvent en travers de son chemin dans les milieux politiques, médiatiques, économiques et juridiques.
Ce recours à l’humiliation publique peut aussi cibler les alliés des États-Unis. Le monde entier en avait été abasourdi lors de la première visite du président Zelinsky à la Maison-Blanche sous Trump 2.0, et plusieurs autres dirigeants occidentaux, à des degrés moindres, en ont fait les frais. Le Danemark et le Groenland n’en sont pas épargnés. Alors que le Groenland, historiquement colonisé, est maintenant très largement autonome au sein du Danemark et aspire à l’indépendance complète, les États-Unis… vont simplement l’acheter ou le prendre de force. Alors qu’ils disposent d’une base militaire au Groenland, qu’ils en ont déjà eu plusieurs pendant la Guerre froide et qu’ils pourraient facilement en négocier de nouvelles, les États-Unis préfèrent humilier publiquement à la fois leur allié danois et le peuple groenlandais : « En gros, leur défense repose sur deux traîneaux à chiens. Vous le savez? », déclarait récemment le président Trump!
L’impérialisme étasunien se met présentement à nu
Les États-Unis ont une longue histoire d’intimidation et d’ingérence dans les affaires intérieures de très nombreux pays – dont le Venezuela – , allant d’opérations de surveillance, de propagande, de sabotage et d’assassinats extrajudiciaires, à l’application de sanctions drastiques, au renversement violent de gouvernements récalcitrants à leurs diktats et aux guerres d’occupation prolongée. Mais pendant longtemps et pour une bonne part encore, ces opérations étaient menées secrètement, par la CIA ou d’autres agences, loin de l’attention médiatique. Et quand elles étaient menées ouvertement, elles l’étaient sous couvert de prétextes humanitaires et/ou démocratiques.
Ce qui est différent avec les coups de force des États-Unis au Venezuela et celui annoncé au Groenland, c’est qu’ils se font au grand jour, sans recourir à des prétextes humanitaires ou démocratiques un tant soit peu crédibles. Interviewé sur les ondes de CNN le 5 janvier, Stephen Miller, chef de cabinet adjoint à la Maison-Blanche, déclarait ceci :
Vous pouvez parler autant que vous voulez des subtilités internationales et de tout le reste. Mais nous vivons dans un monde, dans le monde réel, qui est régi par la force, qui est régi par la puissance, qui est régi par le pouvoir.
Stephen Miller, chef de cabinet adjoint à la Maison-Blanche (États-Unis)
C’est l’affirmation d’un impérialisme sans fard, qui s’emparera fièrement de tout ce que sa force brute lui permettra de prendre. Et c’est justement ce qu’on retrouve exprimé dans la nouvelle Stratégie de défense nationale (SDN) étasunienne, publiée en novembre dernier, à peine 10 mois après l’investiture de Trump. Concernant l’hémisphère occidental, une des trois « régions » examinées dans cette stratégie, on y présente le « corollaire Trump » de la doctrine Monroe :
L’objectif est de rétablir la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental et de protéger notre patrie et notre accès aux zones géographiques clés de la région. Nous refuserons aux concurrents non hémisphériques la possibilité, dans notre hémisphère, de positionner des forces (ou d’autres capacités menaçantes) ou de posséder ou contrôler des actifs stratégiquement vitaux.
Tiré de la SDN, dite National Security Strategy of the United States of America (November 2025), p. 15 (nous soulignons)
En bref, l’hémisphère occidental leur appartient.
Cette stratégie implique un « réajustement de notre présence militaire mondiale pour faire face aux menaces urgentes dans notre hémisphère » (SDN, p. 16); ce qui éclaire le sens du déploiement massif et récent dans les Caraïbes. Elle implique aussi « que les autres nations nous considèrent comme leur partenaire de premier choix » et qu’elles seront dissuadées « (par divers moyens) de collaborer avec d’autres » (SDN, p. 21). En même temps, les États-Unis devront « tout mettre en œuvre pour évincer les entreprises étrangères qui construisent des infrastructures dans la région » (SDN, p. 23).
Cela éclaire la volonté de contrôler les réserves pétrolières du Venezuela (mais aussi son gaz naturel, son coltan, son or, ses diamants, etc.) et le fait que c’est la présence financière et commerciale très importante de la Chine en Amérique latine qu’on veut contenir; voire réduire. Incidemment, c’est à la Chine que le Venezuela vendait la plus grande partie de son pétrole jusqu’à tout récemment, une petite partie allant à Cuba, un autre pays depuis longtemps dans la mire des États-Unis, maintenant explicitement menacé.
Interviewé le 7 janvier par le New York Times pour savoir s’il y avait une limite à son pouvoir, le président Trump a ouvertement affirmé qu’il n’a « pas besoin du droit international » et qu’il n’est limité que par sa propre morale…
Le Canada : pays sans principe autre que le libre-échange commercial
Comme la plupart des pays occidentaux, le Canada n’a pas dénoncé l’escalade des actions illégales des États-Unis contre le Venezuela au cours des derniers mois. Le 3 janvier, il a même honteusement acquiescé à leurs bombardements et au kidnapping du président Maduro accueillant « favorablement l’opportunité qui s’offre au peuple vénézuélien d’accéder à la liberté, à la démocratie, à la paix et à la prospérité ». Et de façon tout à fait surréaliste, il a appelé « toutes les parties à respecter le droit international »!
Concernant l’insistance des États-Unis à mettre la main sur le Groenland, le Canada n’a même pas signé une déclaration formulée tout en douceur par la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, l’Espagne, le Royaume-Uni et le Danemark où l’on affirme : « Le Groenland appartient à son peuple. Il appartient au Danemark et au Groenland, à eux seuls, de décider des questions concernant le Danemark et le Groenland ».
La position sans principe du Canada face aux coups de force de Washington au Venezuela et sa réponse timorée dans le cas du Groenland ne sont pas surprenantes, au moins à deux égards.
Tout d’abord, le Canada a lui-même été un champion de l’ingérence au Venezuela. Dès 2017, il imposait ses propres sanctions économiques contre ce pays, en étroite concertation avec les États-Unis, au cours du premier mandat du président Trump, alors que ce dernier parlait déjà d’« une possible option militaire si nécessaire ». Au début de 2019, le Canada était même partie prenante d’une tentative de coup d’État au Venezuela. Sans entrer dans les détails, rappelons que le Canada avait été l’un des tout premiers pays à reconnaître l’autoproclamation de Juan Guaidó comme président du Venezuela le 23 janvier 2019, un scénario qui avait été préalablement convenu avec les États-Unis, le Brésil et la Colombie en décembre 2018 – donc bien avant qu’il ne soit même élu président de l’Assemblée nationale. Faisant état des préparatifs du coup d’État, un article d’AP News rapportait que le Canada avait joué un rôle important dans les coulisses.
L’autre facteur qui explique la position sans principe du Canada concernant l’agression étasunienne du Venezuela est sa posture générale d’apaisement, manifestée par son silence devant toute une panoplie d’actions inacceptables des États-Unis ou de déclarations outrageantes de leur président.
La seule chose qui semble compter pour Carney et son gouvernement – et pour les grands intérêts corporatifs qu’ils représentent réellement – est de ne froisser en rien le président Trump.
Tout cela dans l’espoir de pouvoir renégocier un accord de libre-échange qui maintienne le plus grand accès au marché des États-Unis et les plus bas tarifs pour les produits non soumis à cet accord, quitte à voir s’effondrer ce qui reste de la crédibilité du Canada à l’international et de sa propre souveraineté.
Où cela nous mène-t-il?
Dans le cas du Venezuela, les États-Unis semblent s’imaginer que leur blocus naval et la menace d’autres attaques suffiront à tenir en joue les dirigeants du pays et à soumettre le pays tout entier à leur volonté et à leurs intérêts. C’est prendre ses rêves pour la réalité quand on pense qu’ils n’ont jamais réussi cet exploit en Irak ni en Afghanistan, et ce, malgré une invasion et une guerre d’occupation prolongée. Pour réaliser leur rêve, se lanceront-ils à nouveau dans une invasion militaire terriblement destructrice et coûteuse en vies humaines?
En Amérique latine, on observe qu’une résistance s’organise déjà dans la position résolue de la Colombie et dans la déclaration conjointe du Brésil, du Chili, de la Colombie, du Mexique, de l’Uruguay et de l’Espagne. Au sein des gouvernements occidentaux, une certaine résistance prend également forme concernant le Groenland.
Au plan mondial, on peut dire que la guerre en Ukraine; le génocide d’Israël à Gaza, sa politique d’expansion des colonies en Cisjordanie, son déchainement sans entrave au Liban, en Iran, en Syrie; de même que le plan de paix néocolonial de Trump pour Gaza ont déjà révélé à quel point les principes fondateurs de l’ordre mondial instauré en 1945 sont de plus en plus ouvertement abandonnés. Les actions récentes des États-Unis sont peut-être en train d’enfoncer le dernier clou de leur cercueil.
La nouvelle Stratégie de défense nationale des États-Unis, d’une certaine façon, remet en cause l’Alliance atlantique (OTAN) parce qu’elle rend clair le fait que les États-Unis ne considèrent plus les autres pays occidentaux comme leurs alliés de facto, leur préférant les forces d’extrême-droite en ascension au sein de ces pays. La volonté des États-Unis d’accaparer le Groenland, rattaché au Danemark, un pays fondateur et grand promoteur de l’OTAN, pourrait compromettre l’avenir de cette Alliance.
Notre devoir de dénonciation et de résistance
Nous vivons dans une période particulièrement dangereuse, où il faudra plus que jamais que les pays et les peuples du monde coopèrent et collaborent afin de surmonter d’immenses défis climatiques, écologiques et humanitaires.
Cependant, les grandes puissances sont en compétition mondiale de plus en plus féroce et présentent leurs compétiteurs – dont les peuples, dépeints comme moralement inférieurs – comme des menaces existentielles. S’ensuivent une course aux armements et des préparatifs de guerre insensés, car à l’ère des armes nucléaires, les guerres entre grandes puissances ne peuvent tout simplement pas être gagnées. Nous y perdrions, voire péririons toutes et tous. Il est impératif que nous dénoncions les préparatifs de guerre et que nous rejetions l’augmentation astronomique des dépenses militaires qu’on veut nous imposer.
Nos gouvernements abandonnent de plus en plus toute défense du droit international et toute volonté de le respecter pour s’adapter au retour de ce que les médias appellent les « sphères d’influence » des grandes puissances. Or, il ne s’agit pas de sphères « d’influence », mais de zones exclusives de domination, de vassalisation des États et de soumission des peuples.
C’est aux sociétés civiles que revient l’obligation de s’organiser pour exiger le respect et la défense du droit international et des droits humains par tous les pays, en commençant par le leur. C’est à nous qu’il revient de mener ce combat au Canada et au Québec, à l’encontre de nos gouvernements.
Jean Baillargeon
Fernand Doutre
Martine Eloy
Zoé Laporte
Raymond Legault
Suzanne Loiselle
Glenn Rubenstein
Pour le collectif Échec à la guerre