« Disparu » : Chris Hedges répond à YouTube, qui a supprimé les archives de six années de ses émissions diffusées par RT America

Disparu – Chris Hedges répond à YouTube. Democracy now. 01 avril 2022

« Disparu » : Chris Hedges répond à YouTube, qui a supprimé les archives de six années de ses émissions diffusées par RT America.

 Entrevue d’Amy Goodman avec Chris Hedges, Democracy Now!, 1 avril 2022
Texte original en anglais [Traduction : Dominique Lemoine; révision : Échec à la guerre]

Nous passons le reste de l’heure avec Chris Hedges, journaliste lauréat du prix Pulitzer, qui vient de voir YouTube supprimer l’ensemble des archives de son émission télévisée On Contact, nominée aux prix Emmy, qu’il a animée pendant six ans sur RT America, une chaîne d’information financée par le gouvernement russe qui a récemment fermé ses portes. Cela survient alors que la Grande-Bretagne a annoncé jeudi de nouvelles sanctions contre 14 autres entités et personnes russes, dont les médias d’État RT et Sputnik et certains de leurs dirigeants, pour cibler ceux qui répandent ce qu’ils appellent « les fausses nouvelles et le discours » du président Poutine. La rédactrice en chef adjointe de RT, Anna Belkina, a déclaré à Reuters : « Avec cette action, le gouvernement britannique a sonné le glas de la liberté des médias en Grande-Bretagne ». Belkina a déclaré que la Grande-Bretagne avait tenté de réduire au silence à la fois RT et le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange.

Pour en savoir davantage, nous sommes rejoints à New York par Chris Hedges, qui revient tout juste de Londres où il était invité au mariage entre le fondateur emprisonné de WikiLeaks, Julian Assange, et sa partenaire et désormais épouse, Stella Morris. Nous en reparlerons davantage dans une minute. Mais d’abord, Chris, vous avez écrit un texte intitulé « On Being Disappeared » concernant la suppression complète des archives de votre émission diffusée par RT et vous y dites : « Si cela m’arrive, cela peut vous arriver, à n’importe quel critique, où qu’il soit, qui remet en cause le discours dominant ». Chris Hedges, pouvez-vous expliquer ce qui s’est passé?

CHRIS HEDGES : Il n’y a pas eu de préavis. Il n’y a pas eu d’avertissement. Il n’y a pas eu d’enquête. Tout a juste disparu. Ce n’est pas surprenant. Je pense que si vous revenez en arrière et consultez le rapport du directeur du renseignement national de 2017, sept pages y étaient consacrées à RT. Et tandis qu’ils accusaient RT de diffuser de la propagande russe, tous les exemples qu’ils citaient dans ce rapport étaient que RT donnait une voix aux militant.e.s des mouvements Black Lives Matter, aux militant.e.s contre la fracturation hydraulique et aux militant.e.s du mouvement Occupy, ainsi qu’aux candidat.e.s de tiers partis — tout cela était vrai. Et donc, je pense que ceci était le point culminant. Nous nous y attendions.

J’ai d’ailleurs participé à votre émission quand ils ont supprimé Trump des médias sociaux et je m’y suis vigoureusement opposé, pas parce que je veux lire un autre tweet de Donald Trump un de ces jours, mais parce que nous ne voulons pas que ces entités opaques — et elles savent tout de nous, nous ne savons rien d’elles — exercent ce type de censure. Ce à quoi je ne m’attendais pas en argumentant de ne pas supprimer Trump des médias sociaux, c’est que je serais si rapidement l’une des victimes.

AMY GOODMAN : Alors, avez-vous un accès à ces archives?

CHRIS HEDGES : Par le site RT.com, On Contact est encore en ligne. Je ne sais pas pour combien de temps encore. Donc nous les avons copiées, donc au moins je les aurai. Mais pas sur YouTube. Et vous aviez des centaines de milliers de vues pour certaines de ces émissions. Tout est parti.

Je tiens à souligner qu’il n’y a pas eu une seule émission sur la Russie, et les rares fois que nous avons mentionné Poutine ou la Russie, ce n’était pas en termes très flatteurs. Je me souviens du grand journaliste d’enquête Allan Nairn, qui a utilisé RT — je suis certain que c’était délibéré — pour fustiger la Russie pour crimes de guerre en Syrie. Mais nous l’avons diffusé.

Il s’agissait d’une émission qui, si nous avions un système de télédiffusion public fonctionnel, serait diffusée, probablement tard le soir. J’ai principalement interviewé des auteurs — je suis moi-même un auteur, bien sûr, j’ai écrit 14 livres — et des intellectuels que j’admire — Cornel West, Noam Chomsky, Slavoj Žižek. Et elle a été effacée pour son contenu, je veux dire, pas parce que c’était de la propagande russe — ce n’était pas le cas — mais parce qu’il y a eu une telle marginalisation des critiques de l’impérialisme et du capitalisme. Je suis un fervent partisan, un partisan très public, du mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS), qui, bien sûr, je pense, a été la véritable raison pour laquelle mon grand ami Cornel West s’est vu refuser une titularisation à Harvard.

Les murs se sont juste refermés, Amy, depuis que j’ai commencé en tant que journaliste en Amérique centrale dans les années 1980. Il y a de moins en moins de place pour celles et ceux qui veulent sérieusement défier et remettre en question le pouvoir en place. Je veux dire, vous le faites. Allan le fait. Mais c’est devenu une profession plutôt solitaire. Et, bien sûr, Bob Scheer, j’écris pour le Scheer Post, sauf qu’il n’a pas d’argent. Il n’a pas d’annonceurs — c’était aussi le cas quand il dirigeait Ramparts. Donc, c’est de plus en plus difficile. Je suis allé sur Substack, à l’instar de Matt Taibbi et de Glenn Greenwald, au ChrisHedges.substack.com. Et si je parviens à avoir assez d’abonnés, je financerai moi-même la chronique et l’émission. Mais c’est là où nous en sommes. Et, bien sûr, Democracy Now a été pionnier de ce modèle pour beaucoup d’entre nous.

AMY GOODMAN : Et, Chris, si vous étiez sur RT America en ce moment, si la chaîne existait, si DirecTV n’avait pas annulé, retiré RT America, que diriez-vous de l’invasion de l’Ukraine par la Russie?

CHRIS HEDGES : Eh bien, j’ai dénoncé l’invasion de l’Ukraine par la Russie dès le début, pour la même raison que j’ai dénoncé notre invasion et notre occupation de l’Irak dès le début — pour lesquelles, bien sûr, j’ai eu un conflit et j’ai dû quitter le New York Times — parce que la guerre préventive, selon les lois d’après Nuremberg, est une guerre d’agression criminelle. Et j’ai été très clair à ce sujet. Maintenant, RT [America] a disparu six jours plus tard. Je ne sais pas — j’ai du mal à croire que Moscou m’aurait permis d’embrasser publiquement ce genre de critique et de rester à l’antenne. Je veux dire, je ne sais pas. C’est de la conjecture. Mais, oui, je ne peux pas — il serait profondément hypocrite de fustiger les États-Unis pour crimes de guerre et de ne pas fustiger Vladimir Poutine pour crimes de guerre — cela dit : l’invasion et l’occupation de l’Irak étaient basées sur des mensonges et des fabrications.

Je crois, j’étais en Europe en 1989 pour couvrir les révolutions en Europe de l’Est. Et bien sûr, nous supposions naïvement que l’OTAN deviendrait obsolète. L’OTAN avait été créée pour empêcher l’expansion soviétique en Europe de l’Est et en Europe centrale. J’ai vu des dirigeants, Margaret Thatcher, l’administration Reagan, Hans-Dietrich Genscher, tous promettre à Gorbatchev que l’OTAN ne serait pas étendue au-delà des frontières d’une Allemagne unifiée. Puis plus tard, avec l’administration Clinton, après que 13 ou 14 États, bien sûr, aient été intégrés à l’OTAN, l’administration Clinton a promis de ne pas y stationner de troupes. Ce fut une autre violation. La Russie a tout à fait le droit de se sentir menacée et trompée. Cela ne justifie pas le crime de guerre qu’ils ont commis. Je veux dire, ils ont appuyé sur la gâchette. Mais encore une fois, ce genre de compréhension des antécédents historiques qui ont conduit à l’attaque de l’Ukraine… vous avez eu Katrina ici. Elle, bien sûr, connaît très bien la Russie. On n’entend pas ce genre de compréhension et de savoir à l’intérieur de l’approche de type cheerleading de médias parmi les médias grand public.

AMY GOODMAN : Katrina vanden Heuvel, l’éditrice…

CHRIS HEDGES : Oui.

AMY GOODMAN : … de The Nation. Chris, vous avez écrit un livre primé, War Is a Force That Gives Us Meaning. Qu’est-ce que cette guerre procure à la Russie en termes de sens?

CHRIS HEDGES : Eh bien, je viens de lire le New York Times ce matin, il y est question de cotes de popularité de Poutine qui explosent. C’est ce que fait la guerre. Elle libère toutes sortes de poisons sombres et toxiques, y compris le poison du nationalisme, dont nous nous sommes imprégnés en Irak et, je pense, dans une certaine mesure, dont nous nous imprégnons encore maintenant, en ignorant deux décennies de crimes de guerre flagrants que nous avons commis au Moyen-Orient. L’idée que l’OTAN est en quelque sorte une organisation défensive serait accueillie avec dérision dans des pays comme l’Irak, l’Afghanistan, la Syrie, la Libye ou n’importe où ailleurs. Donc, oui, bien sûr, chaque société est perméable à ce sombre élixir. La Russie n’est pas une exception. Ils ont, bien sûr, mis en marche leur presse, et ils s’en imbibent beaucoup. Mais nous sommes autant coupables de ce péché que les Russes.

AMY GOODMAN : Que diriez-vous aux critiques qui affirment que RT America, RT, était une voie de transmission de la propagande de l’État russe, ce qui explique que la chaîne ait été ciblée et supprimée par YouTube?

CHRIS HEDGES : Eh bien, dans une certaine mesure, c’est probablement vrai. Mais vaut-il mieux ne pas entendre ce que la Russie a à dire, ne pas comprendre pourquoi elle pense comme elle pense? J’ai été correspondant à l’étranger pendant 20 ans. Mon travail consistait à acquérir des connaissances culturelles, linguistiques, historiques et religieuses, à me mettre dans la peau d’un Syrien, d’un Irakien ou d’un Palestinien — et, bien sûr, j’ai passé six ans en Amérique latine, puis plus tard, en Yougoslavie — et à expliquer à quoi ressemblait le monde de leur point de vue, pourquoi ils se sentaient comme ils se sentaient. Et souvent, les griefs qu’ils ont sont très légitimes. Je pense certainement que les plaintes de Poutine concernant l’expansion de l’OTAN ont beaucoup de crédibilité. C’est un fait historique que des dirigeants de l’Occident ont menti à Gorbatchev, ont menti à Eltsine et ont menti à Poutine. C’est juste historiquement vrai. Nous ne sommes pas un monde meilleur en fermant ces médias et en vivant essentiellement à l’intérieur de notre propre chambre d’écho, en particulier quand nous exerçons le type de puissance militaire que nous exerçons. Et cela nous ramène à l’effondrement du journalisme international. Ce dernier a disparu un peu comme les dinosaures. Mais il est extrêmement important, surtout quand vous êtes une puissance impériale.