La militarisation de l’espace est-elle inévitable? (traduction)

La militarisation de l’espace est-elle inévitable?

Par John Ruehl, Nation of Change, 7 juillet 2025
Texte original en anglais [Traduction : Claire Lapointe; révision : Nathalie Thériault]

Pendant des décennies, les traités internationaux et la pression diplomatique ont largement limité la militarisation de l’espace. Mais au cours des années 2020, la confrontation a remplacé le contournement subtil, et la perspective d’une militarisation à grande échelle n’est plus théorique.

« The inevitable militarization of space? »
« La militarisation de l’espace est-elle inévitable? », Nation of Change, 7 juillet 2025

Cet article a été publié par Economy for All, un projet de l’Independent Media Institute. John P. Ruehl est un journaliste australo-étasunien vivant à Washington, D.C., et correspondant aux affaires mondiales pour l’Independent Media Institute. Il contribue à plusieurs publications sur les affaires étrangères, et son livre, Budget Superpower: How Russia Challenges the West With an Economy Smaller Than Texas (Superpuissance budgétaire : comment la Russie défie l’Occident en disposant d’une économie plus modeste que celle du Texas), a été édité en décembre 2022.

Le projet de construction d’un bouclier antimissile spatial appelé Dôme d’or, projeté par le président Trump, a immédiatement suscité des critiques de la part de la Chine. Les dirigeants chinois l’ont présenté comme une nouvelle offensive étasunienne visant à « militariser l’espace ». Ce programme, annoncé dans un décret signé en janvier 2025, fait écho à l’Initiative de défense stratégique (IDS) des années 1980 de l’ancien président Ronald Reagan, aussi appelé Star Wars, un projet qui n’a jamais été mené à terme, mais qui aurait poussé l’Union soviétique dans une coûteuse course aux armements. Reste à voir si le Dôme d’or connaîtra le même sort.

Quelle que soit sa faisabilité, l’annonce du président marque une nouvelle rupture concernant la dimension pacifique de l’espace. Outre l’essai du missile antisatellite (ASAT) de l’US Air Force en 1985 et le programme Star Wars tombé aux oubliettes, des conventions comme le Traité d’interdiction limitée des essais nucléaires (1963), le Traité sur l’espace extra-atmosphérique (1967) et l’Accord sur la lune (1979) ont contribué à freiner la militarisation spatiale au cours de la guerre froide. Dans les années 1990, des projets multinationaux, comme la Station spatiale internationale, ont renforcé une vision de coopération internationale sous la direction des États-Unis.

En conséquence, la discussion publique sur l’armement spatial est restée plutôt limitée, alors même que les gouvernements développaient discrètement leurs technologies. Cela a commencé à changer en 2007, lorsque la Chine a choqué les observateurs en utilisant un missile pour détruire ses propres satellites, suivi d’un essai similaire de la marine étasunienne un an plus tard. Ces événements ont marqué une rupture nette avec la modération antérieure et lancé une nouvelle course à l’espace. En lieu et place de la rivalité bipolaire de la guerre froide, les années 2020 ont vu se dessiner une course à l’espace plus multipolaire et militarisée.

É.-U.

En 2019, la réorganisation des branches spatiales étasuniennes a marqué un tournant dans l’approche militaire de Washington envers l’espace. La Force spatiale étasunienne a été créée pour former et équiper le personnel, ainsi que pour rétablir le Commandement spatial étasunien, responsable des missions opérationnelles. La NASA, bien qu’étant une agence civile, continue de soutenir les objectifs militaires grâce à des technologies à double usage et à la coordination interagence, tandis que le Conseil national de l’espace de la Maison-Blanche façonne les politiques.

Le second mandat de Trump a vu la Force spatiale intensifier sa rhétorique sur les conflits spatiaux, remettant en question les intentions pacifiques déclarées lors des accords Artemis en 2020. En avril 2025, selon Defense One, le général Stephen Newman Whiting, chef du Commandement spatial, a publiquement appelé au déploiement d’armes dans l’espace. Par ailleurs, en mars 2025, le général B. Chance Saltzman, chef des opérations spatiales de la Space Force, a présenté six types de technologies contre-spatiales lors du Symposium sur la guerre de l’Air & Space Forces Association, dont trois basées au sol (missiles cinétiques, énergie dirigée et brouillage), et les mêmes trois technologies adaptées pour une utilisation à partir de satellites en orbite.

En avril, la Force spatiale a publié un nouveau document intitulé Space Warfighting, qui fournit un cadre qui guide la planification militaire dans un environnement largement inexploré. L’accent est maintenu sur l’orbite terrestre, divisée en orbite basse, moyenne et géostationnaire, où la plupart des satellites opèrent aussi. Le vaisseau spatial Boeing X-37B sans équipage, lancé en 2010 par le Pentagone, n’est qu’un des nombreux projets militaires secrets dans l’espace. Il est resté en orbite plus de 900 jours de 2020 à 2022, ce qui soulève des inquiétudes quant aux ambitions étasuniennes en matière de guerre coorbitale et à sa capacité à manipuler physiquement d’autres satellites.

Le secteur privé fait depuis longtemps partie intégrante des capacités spatiales des États-Unis, et une nouvelle vague d’entreprises élargit ce rôle. Starlink d’Elon Musk, conçu comme un service Internet civil, est devenu un atout crucial pour l’armée ukrainienne durant sa guerre contre la Russie. Pendant ce temps, des entreprises comme L3Harris ont réutilisé des capteurs satellites commerciaux pour la surveillance et le suivi militaires. La Commercial Augmentation Space Reserve (CASR), lancée par le Département de la Défense en 2024, vise à se lier au secteur privé pour les opérations spatiales.

Au-delà de l’orbite terrestre, l’espace cislunaire (l’espace entre la Terre et la Lune) émerge comme une zone majeure de concurrence. En 2021, le « Primer on Cislunar Space » du Laboratoire de recherche de l’armée de l’air (AFRL) a identifié cette région comme une priorité militaire en croissance, et le Pentagone a créé le 19e escadron de défense spatiale pour surveiller l’activité dans l’espace cislunaire et les régions au-delà des orbites satellitaires traditionnelles. L’AFRL développe également le vaisseau Oracle-M pour suivre les objets en orbite cislunaire. Il a également complété les essais des propulseurs et des systèmes au sol, en mars et avril 2025 respectivement, et se tourne maintenant vers les essais de préparation au lancement.

Alors que certains experts soutiennent que la valeur stratégique de l’espace cislunaire est exagérée, la lune elle-même est de plus en plus considérée sous un angle militariste. La NASA prévoit de renvoyer des astronautes étasuniens sur la lune d’ici 2027, et le programme NOM4D de la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) vise à étudier comment les matériaux lunaires pourraient être utilisés à des fins militaires. Selon l’organe de presse Breaking Defense, la Force spatiale et l’AFRL testent également un satellite de reconnaissance lunaire appelé Defense Deep Space Sentinel pour « effectuer des opérations en orbite lunaire, y compris la surveillance de la surface lunaire ».

Mais tout le monde n’est pas convaincu du bien-fondé de ces développements. Selon Aaron Boley, codirecteur de l’Outer Space Institute, « il n’y a actuellement aucun besoin d’éliminer les débris dans l’espace cislunaire, et il semble peu probable qu’un tel besoin se fasse sentir dans les décennies à venir », comme l’indique un article publié en 2022 dans le Bulletin of the Atomic Scientists.

Dans un article de 2023 publié par Space.com, Paul Szymanski du Space Strategies Center a déclaré que des entreprises prévoient offrir un « service de téléphonie cellulaire sur la lune, et que le Laboratoire de recherche de l’Armée de l’air développe plusieurs programmes, comme la surveillance spatiale du côté caché de la lune. Rien de tout cela n’a de sens, à moins qu’un autre facteur inconnu du grand public ait changé l’attitude de tout le monde ».

Autres pays

De concert avec l’entreprise privée, les États-Unis sont à l’avant-garde de la militarisation spatiale, même s’ils sont confrontés à une concurrence croissante d’autres pays. Selon le Moscow Times, en 2015, son ancien concurrent de la guerre froide – la Russie – a réuni « ses forces aériennes et ses forces de défense aérospatiale sous un commandement unifié », celui des forces aérospatiales (VKS). La Russie a démontré ses capacités ASAT en novembre 2021, lorsqu’elle a détruit l’un de ses satellites hors service.

Juste avant d’envahir l’Ukraine en février 2022, la Russie a lancé le satellite Cosmos 2553 sur une orbite haute, fortement exposée aux rayonnements, à environ 2 000 km au-dessus de la Terre, une zone rarement utilisée par les satellites de communication ou d’observation. Les responsables étasuniens croient qu’il pourrait être lié à un projet russe visant à mettre au point une arme nucléaire spatiale. En 2024, des rapports ont révélé que la Russie développait une arme capable de désactiver des centaines de satellites en utilisant « les effets de radiation ou l’impulsion électromagnétique résultante ».

Toujours en 2024, au Conseil de sécurité de l’ONU, les États-Unis ont accusé la Russie d’avoir lancé un satellite capable d’attaquer d’autres satellites. Les experts ont estimé que ce satellite faisait partie d’une série de satellites russes similaires, lancés au cours de plusieurs années, qui pourraient transporter des armes à projectiles cinétiques. Puis en mars 2025, des responsables étasuniens ont observé plusieurs satellites russes « agissant de concert pour encercler et isoler un autre satellite qui se trouvait en orbite basse, démontrant ainsi comment ils pourraient potentiellement cibler des engins spatiaux ennemis dans un futur conflit », a déclaré un responsable dans un article de CNN.

Cependant, depuis la fin de la guerre froide, la Chine a dépassé la Russie en devenant le principal concurrent des  2024, plusieurs satellites chinois ont mené ce que les responsables étasuniens ont décrit comme des approches de « patrouilles avancées et d’attaques avancées », démontrant leur capacité à désactiver physiquement les satellites à proximité. Un général étasunien de haut rang a ensuite confirmé que la Chine testait des satellites capables de « manœuvres de combat aérien », utilisant également plusieurs engins spatiaux.

Les capacités de la Chine en matière de missiles ont également progressé rapidement. En 2021, le pays a testé plusieurs armes hypersoniques plus rapides que Mach 5 – soit cinq fois la vitesse du son – à l’aide d’un système de bombardement orbital fractionné (FOBS), dans des essais qui ont dépassé tout ce que les États-Unis ont publiquement démontré. À chaque fois, la Chine a lancé une charge utile en orbite terrestre basse qui a fait le tour d’une partie du globe, avant de larguer un planeur hypersonique qui a frappé une cible en Chine. Lors d’un autre test, le planeur a lâché un second missile pendant sa descente.

Ces essais ont jeté les bases des revendications ultérieures concernant des systèmes de frappe spatiaux plus sophistiqués. En avril 2025, des responsables militaires chinois ont affirmé pouvoir lancer des missiles depuis l’espace en utilisant diverses plateformes, y compris des véhicules planés de rentrée capables d’atteindre jusqu’à 13 000 milles à l’heure. Tout cela intervient alors que la Chine prévoit envoyer ses propres astronautes sur la lune d’ici 2030.

La Chine, la Russie et les États-Unis ont développé des lasers terrestres capables d’aveugler les satellites. À mesure que ces puissances développent leurs arsenaux, d’autres nations développent le leur. Parmi les nouveaux venus, l’Inde a démontré ses propres capacités ASAT en 2019 lorsqu’elle a abattu l’un de ses satellites.

De nouveaux pôles de pouvoir sont également en train de se former. La coordination traditionnelle entre les États-Unis et leurs alliés en Europe et au Japon fait maintenant face à une concurrence croissante de la Chine et de ses partenaires. Le projet de la Station internationale de recherche lunaire dirigé par la Chine et la Russie vise à construire une base lunaire d’ici 2035. Près d’une douzaine d’autres pays ont déjà promis leur soutien.

La gestion des risques de militarisation spatiale est la voie à suivre

Alors que Washington cherche à préserver son avance dans l’espace, cette domination même peut le rendre vulnérable. La Russie, moins dépendante des infrastructures spatiales, investit dans des systèmes conçus pour déclencher des effets en cascade. Les stratèges chinois croient quant à eux que les États-Unis gagneraient une guerre prolongée dans l’espace, mais pourraient être vulnérables à une première frappe soudaine, ce qui influence leur planification.

Les débris des précédents essais ASAT des États-Unis, de la Chine et de la Russie menacent déjà les engins spatiaux et les satellites. À mesure que davantage de pays acquièrent des technologies spatiales offensives, la vision d’une exploration pacifique et coopérative de l’espace devient plus aléatoire. Une approche plus réaliste pourrait être de reconnaître la militarisation spatiale et de se concentrer sur la gestion des risques. En se préparant au conflit, l’humanité peut encore développer des technologies et des infrastructures qui, en fin de compte, pourraient servir l’intérêt général.