Armer davantage l’Ukraine ne fera que la détruire. L’Occident doit agir pour mettre fin à cette guerre maintenant

Armer davantage l’Ukraine ne fera que la détruire. L’Occident doit agir pour mettre fin à cette guerre maintenant

En fournissant des armes mais en évitant une intervention militaire, les dirigeants occidentaux prolongent ce conflit horrible. Les pourparlers sont la meilleure solution.

par Angus Roxburgh, The Guardian, 27 avril 2022

Texte original en anglais [Traduction : Dominique Lemoine; révision : Échec à la guerre]

Peu de gens en Occident doutent que l’Ukraine mène une guerre juste. Son invasion par la Russie n’a aucunement été provoquée. Quelles que soient les plaintes que la Russie ait pu avoir au sujet de l’expansion de l’OTAN ou des mauvais traitements infligés par l’Ukraine aux Russes dans le Donbass, personne n’avait attaqué la Russie et personne ne planifiait de le faire. Vladimir Poutine a lancé une simple guerre d’agression et de conquête territoriale.

Il s’ensuit que soutenir l’Ukraine est la bonne chose à faire. Mais il n’est pas du tout clair que le type de soutien que nous fournissons (et que nous ne fournissons pas) soit la bonne manière de préserver la nation ukrainienne.

Plus cette guerre fait rage longtemps, plus les Ukrainien.ne.s fuiront leur pays, et plus leurs maisons, leurs villes, leur industrie et leur économie seront dévastées. Pourtant, l’approche actuelle de l’Occident, qui consiste à soutenir l’objectif de guerre de l’Ukraine, à savoir vaincre l’agresseur, et à fournir des armes à cette fin, tout en évitant de manière évidente une intervention militaire directe, ne peut que prolonger la guerre. La progression de la Russie peut être ralentie, mais il est très peu probable qu’elle soit arrêtée, et encore moins que la Russie soit expulsée d’Ukraine, et pendant ce temps, les destructions massives et les crimes de guerre horribles continueront.

Il ne se passe pas un jour sans qu’un politicien occidental de premier plan ne proclame que l’Ukraine « réussira » et que la Russie « échoue ». C’est certainement bon pour le moral. Mais c’est clairement un non-sens.

Le fait est qu’au fil du temps de plus en plus de villes et villages sont détruits puis tombent aux mains des Russes. En deux mois, la zone sous contrôle russe – à l’origine seulement les parties séparatistes du Donbass – a été agrandie de peut-être cinq fois sa taille. Si la Russie continue à subir des « défaites » à ce rythme, dans deux mois, tout le sud de l’Ukraine sera en ruines, des villes comme Odessa ressembleront à Marioupol et des milliers et des milliers d’Ukrainien.ne.s de plus seront morts.

Pire encore, à mesure que la guerre se poursuit et que plus de villes sont détruites, il devient moins probable que les Ukrainien.ne.s qui ont fui vers d’autres pays reviennent un jour, puisqu’ils/elles n’auront ni maison ni lieu de travail où revenir. Combien de citoyen.ne.s de Marioupol reviendront un jour? Si l’objectif de la Russie était d’exterminer la nation ukrainienne, alors l’approche de l’Occident aide à ce que cela se produise.

Assurément, si la vie du peuple ukrainien nous préoccupe, alors l’Occident doit faire quelque chose pour mettre fin à la guerre – maintenant. Encourager les Ukrainien.ne.s à continuer, quelle que soit la justesse de leur cause, ne fait que rendre leur pays inhabitable.

Le problème est qu’il n’existe que deux manières pour arrêter la guerre rapidement, et aucune n’est acceptable pour la plupart des dirigeants occidentaux.

L’une serait que l’OTAN entre en guerre et effectue une frappe rapide, massive et décisive pour paralyser les forces d’invasion de la Russie. Contrairement aux actions de la Russie, l’OTAN aurait tout à fait le droit de le faire selon le droit international. Quand Poutine est intervenu en Syrie, il l’a très soigneusement présenté cela comme une réponse à une demande du gouvernement légitime et internationalement reconnu de la Syrie. L’Occident pourrait faire de même en Ukraine. Poutine lui-même n’a pas de telle justification pour son invasion.

Le risque que cela implique – une troisième guerre mondiale – est évident, et c’est pourquoi l’Occident refuse d’intervenir directement.

L’autre option est de persuader Poutine de mettre en œuvre un cessez-le-feu immédiat, en invitant la Russie à des pourparlers de paix globaux. Les dirigeants occidentaux sont peu disposés à engager des négociations avec un boucher tel que Poutine. Pourtant, ils l’ont fait avec le Serbe Slobodan Milošević, seulement quelques mois après le massacre de Srebrenica, et le résultat a été l’accord de Dayton qui a mis fin en 1995 à la guerre en Bosnie.

Pour amener Poutine à la table de négociation, tout devrait être ouvert à la discussion, incluant les frontières de l’Ukraine, les préoccupations traditionnelles de la Russie en matière de sécurité, et peut-être la logique même de tracer les frontières internationales actuelles dans cette partie de l’Europe sur la base des frontières intérieures de l’URSS, tracées par les dirigeants communistes précisément pour empêcher les républiques et régions soviétiques d’être des États indépendants viables. Le résultat des pourparlers n’a pas besoin d’être prédéterminé. L’important est de parler plutôt que de se battre.

Les dirigeants occidentaux ne peuvent se résoudre à aborder ces questions, ce qui semblerait récompenser Poutine pour avoir tenté de redessiner la carte par la force. Ils préfèrent se battre – ou plus exactement, laisser l’Ukraine se battre, dans l’espoir de vaincre la Russie. Mais si une chose est certaine, c’est que Poutine n’acceptera jamais la défaite. Il s’est déjà trop profondément engagé dans cette guerre pour reculer sans rien gagner. Si les dirigeants occidentaux pensent qu’encourager l’Ukraine à distance entraînera une victoire militaire ukrainienne, alors ils se méprennent fatalement sur les intentions et la détermination de Poutine. Pour le bien de l’Ukraine, nous devons arrêter Poutine maintenant, d’une manière ou d’une autre, avant qu’il ne reste plus rien du pays que nous voulons protéger.

 

Angus Roxburgh est un ancien correspondant de la BBC à Moscou et un ancien consultant du Kremlin. Il est l’auteur de The Strongman: Vladimir Putin and the Struggle for Russia et de Moscow Calling: Memoirs of a Foreign Correspondent