Au cœur de la guerre perpétuelle du Soudan (traduction)

Au cœur de la guerre perpétuelle du Soudan

Par Joshua Craze, The New Statesman, 4 février 2026
Texte original en anglais [Traduction : Maya Berbery; révision : Échec à la guerre]

Alors que les forces rivales se disputent le contrôle du pays, la population soudanaise s’enfonce dans la crise.

« Au cœur de la guerre perpétuelle du Soudan », The New Statesman, 4 février 2026
« Au cœur de la guerre perpétuelle du Soudan », The New Statesman, 4 février 2026

Personne ne peut feindre l’ignorance. Lorsque El Fasher est tombée aux mains des Forces de soutien rapide (FSR) en octobre 2025, la ville subissait un siège depuis dix-huit mois déjà, sa population réduite à manger de la nourriture pour animaux. Avertissements répétés, multiples déclarations de famine, résolution du Conseil de sécurité de l’ONU appelant à la levée du blocus des FSR, alertes soutenues des médias quant à l’imminence d’un massacre, on savait ce qui se passerait quand les FSR, une milice contestant le contrôle de l’État soudanais, prendrait la ville. Ce groupe est issu des milices Janjawids qui ont rasé la région du Darfour en 2003. Entre avril et juin 2023, les FSR avaient déjà procédé au nettoyage ethnique d’un groupe non arabe du Darfour occidental, tuant jusqu’à 15 000 personnes. En avril 2025, les FSR ont pris le contrôle de Zamzam, un camp de déplacé·e·s situé en périphérie d’El Fasher, et ont répété leur stratégie : massacre de plus de 1 000 civils, viol de femmes et d’enfants, destruction des services de santé.

On sait peu de choses des événements qui se sont déroulés lors de l’assaut final des FSR contre El Fasher l’an dernier à cause d’une coupure totale des communications. À la mi-novembre, des député·e·s britanniques ont été informés en privé que le bilan final s’élevait à 60 000 morts au bas mot en trois semaines. D’autres expert·e·s estiment, à la lumière d’images satellites, que ce nombre pourrait atteindre 150 000, ce qui ferait d’El Fasher le massacre le plus meurtrier de ce siècle. Comme les enquêteurs et enquêteuses des droits de la personne n’ont pu accéder à la ville, ces chiffres restent des projections. La plupart des renseignements dont nous disposons proviennent de vidéos enregistrées par des combattants des FSR le sourire aux lèvres. Dans l’une d’elles, des membres des FSR parcourent la maternité saoudienne en tirant sur les patientes. Dans une autre, un officier des FSR, Al-Fateh Abdullah Idris, connu sous le nom d’Abu Lulu, est perché au-dessus d’un prisonnier émacié, allongé sur le ventre, les jambes arrachées. Le caméraman fait un panoramique vers la droite sur un tas de corps gisant sur les berges d’un talus avec, en arrière-plan, des dizaines de véhicules en feu. Abu Lulu engage alors la conversation avec le prisonnier, et tandis que celui-ci plaide pour sa vie, d’autres combattants dépouillent les cadavres de leurs possessions. Abu Lulu abat ensuite le prisonnier, avant de s’éloigner à grands pas à la recherche d’une autre victime. Dans une autre vidéo, il dit à un captif : « Je n’aurai jamais pitié. Notre travail est de tuer et rien d’autre. »

Aujourd’hui, le slogan « plus jamais » du libéralisme international, invoqué après le génocide rwandais et popularisé par Samantha Power dans A Problem from Hel: America and the Age of Genocide (2002), sonne creux. Power dirigeait l’Agence pour le développement international des États-Unis (USAID) sous l’administration Biden au début de la guerre civile au Soudan en avril 2023. Pendant que Power était photographiée à la frontière entre le Tchad et le Soudan aux côtés de déplacé·e·s soudanais·e·s, l’administration étasunienne laissait le conflit suivre son cours, lançant quelques appels sporadiques à un cessez-le-feu. L’administration a aussi participé bien timidement à un accord de cessez-le-feu signé en Arabie Saoudite, auquel aucune des parties n’a adhéré. L’administration Trump n’est guère mieux. Après la chute d’El Fasher, en novembre 2025, Mohammed ben Salmane, le dirigeant de facto de l’Arabie Saoudite, s’est rendu à Washington et a exhorté Trump à intervenir dans la crise soudanaise. Trump s’est contenté d’un commentaire : « Il existe sur Terre un endroit appelé Soudan, et c’est horrible ce qui s’y passe ».

La dernière initiative étasunienne s’est également soldée par un échec. Le Quad, un groupe formé des États-Unis, de l’Égypte, de l’Arabie Saoudite et des Émirats arabes unis, a proposé une trêve de trois mois pour permettre l’entrée de l’aide humanitaire au Soudan, suivie d’un processus de transition devant mener à un gouvernement dirigé par des civils. L’armée soudanaise, affaiblie par la perte d’El Fasher, a rejeté la proposition, affirmant que l’implication des Émirats était partiale et que le projet visait à l’éliminer. Les FSR, quant à elles, ont répondu en déclarant un cessez-le-feu unilatéral, mais il ne s’agissait que d’une manœuvre rhétorique : elles ont poursuivi leurs attaques contre l’armée soudanaise dans la région du Kordofan.

Les ambitions diplomatiques des États-Unis se heurtent aux limites contraignantes de leurs propres priorités géopolitiques. Les FSR n’auraient pas pu prendre d’assaut El Fasher sans les armes (notamment les systèmes de ciblage fabriqués au Royaume-Uni) fournies par les Émirats arabes unis. Sans une réelle pression sur les Émirats, la guerre se poursuivra. Or, Trump n’est pas disposé à critiquer ses alliés du Golfe, et encore moins à les sanctionner. Les Émirats arabes unis sont un partenaire commercial clé et en tant que l’un des principaux signataires des Accords d’Abraham avec Israël, une pièce centrale du plan stratégique étasunien pour le Moyen-Orient. Dans cette optique, les morts soudanaises ne sont que le prix à payer.

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut remonter à 1983, au début de la dernière guerre civile soudanaise. Un mouvement rebelle se soulève dans le sud, dans ce qui est aujourd’hui l’État du Soudan du Sud, pour protester contre la marginalisation de la région par les villes riveraines du nord qui dominent le pays depuis son indépendance du Royaume-Uni en 1956. L’élite soudanaise de Khartoum, la capitale, choisit alors de contrer l’insurrection à moindre coût en sous-traitant son intervention à des milices rémunérées à même le pillage. La faim est utilisée comme une arme, Khartoum privant d’aide humanitaire de vastes régions du sud. Pour la classe politique de la capitale, les morts des périphéries ne semblent avoir aucune importance.

En 1989, Omar al-Bashir, un ambitieux général de brigade, prend le pouvoir à la faveur d’un coup d’État. La guerre se passe mal et le Soudan vit une crise économique. Pourtant, Bashir réussit à forger une forme durable de gouvernance dont les contours subsistent encore aujourd’hui. Il permet aux services de sécurité rivaux du pays de constituer leurs propres empires économiques, en bradant l’État à ses proches.

Au début des années 2000, la guerre civile soudanaise entre dans une impasse tendue. C’est à New York et non dans le sud du Soudan que s’amorce la chute de Bashir. Oussama ben Laden vit à Khartoum dans les années 1990, et les États-Unis désignent le Soudan comme un État soutenant le terrorisme parce que, affirment-ils, le pays abrite des membres du Hamas, du Hezbollah et du Jihad islamique palestinien. Bashir craint de se retrouver bientôt dans la ligne de mire des États-Unis. Un lobby improbable émerge parallèlement à Washington, réunissant des partisans laïques de l’édification d’un État libéral et des sénateurs évangéliques qui voient dans cette guerre une lutte civilisationnelle entre les forces islamistes au nord et les populations chrétiennes cherchant l’autodétermination au sud – une vision très simplifiée de la réalité. Les États-Unis poussent Bashir à un accord avec les rebelles, accordant à ces derniers le contrôle d’un gouvernement régional au sud et la promesse d’un référendum sur la sécession.

Les États-Unis promettent de lever les sanctions et de retirer le Soudan de la liste des États soutenant le terrorisme. En 2003, une autre guerre éclate au Soudan, cette fois au Darfour. Les communautés non arabes de la région se révoltent en réponse à une marginalisation persistante. Au lieu de déployer l’armée régulière, le gouvernement arme et renforce des groupes arabes locaux, qui se coalisent pour former les milices Janjawids. Une vaste campagne de nettoyage ethnique s’ensuit, faisant environ 200 000 morts, mais ce chiffre ne comptabilise que la période la plus violente (de 2003 à 2005). En réalité, le conflit n’a jamais cessé. La campagne Save Darfur, qui commercialise la douleur pour la vendre au public étasunien, contribue à maintenir les sanctions contre le Soudan.

La stratégie expéditive de contre-insurrection menée par Khartoum se révèle coûteuse pour Bashir, car elle permet aux chefs des milices de réclamer rapidement statut, ressources et influence. Bashir craint également un coup d’État venant du haut commandement militaire. Il résout ce double problème en 2013 en créant les FSR placées sous le commandement de Muhammad Hamdan Dagalo, connu sous le nom de Hemedti. Les FSR deviennent la garde prétorienne de Bashir et sont déployées dès leur création pour réprimer les manifestations à Khartoum. Ces forces bâtissent également un vaste empire économique, grâce à l’envoi de mercenaires au Yémen et au contrôle des routes migratoires vers le nord. Surtout, les FSR mettent la main sur les mines d’or du Darfour.

La sécession du Soudan du Sud en 2011 met en péril le contrôle durable de Bashir sur le pays. D’un seul coup, le Soudan est privé de 75 % de son pétrole. Bashir tente désespérément de réorienter l’économie vers l’or. Alors qu’il rêve de mines contrôlées par la banque centrale, l’exploitation artisanale de l’or se révèle bien plus difficile à gérer que le secteur pétrolier. Les FSR contrôlent les mines les plus lucratives du Darfour. Ce passage à l’exploitation aurifère affaiblit le contrôle de l’État sur l’extraction des ressources et favorise, parallèlement, la montée des FSR.

Personne à Khartoum ne voit d’un bon œil la proximité de Hemedti à Bashir. Au Darfour, Hemedti avait prôné une forme de suprémacisme arabe pour justifier le déplacement massif des groupes non arabes. À Khartoum, il est perçu comme un intrus : un nomade fruste venu des périphéries, sans légitimité au sein de l’élite politique.

L’or ne permet pas à Bashir de résoudre ses problèmes. En 2018, une crise économique pousse Bashir à supprimer les subventions sur le blé et le carburant, ce qui déclenche des manifestations dans les zones rurales, manifestations qui gagnent rapidement les villes soudanaises. Le soulèvement se fait dans la liesse, les protestataires scandant en solidarité Kol al-balad Darfour (« Tout le pays est Darfour »). Pendant un instant, on a pu croire que la discrimination et la violence du régime de Bashir seraient abolies et qu’un nouveau contrat social verrait le jour. Le 11 avril 2019, Bashir est évincé par l’armée. Pendant quelques jours, des graffitis louant l’armée fleurissent sur les murs de la capitale. Mais l’espoir est vite déçu. L’armée veut préserver le pouvoir, non le remettre aux autorités civiles. Le 30 juin, des dizaines de milliers de personnes manifestent à Khartoum contre la junte qui vient de s’emparer du pouvoir.

Sous la pression internationale, un gouvernement de transition est formé : des politiciens civils partagent difficilement le pouvoir avec le nouveau chef du conseil souverain, le commandant en chef de l’armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhan, et son adjoint, Hemedti. La partie civile du gouvernement est dirigée par un économiste de l’ONU, Abdalla Hamdok. Plutôt que de mettre en œuvre les idées progressistes des manifestant·e·s en matière de logement et de nourriture, Hamdok privilégie l’austérité économique et la suppression des subventions, des politiques destinées à gagner la faveur du Fonds monétaire international. Hamdok perd le soutien de la population.

Néanmoins, la perspective d’un gouvernement civil inquiète Al-Burhan et Hemedti. Le 25 octobre 2021, quelques heures seulement après avoir assuré à l’envoyé spécial des États-Unis qu’il n’y aurait pas de tentative de coup d’État, les deux hommes écartent les civils du pouvoir. Or, l’idée que ce duo puisse gouverner le Soudan d’une main de fer est absurde. Aucun des deux n’a de véritable base sociale. L’armée a perdu le soutien religieux qui avait permis à Bashir de régner dans les années 1990 et son rôle dans la répression de la rébellion la rend impopulaire. Hemedti n’a jamais réussi à diversifier les FSR au-delà de leurs racines dans le Darfour.

Lorsque je me suis rendu à Khartoum en octobre 2022, un an après le coup d’État et six mois avant le déclenchement du conflit actuel, le régime était en difficulté. Les chefs du coup d’État peinaient à trouver un visage civil crédible pour représenter la junte et les manifestations se poursuivaient. Le coup d’État avait en quelque sorte restauré une opposition ancienne : une fois encore, c’était le peuple contre l’armée.

Le déclencheur immédiat du conflit actuel a été un « accord-cadre » soutenu par la communauté internationale qui a forcé les FSR et l’armée soudanaise à négocier la forme et la structure des forces armées du pays. Al-Burhan souhaitait le désarmement des FSR, une exigence inacceptable pour la milice. Les deux camps ont alors massivement recruté, et un affrontement imminent entre Al-Burhan et Hemedti ne laissait plus de doute.

Au départ, les FSR ont pris le contrôle d’une grande partie de Khartoum, puis se sont rapidement emparées de certains des États greniers du Soudan. Mais ce qui faisait des FSR une milice efficace a fait sa faiblesse en tant qu’organisation politique. Dans l’État de Jazira, ces forces ont tout pillé, des hôpitaux aux entrepôts de céréales, installant des postes de contrôle pour taxer les habitant·e·s qu’elles n’avaient pas tué·e·s. Dans chaque ville conquise, un même schéma est à l’œuvre : piller, violer, voler. Cette brutalité a servi de levier de recrutement pour l’armée soudanaise, qui a attisé — souvent à juste titre — la peur de violences extrêmes afin de lever des milices pour combattre les FSR.

En février 2025, la situation s’était inversée : l’armée avait repoussé les FSR hors de Khartoum et des États greniers, notamment grâce à de nouvelles armes. L’armée soudanaise avait sollicité le soutien de diverses puissances régionales. L’Égypte a fourni des renseignements et du matériel de ciblage, tandis que le Qatar, se méfiant de son rival émirati, a apporté à l’armée des fonds et des drones, tout comme la Turquie, devenue un refuge pour les islamistes soudanais en résurgence. Je me suis récemment entretenu au bord du Nil à Juba, la capitale du Soudan du Sud, avec un membre des services de renseignement soudanais. Il m’a confié craindre qu’avec la chute de Bashir, les islamistes aient perdu leur chance de prendre le pouvoir. « Mais maintenant, avec cette guerre, nous pouvons regagner le soutien populaire », a-t-il dit.

Le Soudan est de plus en plus fragmenté sur le plan interne. Les deux camps belligérants sont, en réalité, des coalitions de milices qui ont attisé les clivages ethniques du pays pour faciliter leurs opérations de recrutement. De fait, ces deux camps se ressemblent plus qu’ils ne diffèrent. Tous deux sont des vestiges de l’ordre militaire instauré par Bashir. Tous deux ont entravé l’aide humanitaire et utilisé la faim comme arme de guerre. Tous deux se sont rendus coupables de crimes de guerre.

Les deux camps ont également tiré profit de l’exportation d’or vers les Émirats, les exportations annuelles ayant presque doublé depuis le début de la guerre. Les exportations animales vers le Golfe ont également explosé. La majeure partie du bétail soudanais provient du Darfour, mais il est exporté via Port-Soudan, qui est sous le contrôle de l’armée. Les deux camps ont participé à la fuite des richesses du pays.

Le pays est le lieu de la pire crise de déplacement et de la pire crise humanitaire au monde. Il y a seulement six ans, les habitant·e·s scandaient Kol al-balad Darfour dans les rues de Khartoum. Tout le pays est maintenant Darfour, mais dans le pire sens possible : les campagnes violentes des Janjawids du début des années 2000 sont désormais le cauchemar vécu par l’ensemble du pays.

Les deux guerres civiles précédentes au Soudan ont duré plus de vingt ans chacune et toutes deux ont pris fin de la même manière : par un règlement négocié entre les rebelles et le gouvernement. Or, les paramètres géopolitiques du conflit actuel sont radicalement différents. Il n’existe plus, si tant est qu’elle n’ait jamais existé, de cohérence internationale suffisante pour mettre un terme à la guerre civile soudanaise. Le Soudan est devenu le champ de bataille d’une multitude d’intérêts impériaux. Les Émirats étendent leur contrôle sur une grande partie de la Corne de l’Afrique et sur la côte stratégique de la mer Rouge en achetant la loyauté de plusieurs pays, dont l’Éthiopie, le Kenya, le Soudan du Sud et l’est de la Libye, qui ont tous soutenu les FSR. Les Émirats arabes unis ont financé les FSR, considérées comme un élément clé de cette stratégie régionale. Les Émirats sont si importants pour la stratégie étasunienne dans la région que leurs grands desseins ne reçoivent aucune critique de la Maison-Blanche ou de Downing Street, qui voient également les Émirats comme un partenaire commercial essentiel. Les autres acteurs occidentaux traditionnellement influents au Soudan, comme la Norvège et la France, ont été presque totalement écartés par l’implication du Golfe dans le conflit. Une prise de contrôle du Soudan par les FSR constitue une ligne rouge pour son voisin le plus puissant, l’Égypte, qui soutient l’armée soudanaise, tout comme le font le Qatar et l’Arabie saoudite.

Les diplomates préoccupés par le conflit aiment répéter que toutes les parties doivent comprendre qu’un Soudan prospère et démocratique servirait mieux leurs intérêts. Mais rien n’indique que ce soit vraiment le cas. Un Soudan fracturé, divisé et en guerre perpétuelle est plus facile à contrôler qu’un État uni. Les vents géopolitiques ont tourné, et il n’est peut-être plus possible de recoller les morceaux du Soudan.