La nouvelle frontière du Soudan : comment le contrôle des Forces de soutien rapide sur El Fasher transforme l’État (traduction)

La nouvelle frontière du Soudan : comment le contrôle des Forces de soutien rapide sur El Fasher transforme l’État

Par Abbas al-Zein, The Cradle, 6 novembre 2025
Texte original en anglais [Traduction : Claire Lapointe; révision : Nathalie Thériault]

La chute d’El Fasher marque la fin de la gouvernance centralisée du Soudan et l’essor d’une économie politique militarisée, alimentée par l’or, les corridors régionaux et les intérêts étrangers.

« La nouvelle frontière du Soudan : comment le contrôle des Forces de soutien rapide sur El Fasher transforme l’État », The Cradle, 6 novembre 2025
« La nouvelle frontière du Soudan : comment le contrôle des Forces de soutien rapide sur El  Fasher transforme l’État  », The  Cradle, 6 novembre 2025

La chute d’El Fasher, capitale du nord du Darfour, aux mains des Forces de soutien rapide (FSR) marque une rupture décisive dans la guerre soudanaise, guerre qui a éclaté en avril 2023. Ce n’est plus une lutte de pouvoir conventionnelle entre le chef du Conseil de souveraineté, Abdel Fattah al-Burhan, et son ancien adjoint Mohammed Hamdan Dagalo (Hemedti). Le conflit s’est en effet transformé en une guerre complexe liée à la géographie, à l’économie, aux structures sociales et à l’influence régionale.

El Fasher a servi pendant plus d’un siècle de centre symbolique et administratif de l’État soudanais au Darfour. La prise de la ville par les FSR représente l’effondrement du dernier bastion de Khartoum dans la région. Elle marque aussi le début de ce que l’on pourrait appeler une « décentralisation forcée » ou une fragmentation de l’autorité où émergent des centres de pouvoir parallèles, en dehors des limites de l’État central.

Situé à un point d’accès naturel aux voies commerciales et aux routes de contrebande qui s’étendent à travers le désert vers la Libye, le Tchad et le Niger, El Fasher relie davantage le Darfour à l’Afrique de l’Ouest qu’à Khartoum ou à Port-Soudan. Ces corridors, autrefois des routes commerciales, sont désormais des bouées de sauvetage pour l’économie de guerre des FSR, en fournissant armes, marchandises de contrebande, combattants et carburant.

Un rapport d’avril 2025, Darfur’s Long-Distance Trade: Impact of War and RSF Trade Embargo (Le commerce à longue distance du Darfour : l’impact de la guerre et de l’embargo commercial des FSR) met en lumière à quel point les routes trans-Darfour sont désormais des artères économiques alimentant les ambitions militaires des FSR. Alors que le groupe bloque l’accès de leurs rivaux et monopolise le commerce, les zones frontalières, autrefois considérées comme la périphérie du Soudan, sont devenues un carrefour géopolitique vital où convergent la contrebande de l’or, le pouvoir des milices et les accords internationaux.

La fin du règne de Khartoum et la montée de la gouvernance militarisée

Avec les FSR retranchées au Darfour et l’armée ancrée dans les régions orientales et centrales du Soudan, le pays s’est effectivement fracturé. Deux autorités rivales gouvernent désormais en parallèle : l’armée soudanaise à titre de dépositaire nominal de la légitimité de l’État et les FSR en tant que puissance autoproclamée gouvernant par les armes et le commerce.

Cette dualité reflète également une réalité structurelle profonde, à savoir l’absence historique de l’État dans les régions occidentales du Soudan. Khartoum a longtemps considéré le Darfour comme une zone d’extraction de ressources, dépourvue d’investissements dans les infrastructures ou les services publics. Ce modèle s’est maintenant effondré.

La victoire des FSR à El Fasher met symboliquement fin au modèle de gouvernance centralisée postindépendance du Soudan. Cependant, cette division au sein du Soudan n’est pas une nouveauté. En 2011, le Sud s’est séparé pour former un État indépendant après des décennies de guerre civile et de marginalisation. Ce qui se déroule actuellement au Darfour fait écho à cette rupture antérieure, non pas par la sécession formelle mais par la création d’économies politiques parallèles qui fonctionnent entièrement hors de l’autorité de Khartoum.

Le chercheur Osman Ali Osman al-Makki note que lorsque les communautés périphériques prennent le contrôle des ressources, elles engendrent des formes alternatives d’autorité locale qui « remettent souvent en question la capacité de l’État à gérer efficacement les ressources naturelles ».

Des décennies de marginalisation structurelle ont rendu le Darfour vulnérable à cette transformation. Dans son ouvrage de 2022, The Conflict in Darfur, Sudan: Background and Overview (Le conflit au Darfour, Soudan : contexte et aperçu général), Alex de Waal souligne :

« Non seulement le Darfour était la région la plus pauvre du nord du Soudan, mais les principaux stratèges économiques du gouvernement ont clairement indiqué que la stratégie officielle était de se concentrer sur l’axe central entre Dongola (nord), Sennar (Nil bleu) et al-Obaid (Kordofan), le soi-disant « Triangle Hamdi » ».

Néanmoins, les effets des guerres récentes et des guerres en cours ont transcendé les frontières du champ de bataille et de la politique, frappant la société elle-même en plein cœur. L’économie de guerre – fondée sur l’or, la contrebande, les armes et la domination des corridors – a changé le quotidien au Darfour, modifiant l’équilibre des pouvoirs au sein des villages et des tribus.

Les sages des tribus n’arbitrent plus les différends, car les milices se sont imposées comme la nouvelle autorité soutenue par l’argent et les armes. À mesure que l’ordre social se désintègre, les massacres deviennent une partie intégrante de la logique même du conflit et non pas leur conséquence accidentelle ni leur cause. Cela s’explique par le fait que l’objectif n’est plus seulement le contrôle militaire, mais le démantèlement des anciennes structures sociales, un nouveau type de loyauté et l’imposition de la force.

Une enquête réalisée en juin 2025 par la Konrad Adenauer Foundation intitulée The Rapid Support Forces and Sudan’s War of Visions (Les Forces de soutien rapide et la guerre des visions au Soudan) soutient que le conflit soudanais a dépassé les origines ethniques : « Le conflit identitaire au Soudan n’est pas seulement ethnique, il est transactionnel, façonné par des contrats sociaux rompus autour de l’accès aux ressources, de la dignité politique et de la négligence institutionnelle ».

Une crise de l’identité arabe et la transformation du pouvoir tribal

La guerre du Darfour est également devenue un champ de bataille autour de la contestation de l’identité arabe au Soudan. Des tribus arabes comme les Rizeigat – en particulier le clan Mahameed d’Hemedti – sont désormais prises entre un État central qui a historiquement monopolisé l’identité arabe et marginalisé les Arabes de la périphérie et des communautés non arabes comme les Fur, Zaghawas et Masalit qui considèrent ces milices comme des outils de répression et qui ont souffert aux mains des Janjaweed (dont les FSR tirent leurs origines) pendant la guerre du Darfour, au tournant du millénaire.

Cela a fracturé l’idée même de l’identité arabe au Soudan. N’étant plus une identité culturelle unificatrice, elle fonctionne désormais comme une ligne de démarcation – entre les Arabes du pouvoir et ceux des marges.

Depuis 2023, l’expansion des FSR a instrumentalisé l’identité arabe de deux manières : comme outil de mobilisation tribale et comme idéologie politique qui remet en cause le monopole de la vallée du Nil sur la souveraineté nationale. Pourtant, cette situation aussi évolue. Les FSR fonctionnent de plus en plus comme un acteur économique militarisé, libéré de toute loyauté tribale. Elles puisent leur force dans le contrôle qu’elles exercent sur les corridors commerciaux, les champs aurifères et les réseaux de contrebande.

Ainsi, l’affiliation tribale est passée d’un cadre social entre les mains de l’autorité à un projet politique qui souhaite devenir l’autorité.

À mesure que les alliances se fondent sur des intérêts matériels plutôt que sur des liens de parenté, le Darfour ressemble de plus en plus à une mosaïque de fiefs armés qu’à une société tribale. L’effondrement de l’autorité traditionnelle a ouvert la voie à un nouvel ordre où les armes et non les sages dictent les règles.

Les jeux de pouvoir régionaux : l’or, les corridors et les empreintes étrangères

La transformation du Darfour en un centre économique militarisé a attiré des acteurs régionaux et internationaux cherchant à exploiter les corridors stratégiques du Soudan et sa richesse en ressources. Les routes du désert, reliant le Soudan à la mer Rouge et à l’Afrique de l’Ouest, sont devenues des artères pour les armes, les combattants et l’or de contrebande, alimentant une rivalité géopolitique au cœur de l’Afrique.

Les Émirats arabes unis, par l’entremise d’entreprises basées à Dubaï, jouent un rôle central dans cette économie parallèle. Les Émirats arabes unis recevraient jusqu’à 90 % des exportations d’or du Soudan, principalement par des routes non réglementées. En contrepartie, ils fournissent armes, logistique et financement aux FSR. Selon une enquête de Chatham House de 2025, le mode de fonctionnement « or contre influence » a fait de l’or soudanais une monnaie d’échange régionale.

Grâce à ses relations avec les FSR, Abu Dhabi cherche à renforcer son influence régionale dans le cadre de son projet visant à dominer les ports de l’Asie de l’Ouest en général, notamment ceux de la mer Rouge et de la mer d’Arabie, et à sécuriser des ressources stratégiques, dont l’or et d’autres minéraux, renforçant ainsi sa position dans la lutte régionale pour les ressources.

Le Caire considère quant à lui le contrôle des FSR sur l’ouest du Soudan comme une menace pour sa sécurité au sud et pour l’intégrité des accords sur l’eau du Nil. L’Égypte a apporté son soutien à l’armée soudanaise, considérant l’essor des FSR comme un risque existentiel pour la cohésion nationale et la politique régionale de l’eau. Dans cette optique, Le Caire ajuste son soutien politique et militaire à l’armée en fonction d’un impératif plus large; c’est-à-dire empêcher que l’effondrement du Soudan ne provoque le chaos au-delà de sa frontière sud.

L’approche de la Russie est pragmatique. Entre 2020 et 2023, Moscou, par l’entremise du groupe Wagner, a développé des partenariats miniers avec les FSR. Après l’effondrement du groupe Wagner, la Russie s’est tournée vers l’établissement de relations officielles avec le gouvernement de Burhan. En avril 2024, une visite à Port-Soudan a abouti à l’octroi de concessions minières et à un accord sur la vente d’armes en roubles, renforçant ainsi l’emprise institutionnelle de la Russie.

Moscou cherche également à maintenir l’accord sur la base navale de Port-Soudan en cours de négociation avec l’armée soudanaise, offrant ainsi une présence en mer Rouge.

La Turquie a renforcé son alliance avec son « partenaire stratégique » Burhan. Elle considère le Soudan comme une porte d’entrée vers la mer Rouge et les marchés africains. Selon un rapport de l’Institut français des relations internationales (IFRI) intitulé Le Soudan dans la géopolitique africaine de la Turquie : une expérience sotto voce dans une région convoitée, Ankara considère le Soudan comme une plateforme lui permettant d’accroître sa présence économique et politique à travers le continent, en investissant dans des secteurs stratégiques comme l’agriculture et les infrastructures.

Comme d’autres forces extérieures, la Turquie cherche également à renforcer ses relations avec le Soudan. Elle espère accroître son influence en mer Rouge et sur certaines voies maritimes vitales, ce qui contribuerait à atteindre ses objectifs géopolitiques à l’échelle régionale.

Des documents – divulgués par le Washington Post en 2025 – révèlent que la société Baykar d’Ankara a livré des drones à l’armée soudanaise à la fin de l’année 2023, apparemment en échange d’un accès aux mines d’or et aux ports stratégiques.

L’or et les corridors : les véritables moteurs de la guerre

La guerre du Soudan, publiquement présentée comme une lutte de pouvoir, est essentiellement une lutte pour le contrôle des ressources. Pour les FSR, les mines d’or au Darfour et au Kordofan représentent à la fois l’autonomie et le levier : carburant pour la guerre et monnaie pour les alliances.

Introduit clandestinement à travers la Libye, le Tchad et le Niger à destination de marchés comme Dubaï, l’or soudanais acquiert ainsi une valeur à la fois pour l’exportation et comme moyen de pression. Associées au contrôle des routes commerciales du désert, les FSR exploitent désormais un réseau économique transfrontalier au-delà de la portée de l’État central.

La guerre n’est plus seulement une lutte pour Khartoum ou le pouvoir étatique, mais aussi une lutte pour la terre et les ressources qu’elle recèle. Contrôler l’or et d’autres minéraux, les terres agricoles et les routes commerciales transfrontalières, c’est contrôler de fait le présent et l’avenir de l’État – à l’interne, mais sous influence extérieure – l’économie transfrontalière étant devenue le principal vecteur du conflit.

À quoi peut-on s’attendre? Trois scénarios pour le Soudan

La guerre soudanaise, façonnée par l’effondrement interne et l’exploitation extérieure, est entrée dans une phase décisive. La prise d’El Fasher par les FSR, y compris leur contrôle des routes commerciales comme des richesses minérales, ne reflète pas seulement un changement dans les lignes de front militaires, mais signale aussi et surtout une redistribution de facto du pouvoir et de la richesse à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Trois scénarios possibles pour l’avenir du Soudan peuvent être envisagés.

Une issue plausible serait une partition de facto, où le Soudan se fragmenterait en zones rivales, contrôlées par les FSR et l’armée, chacune gérant ses propres ressources, son économie et ses liens extérieurs. Un Soudan unifié ne survivrait que de nom.

Une autre trajectoire impliquerait une escalade de la guerre. Les FSR pourraient pousser vers l’est pour s’emparer de zones plus riches en ressources, voire tenter une nouvelle attaque sur Khartoum. Cela risque d’attirer davantage de puissances régionales, intensifiant la guerre par procuration.

Une troisième possibilité consisterait à fragmenter le territoire de manière contrôlée. Un arrangement négocié régionalement consoliderait le statu quo, répartissant le pouvoir et les ressources entre les factions en guerre, sans pour autant résoudre le conflit.

Dans tous les scénarios, les moteurs restent les mêmes : l’or, les routes commerciales et la lutte régionale pour exercer son influence. L’avenir du Soudan ne se décide peut-être plus à Khartoum, mais dans la région désertique du Darfour, dans les pistes de contrebande et au sein des capitales étrangères misant sur la prochaine force dominante dans le centre fracturé de l’Afrique.

Abbas al-Zein est un journaliste politique libanais du réseau médiatique Al-Mayadeen, spécialisé en géopolitique et sécurité internationale. Ses travaux portent également sur les ressources énergétiques mondiales, les chaînes d’approvisionnement et la dynamique de la sécurité énergétique.