Le Canada et la « guerre d’atrocités » au Soudan : action exigée
Par Rita Morbia, The McLeod Group, 8 octobre 2025
Texte original en anglais [Traduction : Dominique Peschard; révision : Martine Eloy]
Aucun des gestes posés présentement par le Canada n’est à la hauteur de la situation. Le Canada a besoin d’un envoyé spécial au Soudan comme catalyseur pour augmenter notre engagement dans ce conflit horrifique.

A war of atrocities. Ce titre du dernier rapport de la mission d’enquête indépendante des Nations Unies au Soudan est malheureusement trop approprié. Les détails sont nouveaux, mais pas la nature sinistre de l’information. Il fournit des preuves supplémentaires, parfois avec des descriptions saisissantes et horrifiques, des conséquences de la guerre qui se poursuit depuis deux ans et demi entre les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) paramilitaires. Le conflit actif est la réalité quotidienne d’un bout à l’autre du pays. Le Soudan est maintenant de fait partitionné entre des zones contrôlées par les FAS et les FSR. La vie sous les FAS est difficile; sous les FSR, elle est impossible. Dernièrement, les FSR ont avancé vers la ville d’el-Fasher dans le Darfour Nord, laissant derrière elles la faim, la mort et la migration forcée pour des centaines de milliers de civils innocents.
Depuis le début de cette guerre, près de 12 millions de personnes ont été déplacées de force, dont un tiers ont dû carrément quitter le Soudan. Le pays connait une importante famine entrainant la mort. Des infrastructures critiques comme les installations médicales, les institutions d’enseignement, les centrales électriques, les réservoirs d’eau et les tours de communication ont été détruites. Plus de trois quarts des enfants soudanais ne vont plus à l’école.
Les FSR commettent systématiquement des violences sexuelles. Le génocide perpétré par les FSR a été confirmé par plusieurs sources, dont le Département d’État des États-Unis sous l’administration Biden. Les observateurs qui n’utilisent pas l’expression génocide soulignent néanmoins que la violence est souvent dirigée contre des groupes ethniques. Ces violences – meurtres, violences sexuelles, agressions, kidnappings et esclavage – sont exercées surtout, mais pas exclusivement, par les FSR. Entretemps, le silence des médias et de la communauté internationale est assourdissant. C’est la plus grande crise humanitaire au monde.
On ne peut pas trop insister sur les motifs économiques sous-jacents à cette guerre, en particulier la saisie de terres agricoles et le vol des richesses minérales du Soudan. Étant donné la destruction massive des infrastructures essentielles du Soudan, le fait que les belligérants ne soient pas à court d’argent défie l’entendement. Mais les FSR et les FAS ont toutes les deux des sources de revenu lucratives et stables, provenant principalement des mines d’or et à un moindre degré, d’autres minéraux (par exemple, la chromite, le minerai de fer, le cuivre et les pierres précieuses). Les revenus aurifères des FSR pour 2024 sont évalués à environ un milliard $ US. Les deux cotés tirent des revenus de l’exportation et de la vente de l’or, ainsi que des taxes, des royautés et de la protection des opérations minières et du transport du butin.
À ce jour, les négociations de paix ont échoué de manière spectaculaire pour un certain nombre de raisons, dont les multiples intérêts économiques et politiques des pays qui ont parrainé les négociations. L’Égypte qui soutient les FAS est un modeste bénéficiaire des mines d’or du Soudan, mais pratiquement tout l’or extrait par les FSR aboutit aux Émirats arabes unis (ÉAU) qui ont la réputation d’être une plaque tournante mondiale pour l’or. En retour, il y a des preuves accablantes que les ÉAU fournissent les FSR en armes, y inclus en drones sophistiqués critiques pour leur effort de guerre. En contravention de l’embargo imposé par le Conseil de sécurité des Nations Unies sur les armes à destination du Darfour, on retrouve des armes en provenance des ÉAU, de la Russie, de la Chine, de la Turquie, de la Serbie, du Yémen et de l’Érythrée, ce qui atteste de la capacité des FSR de se financer et de se procurer des armes. Nombre de compagnies minières sur le territoire des FAS sont partiellement ou totalement possédées par l’armée soudanaise ou le gouvernement. Les défenseurs des droits humains ont recommandé que l’embargo sur les armes à destination du Darfour soit non seulement renforcé, mais qu’il soit étendu à l’ensemble du pays.
Le conflit soudanais est une guerre par procuration où la force politique des FSR découle en grande partie du soutien des ÉAU. Les FSR ambitionnent de devenir un gouvernement parallèle. Mais les FAS manquent également de crédibilité, car elles sont l’institution (dirigée par le même leader) qui a écrasé la plus récente expérience démocratique du Soudan lors du coup de 2021. L’Égypte ainsi que l’Iran et l’Arabie saoudite sont des alliés des FAS. Les enjeux géopolitiques complexes de la région impliquent des acteurs comme la Russie qui lorgne une base navale stratégique au Soudan sur la mer Rouge. L’Europe semble surtout occupée à empêcher les réfugié·e·s soudanais·es d’arriver à ses frontières. Les efforts de paix de l’administration Trump ont été totalement inefficaces, alors que la disparition de USAID a eu des effets dévastateurs.
Le Canada fournira 75 millions de dollars d’aide humanitaire au Soudan en 2025. Il a annoncé des sanctions ciblées en complément de celles déjà en vigueur. Le gouvernement Carney a sporadiquement émis des déclarations – parfois en collaboration avec d’autres gouvernements – qui dénoncent les dommages causés par les acteurs armés, en leur rappelant de respecter le droit humanitaire international, tel que formulé dans les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité des Nations Unies. Le Canada prévoit permettre l’accès à la résidence à 10 000 personnes du Soudan par le biais du programme de réunification familiale. Mais ce programme oblige les demandeurs à franchir de nombreux obstacles et de toute manière, il est fermé à de nouvelles applications.
La situation est complexe mais pas insurmontable. Le Canada a la possibilité ici d’exercer un leadership considérable – à travers des engagements humanitaires, des efforts diplomatiques, des sanctions économiques et des mesures en lien avec l’immigration. Or, la situation requiert un défenseur de haut niveau avec l’expertise et l’expérience requises pour être un pôle d’action et de collaboration.
Comme premier pas pour augmenter l’engagement du Canada, le gouvernement Carney devrait nommer un Envoyé spécial au Soudan.
Cette proposition n’est pas sans précédent. Chrystia Freeland vient d’être nommée Représentante spéciale pour la reconstruction de l’Ukraine. Bob Rae a été l’Envoyé spécial du Canada au Myanmar de 2017 à 2020 et a réussi à influencer l’engagement du Canada au Myanmar de manière stratégique. Jacqui O’Neill a contribué à promouvoir l’engagement du Canada en tant qu’Ambassadrice pour les femmes, la paix et la sécurité.
Un envoyé pourrait alimenter l’agenda politique des membres du cabinet, soutenir les efforts de paix du Canada, garder le Soudan dans l’actualité, établir des liens avec la société civile et les groupes de la diaspora, être à l’écoute des Soudanais·es sur le terrain, en particulier des femmes, vérifier l’efficacité des sanctions, influencer les vis-à-vis internationaux et faire des recommandations pertinentes pour des actions gouvernementales supplémentaires. Le mandat de l’envoyé devrait inclure la question de la participation des entreprises et le financement du conflit qui perpétuent la guerre.
Aucun des gestes posés présentement par le Canada n’est à la hauteur de la situation actuelle. Le Canada a besoin d’un Envoyé spécial au Soudan qui agisse comme catalyseur pour accroitre notre engagement envers cet horrible conflit. À d’autres occasions, le Canada a exercé un leadership sur d’importantes questions internationales en utilisant stratégiquement des ressources de plaidoyer et d’action limitées.
Il est temps de relever ce défi une autre fois. L’enjeu n’est pas seulement l’avenir du Soudan; c’est notre propre humanité.
Rita Morbia travaille à Inter Pares, une organisation canadienne de justice sociale, qui soutient la lutte pour l’égalité de genre au Soudan, et ce, depuis deux décennies.