Les architectes d’un nouvel ordre (traduction)

Les architectes d’un nouvel ordre

Par Marcus Schneider et Felix Kolbitz, International Politics and Society (IPS), 22 septembre 2025
Texte original en anglais [Traduction : Maya Berbery; révision : Claire Lalande]

Le pacte de défense entre l’Arabie saoudite et le Pakistan bouleverse les rapports de force au Moyen-Orient. Un ordre post-étasunien se dessine, mais il s’accompagne d’une nouvelle instabilité.

« Architects of a new order »
« Les architectes d’un nouvel ordre », International Politics and Society (IPS), 22 septembre 2025

C’est une bombe géopolitique : l’accord stratégique de défense mutuelle entre l’Arabie saoudite et le Pakistan bouleverse les rapports de force au Moyen-Orient. L’entente conclue entre Riyad et Islamabad vient confirmer l’émergence d’un monde post-étasunien de plus en plus multipolaire. L’interdépendance croissante du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud intensifie la complexité des relations tout autant que le risque de conflits incontrôlables.

Même s’il est surtout perçu ainsi, ce pacte n’est pas une réaction purement spontanée à l’attaque militaire israélienne contre le Qatar, [le 9 septembre dernier]. Cette attaque a irrémédiablement ébranlé la confiance des élites du Golfe dans leur capacité de rester à l’écart des conflits dans la région. C’est la brèche qui a permis au chaos du Moyen-Orient de faire irruption dans le monde idyllique et scintillant de l’Arabie.

Les négociations entre l’Arabie saoudite et le Pakistan ne datent pas d’hier. Mais l’annonce de leur conclusion fructueuse lors de la rencontre entre le prince héritier saoudien et le premier ministre pakistanais à ce moment précis ne tient pas du hasard. L’antagoniste tacite de l’alliance se trouve à Tel-Aviv. Néanmoins, la puissance mondiale étasunienne pourrait aussi se sentir visée par son ancien proche allié saoudien qui lui envoie un signal clair : nous avons d’autres options. Et pour le Pakistan, le soutien potentiel de l’Arabie saoudite contre son rival de longue date, l’Inde, constitue un succès stratégique.

Une relation longue et complexe

L’Arabie saoudite et le Pakistan entretiennent depuis des décennies un partenariat étroit en matière de sécurité. Depuis les années 1960, des milliards ont afflué de la monarchie pétrolière vers le pays qui compte la deuxième population musulmane en importance après l’Indonésie. Sans ce soutien généreux, notamment en période de sanctions occidentales, le Pakistan n’aurait probablement jamais pu construire sa « bombe islamique », le parapluie nucléaire qui pourrait désormais s’étendre au territoire du gardien des lieux saints. Riyad a toujours manifesté un vif intérêt pour la bombe. On ne sait toutefois pas encore si l’accord couvre explicitement le parapluie nucléaire. Cette ambiguïté stratégique fait partie intégrante de l’accord, qui n’a pas encore été publié.

Les relations entre la puissance dominante de la péninsule arabique et la république du nord-ouest de l’Asie du Sud n’ont jamais été tout à fait harmonieuses. La coopération entre les deux pays a été particulièrement étroite lors du soutien aux moudjahidines en Afghanistan. Bien que les Soviétiques aient été vaincus, la campagne a également donné naissance à une variante particulièrement désastreuse de l’islamisme violent, responsable de la destruction des tours jumelles à New York. Les deux rives de la mer d’Arabie doivent, aujourd’hui encore, composer avec les conséquences.

Au plus fort de la rivalité confessionnelle entre l’Arabie saoudite et l’Iran, Islamabad a réussi, au grand dam de la cour royale, à rester en marge du conflit. En 2015, lorsque Mohammed ben Salmane, l’ambitieux jeune ministre de la Défense aujourd’hui prince héritier, a lancé sa guerre contre les Houthis au Yémen, alliés de l’Iran, le Pakistan lui a refusé son soutien. Islamabad ne voulait pas compromettre ses relations avec Téhéran, avec qui il partage une longue frontière agitée.

L’Iran et l’Inde, en particulier, surveillent désormais l’accord annoncé à Riyad avec la plus grande attention. Ce pacte, qui, à l’instar de l’OTAN, déclare qu’une attaque contre l’un des signataires est une attaque contre tous, modifie inévitablement les calculs stratégiques à Téhéran et à New Delhi. Mais bien que Riyad et Islamabad aient un intérêt commun à coopérer, l’orientation stratégique divergente des deux capitales pose des risques.

L’accord renforce la position régionale du Pakistan dans un contexte d’intensification des conflits et d’incertitude croissante quant au rôle des États-Unis au Moyen-Orient. Pour Islamabad, le pacte atteint plusieurs objectifs simultanés. Premièrement, il accroît le poids diplomatique du pays : aux côtés de l’influent État du Golfe, le Pakistan peut démontrer qu’il n’est nullement isolé sur la scène internationale. Deuxièmement, il ouvre de nouvelles perspectives en matière de sécurité et d’économie, allant du renforcement de la coopération militaire et des programmes de formation à une aide fiable de l’Arabie saoudite sur le plan financier et énergétique. Troisièmement, l’accord a un effet stabilisateur sur la politique intérieure : il renforce la position de l’armée pakistanaise comme garante de la sécurité nationale au sein d’une alliance internationale et offre au gouvernement un succès prestigieux dans un contexte économique difficile.

Cependant, Islamabad n’a manifestement aucun intérêt à se laisser entraîner dans un conflit avec l’Iran. Et Riyad ne voudra sans doute pas mettre à mal ses relations avec l’Inde. Après des années de rapprochement, l’Arabie saoudite a même conclu un « partenariat stratégique » avec New Delhi, qui, curieusement, couvre aussi le secteur de la défense. Riyad espère maintenant que l’Inde comprendra les intérêts sécuritaires du royaume. Mais, dans une géopolitique aussi volatile, rien ne garantit que ce calcul soit profitable.

Dès le lendemain de la signature de l’accord, le ministre saoudien des Affaires étrangères a appelé son homologue à Téhéran. « Nous ne complotons pas contre vous », tel était apparemment le message adressé à la « République islamique fraternelle ». La détente avec Téhéran est cultivée avec le plus grand soin par Riyad. Non pas par affinité idéologique, mais par calcul : mieux vaut contrôler un voisin difficile par des liens étroits que par un antagonisme exacerbé.

Le revers de Tel-Aviv

Du point de vue saoudien, la République islamique en difficulté n’est plus le principal problème. Le nouvel « État voyou » – un terme employé depuis quelque temps par l’allié pakistanais – est Israël. Pour Tel-Aviv, l’accord saoudo-pakistanais est en effet un revers amer. Après tout, Israël a l’ambition de réorganiser toute la région conformément à ses visées. L’agression contre Doha a été le signal le plus clair à ce jour que dans ses efforts de militarisation, l’État hébreu ne se soucie ni du droit international ni des frontières. Les forces armées israéliennes veulent pouvoir frapper en tout temps et en tout lieu. Le 7 octobre a donné naissance à une doctrine israélienne de dissuasion et d’imprévisibilité maximales. Mais comme on le constate aujourd’hui, c’est aussi une doctrine d’orgueil démesuré.

L’entrée du Pakistan sur la scène moyen-orientale marque la fin du monopole nucléaire d’Israël. Avec « l’alliance saoudo-pakistanaise », une deuxième puissance nucléaire s’impose désormais au Moyen-Orient. C’est le châtiment infligé à Tel-Aviv pour n’avoir pas réussi à consolider ses succès militaires et à réprimer diplomatiquement l’Iran au Levant. Malgré la campagne désastreuse contre Gaza, les pays arabes modérés étaient prêts à normaliser leurs relations avec Israël jusqu’à la fin, mais seulement en échange d’une perspective politique pour les Palestinien·ne·s opprimé·e·s. Mais pour Israël, liquider la question palestinienne semble plus important qu’obtenir une paix régionale globale. Cette stratégie d’une rare brutalité a favorisé non seulement l’entrée du Pakistan dans la région, mais aussi le rapprochement entre des puissances musulmanes régionales qui se méfiaient auparavant les unes des autres.

Il y a quelques années, on parlait encore d’une « OTAN du Moyen-Orient », une alliance qui regrouperait Israël et les États arabes modérés contre l’Iran. Aujourd’hui, la région parle d’une « OTAN islamique » comme alliance de défense contre Israël. Compte tenu de l’ampleur des divergences politiques, ce scénario n’est guère plus réaliste que les chimères néoconservatrices d’antan. Néanmoins, le pacte saoudo-pakistanais peut être interprété comme une sorte d’embryon dans cette direction. Selon le ministre pakistanais de la Défense, l’accord est en principe ouvert à d’autres États.

Quoi qu’il en soit, il est indéniable que les puissances régionales cherchent à faire contrepoids à la suprématie d’Israël par le rapprochement et la coopération militaire. En Turquie, Tel-Aviv n’est plus considéré comme un rival, mais comme une menace militaire. Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, dont le pays a pourtant signé un traité de paix avec Israël, a récemment qualifié ce dernier d’« ennemi ». L’Égypte ne se contente pas de renforcer sa présence militaire dans le Sinaï en augmentant le nombre de positions tout près de la frontière de Gaza, mais mène maintenant des manœuvres navales conjointes avec la Turquie, autrefois mal aimée en raison de ses liens étroits avec le gouvernement des Frères musulmans renversé par l’armée de Sissi en 2013.

Tout cela a suscité peu d’enthousiasme à Washington. Néanmoins, les efforts déployés pour limiter les dégâts par une administration Trump géopolitiquement imprévisible semblent fort timides. Les critiques des violations de frontière par Israël à Doha n’ont guère apaisé les puissances du Golfe. Malgré le faste des sommets organisés pour Trump par les dirigeants arabes, une triste vérité s’impose : c’est Netanyahou qui a le dernier mot. La campagne de Gaza, condamnée par la communauté internationale, peut se poursuivre grâce aux livraisons d’armes étasuniennes. Et ces livraisons affluent sans relâche.

Pendant des années, les États-Unis ont promis au prince héritier saoudien un accord de défense. Cet accord devait être le couronnement des Accords d’Abraham et ouvrir la voie à une normalisation diplomatique entre le royaume désertique et Israël. Mais cet objectif semble désormais lointain. Mis à part l’Iran, très peu de pays se montrent, dans leurs discours, aussi hostiles à Israël que le Pakistan. Ce pacte marque un éloignement des États-Unis par le pays qui fut leur partenaire arabe le plus important pendant des décennies — un vote massif de défiance envers Washington, désormais jugé peu fiable. La Pax Americana vacillante au Moyen-Orient est remplacée par des structures autonomes et multipolaires. Cette transformation n’est toutefois pas garante d’une sécurité accrue.

Le repositionnement anti-israélien des puissances régionales s’accompagne d’une érosion de l’influence de Washington, mais les États-Unis pourraient être entraînés plus avant dans la région en raison de l’isolement croissant de l’État hébreu. Pour rappel, l’objectif déclaré des États-Unis était de se tourner vers l’Asie et de se concentrer sur la Chine. Trump lui-même voulait mettre fin aux « guerres éternelles ».

Dans un retournement géopolitique empreint d’une ironie amère, c’est la Chine, négligée par la superpuissance mondiale, qui revient au Moyen-Orient en catimini. Le Pakistan est le principal allié militaire de la République populaire. Plus de 70 % des armes du Pakistan sont de fabrication chinoise, et Islamabad est de loin le client le plus important de l’industrie chinoise de l’armement. Que cette industrie puisse désormais compter sur des milliards saoudiens sera accueilli avec satisfaction à Pékin.

Dans le meilleur des mondes de la multipolarité, tout est interconnecté.