La pression internationale s’intensifiait pour tenir Israël responsable. Que s’est-il passé? (traduction)

La pression internationale s’intensifiait pour tenir Israël responsable.
Que s’est-il passé?

Par Jonah Valdez, The Intercept, 24 décembre 2025
Texte original en anglais [Traduction : Vincent Marcotte; révision : Échec à la guerre]

Après l’entrée en vigueur du plan de Trump pour Gaza, les gouvernements semblaient désireux de revenir au statu quo.

« La pression internationale s’intensifiait pour tenir Israël responsable. Que s’est-il passé? », The Intercept, 24 décembre 2025
« La pression internationale s’intensifiait pour tenir Israël responsable. Que s’est-il passé? », The Intercept, 24 décembre 2025

En septembre, l’Union européenne semblait sur le point de suspendre ses accords commerciaux avec Israël à cause des violations des droits de la personne commises à Gaza. Aux États-Unis, un nombre record de législateurs démocrates ont commencé à soutenir les appels à limiter les transferts d’armements vers Israël. En Allemagne, le gouvernement du chancelier Friedrich Merz a interdit en août l’envoi à Israël d’armes qui pourraient être utilisées à Gaza. Merz s’est dit « profondément préoccupé » par « les souffrances incessantes de la population civile dans la bande de Gaza ».

Toutefois, depuis le début octobre, ces inquiétudes semblent s’évaporer avec la mise en œuvre du plan en vingt points du président Donald Trump, plan que les dirigeants mondiaux qualifient de « cessez-le-feu » ou de « plan de paix », et ce, malgré la poursuite des violences israéliennes à Gaza. La pression internationale croissante a fait place à un vif désir de retour au statu quo pour plusieurs gouvernements, législateurs et institutions.

Précisément une semaine après l’entrée en vigueur du plan pour Gaza, les parlementaires européens ont déposé leurs propositions visant à sanctionner Israël pour ses violations des droits de la personne à Gaza. Un mois plus tard, le gouvernement allemand, deuxième fournisseur d’armes en importance d’Israël, a annoncé qu’il lèverait l’embargo sur les armes imposé à son allié de longue date. La semaine dernière, [la semaine du 15 décembre,] le parlement allemand a approuvé une entente de 3,5 milliards de dollars dans le but d’élargir ses systèmes de défense antimissile afin de protéger Israël. Plus tôt en décembre, Eurovision, le populaire concours de chant, a autorisé Israël à poursuivre la compétition malgré les menaces de boycottage de l’Espagne, de la Slovénie, des Pays-Bas, de l’Irlande et de l’Islande. Le Conseil de sécurité des Nations Unies a également approuvé le plan de Trump, acceptant ainsi d’aider à former une prétendue force internationale de stabilisation.

Au Congrès étatsunien, même si les sondages montrent que la plupart des Étasunien·ne·s sont en désaccord avec l’opération militaire d’Israël à Gaza, les législateurs et les défenseurs de la « Loi pour bloquer les bombes » au Congrès ont eu du mal à profiter de l’élan suscité durant l’été 2025, n’obtenant que deux nouveaux commanditaires depuis que Trump a déclaré avoir obtenu la paix.

Que s’est-il passé?

« Maintenant qu’un « cessez-le-feu » est théoriquement en place, celui-ci a eu, à lui seul, un effet paralysant sur les militants, les défenseurs et surtout le grand public », a déclaré Tariq Kenney-Shawa, spécialiste des politiques chez Al-Shabaka. Les appels à un « cessez-le-feu immédiat » ont eu pour effet de mobiliser l’opinion publique et de faire pression pour mettre fin aux massacres. L’accord sur Gaza a donc servi d’exutoire.

En lançant des frappes sur Gaza presque chaque jour et en maintenant son blocus partiel mais illégal de l’aide humanitaire, l’armée israélienne continue de violer l’accord. De leur côté, les États-Unis se sont jusqu’à présent montrés réticents à faire respecter la trêve de manière tangible, au-delà des lettres aux propos sévères.

Dans le cadre de l’accord sur la bande de Gaza, les tirs d’armes à feu et les bombardements ont diminué sans toutefois cesser. Selon les Nations Unies et le ministère de la Santé de la bande de Gaza, l’armée israélienne a depuis frappé Gaza plus de 350 fois, tuant au moins 394 personnes et en blessant plus de 1000 autres dans toute la bande [NDT : en date du 24 décembre 2025]. Israël continue d’occuper 58 % du territoire et a établi une sorte de ligne jaune, essentiellement imaginaire, à l’intérieur de laquelle l’armée démolit des bâtiments et des infrastructures civiles. Elle tire aussi sur les Palestinien·e·s le long de cette frontière indéfinie, notamment sur deux enfants tués par un drone israélien alors qu’ils ramassaient du bois : Fadi Abu Assi, 8 ans, et Jumaa Abu Assi, 10 ans. L’armée israélienne continue également de lancer des attaques quotidiennes au-delà de la ligne jaune, notamment l’assassinat du commandant du Hamas, Raed Saad, le 13 décembre, ce qui a soulevé la colère de la Maison-Blanche.

Parallèlement à ses frappes en cours à Gaza, Israël a aussi lancé une nouvelle opération militaire en Cisjordanie. Ils y ont mené des perquisitions dans des camps de réfugié·e·s, procédé à des arrestations en masse de civils palestiniens et tué des personnes non armées, dont au moins 14 enfants lors d’affrontements avec des soldats israéliens, selon Defense for Children International-Palestine. Un garçon de 13 ans, Aysam Jihad Labib Naser, est décédé des suites d’une inhalation de gaz lacrymogène un mois après que des soldats israéliens ont attaqué l’adolescent et sa famille alors qu’ils cueillaient des olives.

Le plan de Trump pour Gaza « a fourni aux membres du Congrès une excuse bien pratique pour détourner le regard de la situation », a déclaré Josh Ruebner, directeur des politiques à l’Institute for Middle East Understanding Policy Project (IMEU Policy Project). Il appuie la « Loi pour bloquer les bombes », initialement présentée en mai [2025] par la représentante Delia Ramirez, démocrate de l’Illinois. Il a aussi admis que le projet a stagné depuis quelques mois. « La réalité est toutefois que les armes étasuniennes sont encore utilisées presque quotidiennement par Israël pour tuer des Palestinien·ne·s. »

Le gouvernement israélien a permis l’acheminement au compte-gouttes de l’aide à Gaza, mais il continue d’empêcher la plupart des organisations humanitaires internationales et palestiniennes de livrer des provisions, ce qui constitue autant une violation du plan en 20 points que du droit international. Il y a 50 millions de dollars d’aide bloqués à la frontière, dont des denrées alimentaires, des produits de soins maternels et néonataux, des traitements indispensables contre la malnutrition et de l’équipement pour les abris.

Le vendredi 19 décembre, le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), l’organisme mondial de surveillance de la sécurité alimentaire, a déclaré que Gaza n’était plus en situation de famine. L’organisme a toutefois signalé que la plupart des Gazaoui·e·s étaient toujours confrontés à « des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë ». Selon l’IPC, un demi-million de personnes demeurent en situation d’urgence alimentaire sévère et risquent la mort. Environ 2000 personnes sont toujours en situation de famine. Aggravant la crise alimentaire, les tempêtes hivernales qui ont déferlé sur la bande de Gaza ont ravagé et inondé les campements de tentes et les maisons détruites par la guerre, où des centaines de milliers de Palestinien·ne·s déplacé·e·s avaient trouvé refuge. Selon les responsables de la santé à Gaza, au moins treize personnes sont mortes à cause des conditions météorologiques. Parmi elles, Saeed Eseid Abdeen, âgé d’un mois, est décédé la semaine dernière des suites d’une hypothermie.

Tandis que l’attention et l’indignation s’estompent, Israël et ses défenseurs tentent de reprendre le contrôle du discours qu’ils ont eu du mal à imposer au cours des deux dernières années de génocide.

Lors de la conférence de Jewish Federations of North America en novembre [dernier], l’ancienne rédactrice de discours d’Obama, Sarah Hurwitz, a reproché à TikTok d’être responsable de la défaite d’Israël dans la bataille des relations publiques auprès des jeunes Étasunien·ne·s. Elle a affirmé que cette plateforme « martèle toute la journée le cerveau de nos jeunes avec des vidéos du carnage à Gaza ».

« Et c’est pourquoi nous sommes si nombreux à être incapables d’engager une conversation sensée avec les jeunes Juifs », a déclaré Hurwitz lors d’une table ronde au cours de laquelle elle a également attribué la montée de l’hostilité envers Israël à l’éducation sur l’Holocauste, qui a eu l’effet inverse de celui escompté. « Tout ce que nous essayons de leur dire, ils l’entendent à travers ce voile de carnage. »

Plusieurs semaines plus tard, dans une allocution prononcée lors d’une conférence organisée par l’organe d’information israélien Israel Haymon, propriété de Miriam Adelson, grande donatrice de droite, pro-israélienne et proannexionniste, l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton a rejeté la responsabilité des inquiétudes qu’ont les jeunes Étasunien·ne·s au sujet de Gaza sur TikTok et les réseaux sociaux. Elle a aussi qualifié les violences génocidaires diffusées en direct de « pure propagande » et de « menaces pour la démocratie ».

Hurwitz et Clinton ont omis de parler de la manière dont les répressions massives contre la liberté d’expression des défenseurs de la cause palestinienne, aux États-Unis et à l’étranger, ont alimenté ces tentatives de minimisation des atrocités commises par Israël. Elles n’ont pas non plus abordé la manière dont les préoccupations légitimes pour la sécurité du peuple juif ont été utilisées comme arme pour réprimer les discours propalestiniens.

Après la fusillade de masse survenue lors d’un événement de Hanoukka à Bondi Beach, à Sydney, en Australie, pendant laquelle deux hommes armés ont tué 15 personnes, pour la plupart des festivalières et festivaliers juifs, le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou a immédiatement saisi l’occasion pour associer cette violence à la reconnaissance par l’Australie de l’État palestinien plus tôt [en 2025], à la suite de manifestations généralisées contre le génocide dans le pays. Dans une émission de CBS Mornings consacrée à la fusillade, l’ancienne envoyée spéciale d’Israël pour la lutte contre l’antisémitisme, Noa Tishby, a plaidé pour l’adoption de la définition de travail de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, qui considère comme antisémite toute critique de l’État d’Israël.

Les législateurs de Nouvelle-Galles-du-Sud, en Australie, où se trouve Bondi Beach, envisagent actuellement d’interdire toute manifestation pendant une période pouvant aller jusqu’à trois mois. Au Royaume-Uni, les services de police de Londres et de Manchester ont réagi la semaine dernière[, semaine du 15 décembre,] à la fusillade de Bondi Beach en criminalisant le slogan « Mondialisez l’intifada », un appel à la résistance populaire contre l’occupation israélienne des territoires palestiniens, souvent interprété à tort comme un appel à la violence contre le peuple juif. Pour sa part, l’administration Trump a imposé une interdiction de voyager à toute personne détenant un passeport de l’Autorité palestinienne, évoquant des inquiétudes au sujet des « groupes terroristes désignés par les États-Unis qui opèrent activement en Cisjordanie ou dans la bande de Gaza ».

Malgré les mesures récemment prises contre le mouvement propalestinien, Kenney-Shawa a affirmé qu’à long terme, Israël et ses partisans échoueront à reprendre le contrôle du discours.

« Ils ne parviendront pas à redonner à Israël son statut d’intouchable dans la politique étasunienne; ce temps est révolu », a-t-il déclaré. « La génération Biden a manifestement grandi avec tous ces mythes sur Israël, que la génération actuelle a brisés. Celle-ci grandit avec de nouvelles connaissances sur Israël, sur sa véritable nature. »

Un nombre croissant de sondages montrent que les Étasunien·ne·s, principalement ceux et celles issus de la gauche, mais aussi de plus en plus de la droite, commencent à rejeter la relation privilégiée que le gouvernement entretient avec Israël, ce qui laisse entrevoir un rôle majeur pour ces changements lors des prochaines élections de mi-mandat et de l’élection présidentielle de 2028.

Quant à lui, le plan Trump demeure vague. Sa deuxième phase prévoit le désarmement du Hamas, même si le groupe militant et politique palestinien a déclaré qu’il rendrait ses armes seulement si un processus en vue de la création d’un État palestinien était entamé. Les responsables israéliens continuent néanmoins de rejeter les appels pour un État palestinien. À l’inverse, le cabinet de Nétanyahou a clairement fait part de sa politique officielle, qui vise à éliminer totalement les Palestinien·ne·s de Gaza et de Cisjordanie afin de créer un « Grand Israël ».

De plus, il n’est pas clair si une amélioration réelle et concrète de la situation du peuple palestinien résulte de cette sensibilisation croissante. Certains militant·e·s cherchent à rendre leurs efforts tangibles en perturbant la chaîne d’approvisionnement mondiale qui alimente Israël en armes, comme en témoignent les nouvelles campagnes menées par le Mouvement de la jeunesse palestinienne dans les ports et les entrepôts d’Oakland et du New Jersey. Au Royaume-Uni, des membres incarcérés de Palestine Action mènent une grève de la faim depuis plusieurs semaines. La fermeture des usines du fabricant d’armes israélien Elbit Systems en Grande-Bretagne figure parmi leurs revendications. La Fondation Hind Rajab continue quant à elle de déposer des plaintes en justice et des demandes d’enquête à travers le monde afin de tenir les soldats et les commandants israéliens responsables de crimes de guerre.

Au Congrès, la pression publique semble encore avoir une certaine influence sur les législateurs. Une récente résolution reconnaît « le génocide du peuple palestinien à Gaza » et souligne la responsabilité des États-Unis pour faire respecter la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. Présentée par la représentante Rashida Tlaib, démocrate du Michigan, cette résolution a obtenu l’appui de 20 autres membres du Congrès, dont la représentante Maxine Dexter, démocrate de l’Oregon, élue grâce à un soutien considérable du groupe de pression pro-israélien American Israel Public Affairs Committee (AIPAC).

« Je refuse de continuer à me faire volontairement complice », a déclaré Dexter lors de son discours pour soutenir la résolution à la Chambre des représentants. Dexter fait partie des nombreux législateurs qui ont modifié leur prise de position publique sur Israël après des manifestations persistantes de leurs électeurs devant leurs bureaux de circonscription et lors d’assemblées publiques.

« L’opinion publique a changé de manière permanente et radicale », a déclaré Josh Ruebner, de l’IMEU Policy Project. « Les gens ne peuvent pas faire abstraction de ce qu’ils ont vu au cours des deux dernières années. »