Infolettre no 29 (article 2)

Le Royaume-Uni passe-t-il de la dissuasion nucléaire à une stratégie de guerre?

Par Sonja M. Amadae et Tom Stevenson, The Bulletin of Atomic Scientists, 10 juillet 2026
Texte original en anglais [Traduction : Maya Berbery; révision : Dominique Peschard]

« Is London shifting from nuclear deterrence to war-fighting? », Bulletin of The Atomic Scientists, 10 juillet 2026
« Is London shifting from nuclear deterrence to war-fighting? », Bulletin of The Atomic Scientists, 10 juillet 2026

Pendant la majeure partie des trois dernières décennies, on pouvait presque affirmer que le Royaume-Uni affichait un bilan exceptionnel en matière de non-prolifération nucléaire : la Grande-Bretagne était la seule grande puissance nucléaire à utiliser une dissuasion minimale basée sur un système de vecteur unique; elle soutenait les initiatives internationales de non-prolifération; et le gouvernement britannique avait passé 30 ans à restreindre son arsenal nucléaire. Ce n’est aujourd’hui plus le cas. Londres contribue désormais à donner de l’élan à une nouvelle vague de prolifération nucléaire dans le cadre du partage nucléaire de l’OTAN.

Au cours des cinq dernières années, la Grande-Bretagne a discrètement pris des mesures pour hausser le plafond de son arsenal nucléaire et modifier sa doctrine nucléaire. Elle se dote maintenant d’une capacité nucléaire additionnelle. De concert avec les États-Unis, le gouvernement britannique accroît le déploiement d’armes nucléaires non stratégiques (tactiques) d’une façon qui pourrait ébranler l’équilibre stratégique en Europe.

En agissant ainsi, Londres revient sur des décennies d’avancées progressives vers le désarmement, sans analyse sérieuse des conséquences stratégiques ni consultation publique, et cela au moment où l’adhésion à la diplomatie nucléaire connaît un creux historique.

De nouveaux systèmes et un arsenal élargi

En juin 2025, le Royaume-Uni a annoncé son intention d’acquérir des F-35A de Lockheed Martin, premiers avions de combat furtifs homologués pour le transport de bombes gravitationnelles thermonucléaires B61-12 à puissance modulable. Ces douze F-35A remplaceraient une commande de chasseurs F-35B, des modèles adaptés aux porte-avions mais sans capacité nucléaire. Lors du sommet de La Haye l’année dernière, le gouvernement britannique a déclaré sa participation au volet aérien de la mission nucléaire de l’OTAN, précisant que ces appareils seraient armés des bombes nucléaires étasuniennes. Bien qu’aucune confirmation officielle n’ait encore été fournie, des B61-12 étasuniennes ont très probablement été déployées sur la base de la RAF à Lakenheath en juillet 20251. Les points de presse de la période indiquaient également que Londres échangeait avec Washington pour acquérir ses propres bombes non stratégiques B61-12, bien qu’aucun accord en ce sens n’ait encore été rendu public.

Au premier abord, le choix de Londres de se doter d’une force nucléaire tactique semblait s’inscrire logiquement dans la réorganisation stratégique européenne dictée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Toutefois, l’acquisition de chasseurs F-35A par le gouvernement britannique et le déploiement de bombes B61-12 étasuniennes ne représentent que les derniers développements d’une réorientation beaucoup plus ancienne de sa doctrine nucléaire. En 2022, les infrastructures de la base de la RAF à Lakenheath avaient été modernisées pour recevoir des armes atomiques des États-Unis.

Avant cela, en 2021, les autorités britanniques avaient pris le parti d’augmenter de plus de 40 % le plafond maximal de leur stock d’ogives. Pourtant, en 2010, le pays s’était engagé à poursuivre la réduction de son arsenal — qui comptait alors 225 ogives — pour le plafonner à un maximum de 180 ogives à l’avenir. Rompant avec cette trajectoire, Londres a subitement relevé cette limite à 260 ogives en 2021. Bien qu’elle brisât plusieurs décennies de réduction progressive de l’inventaire d’ogives du Royaume-Uni, cette mesure historique fut discrètement insérée à la page 76 de la Revue intégrée de la sécurité, de la défense, du développement et de la politique étrangère.

Conséquences sur le plan politique

Le gouvernement britannique a également modifié discrètement sa doctrine nucléaire, en s’octroyant un « droit de réexamen » quant à l’utilisation de l’arme atomique contre des États qui n’en sont pas dotés, dans certaines conditions. Conjuguée au relèvement du plafond des ogives, cette mesure marquait un tournant stratégique majeur, sans mandat démocratique clair ni de débat public.

À l’époque, même les experts les plus avisés de la politique nucléaire britannique peinaient à expliquer les raisons d’un tel choix. Selon l’une des hypothèses, avancée par l’historien du nucléaire Lawrence  reedman, un stock élargi à 260 ogives permettrait à Londres de déployer simultanément en patrouille deux sous-marins nucléaires pleinement armés, chacun pouvant transporter un maximum de 128 têtes nucléaires réparties sur 16 missiles. Ce n’est que plus tard que la véritable raison est apparue : cette augmentation de l’arsenal était motivée par la volonté de doter le Royaume-Uni d’une force nucléaire non stratégique.

L’accueil de bombes B61-12 sur le territoire britannique met de facto un terme aux débats de longue date sur l’adoption de la doctrine de non-recours en premier ou du but unique, ainsi que sur l’avenir des armes nucléaires tactiques au sein de l’OTAN. L’installation d’armes de contre-force de haute précision et à puissance modulable démontre une volonté assumée d’effectuer des frappes nucléaires, qu’elles soient de riposte ou préventives, contre un adversaire.

Grâce à la modernisation de leurs systèmes de guidage, les bombes B61-12, associées au chasseur furtif à double capacité F-35A, pourraient également bousculer l’équilibre géopolitique européen. L’adoption de ces bombes par le Royaume-Uni ouvre la voie à une prolifération accrue de ces armes partout en l’Europe, renforce la banalisation des armes nucléaires et remet en question la capacité de survie et de riposte des systèmes adverses de commandement et de contrôle nucléaires ainsi que d’armes stratégiques.

Depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis et, par extension, l’OTAN se sont, selon la formule de l’actuel sous-secrétaire à la Défense chargé de la politique, Elbridge Colby, « habitués à la domination de l’escalade », un objectif stratégique consistant à imposer leur supériorité sur le champ de bataille à chaque palier de l’escalade militaire. Une telle ambition repose sur le maintien d’un avantage asymétrique, ce qui n’est pas une doctrine judicieuse face à une puissance nucléaire de rang équivalent : c’est un facteur de déstabilisation qui tend à alimenter de nouvelles courses aux armements.

La combinaison des chasseurs F-35A et des bombes B61-12 dote l’OTAN d’un outil de contre-force précis et furtif, conçu pour dissuader par interdiction en exposant les forces nucléaires russes ainsi que leurs moyens de commandement et de contrôle à un risque crédible. En théorie, ces armes offrent des options limitées de contrôle de l’escalade, telles que des frappes préventives ou de riposte mesurée. Ces évolutions technologiques rendent les forces nucléaires et les systèmes de commandement russes à la fois plus vulnérables en période de crise et moins sûrs pour garantir une capacité de seconde frappe.

De champion du contrôle des armements à acteur de la guerre nucléaire

Jusqu’à récemment, les efforts du Royaume-Uni en matière de désarmement exemplaire étaient relativement solides. Le Royaume-Uni était le seul grand État nucléaire à s’être limité à un unique système de dissuasion, à savoir le missile balistique lancé par sous-marin Trident. Le gouvernement britannique avait procédé à des réductions progressives de son arsenal nucléaire depuis 1980. Avec le retour des B61 étasuniennes sur le sol britannique, ce bilan est désormais balayé.

Compte tenu du manque de transparence officielle, il est pertinent de revenir sur la justification stratégique du déploiement accru des B61-12 dans les États membres de l’OTAN et sur le rôle attribué aux armes nucléaires non stratégiques. Pendant la guerre froide, l’Union soviétique surpassait les forces militaires conventionnelles de l’Europe occidentale, en particulier sur le plan terrestre. Pour compenser cette faiblesse conventionnelle, les États-Unis ont déployé des milliers d’armes nucléaires tactiques de moindre puissance en Europe occidentale et en Turquie. L’Union soviétique maintenait elle aussi des options nucléaires non stratégiques (bien qu’à la différence des États-Unis, elle ait officiellement adopté une doctrine de non-recours en premier).

Mais avec l’effondrement de l’Union soviétique, la dynamique stratégique en Europe s’est inversée.

Aujourd’hui, la Russie se trouve en position d’infériorité en matière de rapport de force militaire conventionnel. Les États-Unis ont considérablement réduit leur stock d’armes nucléaires non stratégiques en Europe et ont éliminé leurs armes nucléaires tactiques à vecteur terrestre et naval. Toutefois, et c’est un point capital, Washington a refusé de modifier quelque aspect que ce soit de la politique nucléaire de l’OTAN, laquelle maintient l’option d’une première frappe. Depuis lors, Moscou a comblé une partie de son retard en armements conventionnels, tandis que l’attitude ambivalente de l’actuel gouvernement étasunien à l’égard de l’OTAN suscite des interrogations. Pour autant, les documents stratégiques russes témoignent d’une façon constante d’une préoccupation majeure face au rapport des forces conventionnelles, ce que l’experte en politique nucléaire Kristin Ven Bruusgaard décrit comme « une perception durable d’infériorité conventionnelle ». Comme le soulignait le Centre for Strategic and International Studies en juin 2024, « les capacités cumulées de l’OTAN dépassent largement celles de la Russie — même en excluant les États-Unis ».

Selon les chercheurs étasuniens, Keir Lieber et Daryl Press, spécialistes de la stratégie de contre-force et du conflit nucléaire, le basculement du rapport de force conventionnel en faveur des États-Unis et de l’OTAN a inversé les dynamiques. C’est pourquoi les puissances militaires plus faibles, à l’instar de la Russie en Europe, seraient fortement incitées à utiliser l’arme nucléaire lors d’un conflit conventionnel contre un adversaire supérieur, surtout si elles redoutent que des défaites militaires ne fassent peser un risque existentiel sur leur souveraineté nationale ou la stabilité de leur régime.

L’efficacité des attaques de drones ukrainiens contre le réseau d’alerte précoce de commandement et de contrôle nucléaire et la flotte de bombardiers stratégiques russes a mis en évidence la fragilité de la Russie à protéger son territoire contre des incursions directes. En parallèle, Washington a mené deux interventions militaires préventives dans le but de renverser les pouvoirs en place en Iran et au Venezuela. Les dirigeants russes pourraient dès lors estimer se trouver face à une menace existentielle accrue dans une confrontation avec l’OTAN.

Les stratèges de défense étasuniens et alliés devraient avant tout s’efforcer de prévenir une escalade avec la Russie, pour éviter de créer une situation où le recours à l’arme nucléaire deviendrait incitatif ou jugé potentiellement bénéfique. Pourtant, au contraire, le Royaume-Uni et les États-Unis étendent désormais le déploiement d’armes nucléaires tactiques conçues pour une frappe en premier, et optimisées pour mener des attaques chirurgicales et préventives contre des cibles militaires fortifiées.

Aucune justification, un danger réel

La nécessité stratégique pour le Royaume-Uni d’exploiter des armes nucléaires tactiques aéroportées n’a été démontrée de façon convaincante ni par les responsables étasuniens ni par le gouvernement britannique. De plus, ces arsenaux renforcent probablement la dépendance britannique envers les systèmes d’armement des États-Unis, dans un contexte de divergence politique de part et d’autre de l’Atlantique.

Le Royaume-Uni a annulé son programme national de bombes nucléaires gravitationnelles il y a près de 30 ans, en réponse à la prolifération des systèmes antiaériens terrestres. Aucune bombe nucléaire étasunienne n’a été déployée en Grande-Bretagne depuis 2008. Le programme B61-12 remonte à la Nuclear Policy Review de 2010, qui prévoyait une prolongation de la durée de vie de l’ensemble des bombes gravitationnelles B61 déployées en Europe pendant la guerre froide. Bien que l’argumentaire actuel présente l’association des F-35A et des B61-12 comme une solution appropriée pour restaurer la crédibilité du partage nucléaire de l’OTAN face à la crise de la guerre en Ukraine, la planification de fond a en vérité débuté au début des années 2000.

Plus grave encore, l’idée qu’un affrontement nucléaire avec la Russie puisse être limité à un niveau substratégique est douteuse. Rien ne garantit qu’après avoir déclenché un conflit nucléaire au moyen d’armes tactiques, ou même après y avoir eu recours en réponse à une première frappe nucléaire, il soit possible d’empêcher une progression continue dans l’échelle de l’escalade. Même le déploiement de chasseurs F-35A à double capacité, qui mènent aussi des opérations militaires classiques, accroît le risque d’un embrasement nucléaire involontaire. En effet, les forces adverses ne disposent d’aucun outil pour déterminer si des F-35A en mission sont armés de charges conventionnelles ou nucléaires, ce qui les expose à craindre à tort une frappe nucléaire imminente.

Le gouvernement britannique et les États-Unis devraient réévaluer minutieusement les postulats ayant conduit à la posture actuelle. Aucune justification valable ne permet au Royaume-Uni et à l’OTAN d’étendre leurs moyens non stratégiques tout en affichant une doctrine de non-recours en premier, sauf s’ils projettent une frappe nucléaire préventive en profondeur sur le sol russe, sur le territoire d’une autre puissance atomique ou contre un État non doté de l’arme nucléaire. Certains membres de l’OTAN, comme la Finlande et la Pologne, plaident pour leur intégration dans la planification et le partage nucléaires. Ces deux pays ressentent, de manière légitime, un péril existentiel venant de la Russie et songent désormais à stationner des armes nucléaires étasuniennes ainsi qu’à s’associer à l’initiative française de dissuasion avancée. Toutefois, le Royaume-Uni ayant déjà franchi ce pas, il détient le privilège contestable d’ouvrir la voie à la normalisation de capacités nucléaires tactiques renforcées de premier emploi en Europe, sans examen approfondi des conséquences stratégiques. Cette diplomatie nucléaire du bord du gouffre, intimement corrélée au conflit en Ukraine, propose l’illusion d’une garantie de sécurité pour quelques-uns au détriment de la sécurité collective.

Note

Le texte ne soutient pas que le Royaume-Uni détient déjà ses propres chasseurs F-35A (qui, bien sûr, n’ont pas encore été livrés) « couplés » à des bombes B61. Cependant, le transfert de B61 vers la base de la RAF à Lakenheath est très clairement lié à la décision d’acquérir ces F-35A. Le gouvernement britannique l’a officiellement annoncé l’an dernier au sommet de La Haye. Les États-Unis ont déjà déployé des B61 au Royaume-Uni aux côtés de leurs propres forces aériennes. Mais l’expression indiquant que le Royaume-Uni « rejoint la mission nucléaire aéroportée de l’OTAN » signifie précisément que les F-35A britanniques, dès leur livraison et la certification de leurs pilotes, constitueront ce que l’OTAN appelle des « aéronefs alliés certifiés », aptes à transporter des bombes étasuniennes B61-12. Il ne s’agit pas là d’une conjecture. Et surtout, tous ces développements marquent une transformation majeure de la posture nucléaire du Royaume-Uni.