Le Canada vise les marchés du Golfe alors que ses armes alimentent la guerre au Soudan
Par Owen Schalk, Canadian Dimension, 25 novembre 2025
Texte original en anglais [Traduction et révision : Martine Eloy et Dominique Peschard]
Le soutien apporté par les Émirats arabes unis aux Forces de soutien rapide soudanaises jette une ombre sur les efforts déployés par le Canada pour conquérir de nouveaux marchés au Moyen-Orient.

Le 21 novembre, Mark Carney a atterri à Abu Dhabi, devenant ainsi le premier dirigeant canadien à se rendre dans la capitale des Émirats arabes unis depuis plus de 40 ans. Ottawa a présenté ce voyage comme une initiative visant à diversifier les échanges commerciaux – une stratégie jugée urgente après les droits de douane imposés par Donald Trump et ses menaces contre la souveraineté canadienne –, mais cette visite a également mis le Canada en contact direct avec une puissance du Golfe impliquée dans certains des conflits les plus meurtriers au monde.
Non seulement les discussions officielles à Abu Dhabi ont délibérément évité toute mention du financement par les Émirats arabes unis de crimes de guerre et peut-être même d’un génocide dans la région du Darfour au Soudan, mais la couverture médiatique qui a suivi au Canada a également omis de manière flagrante d’aborder l’implication et la complicité du gouvernement canadien dans ces atrocités.
Les Émirats arabes unis sont actuellement la plus importante destination des exportations canadiennes au Moyen-Orient (plus de 150 entreprises canadiennes opèrent dans ce pays du Golfe) et les relations sont désormais appelées à se développer dans les années à venir.
Au cours de la visite de Carney, le Canada et les Émirats arabes unis ont conclu une série d’accords, dont un Accord sur la promotion et la protection des investissements étrangers (APIE), et ont annoncé des négociations en vue d’un Accord de partenariat économique global (APEG). L’APIE est un mécanisme destiné à protéger les intérêts des entreprises canadiennes qui investissent à l’étranger, tandis que l’APEG est essentiellement un accord de libre-échange ambitieux et accéléré. Tous deux visent à consolider la mobilité des capitaux à long terme.
Selon le cabinet du premier ministre, l’APEG « réduira les droits de douane, éliminera les formalités administratives et élargira l’accès au marché pour les exportateurs canadiens de biens et de services », notamment dans les secteurs de l’ingénierie, de l’aérospatiale, de l’agroalimentaire, des produits de la mer et des secteurs numériques. Les Émirats arabes unis se sont également engagés à investir 70 milliards de dollars dans l’économie canadienne.
« Dans un monde plus divisé et dangereux, le Canada conclut de nouveaux accords avec de nouveaux partenaires », a déclaré Carney. « Nos accords avec les Émirats arabes unis attireront des milliards de dollars d’investissements au Canada… Le Canada diversifie ses échanges commerciaux et trouve de nouveaux investisseurs pour soutenir son plan visant à bâtir un Canada fort. »
Alors que Carney présente sa visite à Abu Dhabi comme un pivotement pour s’éloigner des États-Unis, en réalité, ces négociations sur des investissements sont en cours depuis plus d’une décennie. Les discussions ont été encouragées par le Canada-UAE Business Council (CUBC), créé en 2013 sous le gouvernement Harper, à la suite de l’annonce du Programme stratégique Canada-Émirats arabes unis. Parmi les membres du CUBC figurent TD Securities, Telus, BlackBerry, CAE Inc. et Brookfield Asset Management, où Carney a précédemment occupé le poste de vice-président et dans lequel il détenait des millions d’options sur actions à la fin de 2024. Jean Charest, ancien premier ministre libéral du Québec, est co-PDG du CUBC.
La visite de Carney aux Émirats arabes unis a été précédée par celle de la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, qui s’y trouvait pour inaugurer le nouveau bureau international de la province à Abu Dhabi.
Mais alors que les années de négociations commerciales entre le Canada et les Émirats arabes unis portent leurs fruits, une vague de reportages poignants publiés par les médias internationaux a documenté les extorsions, les viols et les massacres perpétrés par les Forces de soutien rapide (FSR) soutenues par les Émirats arabes unis au Soudan.
Les FSR sont issues des milices Janjaweed, organisées au début des années 2000 par l’ancien chef de l’État soudanais Omar el-Béchir pour réprimer les rebelles au Darfour, une vaste région pauvre de l’ouest du Soudan, longtemps marquée par la marginalisation politique, les tensions ethniques et la violence d’État. Au cours des années qui ont suivi sa création, le chef des FSR, Mohamed Hamdan « Hemedti » Dagalo, a transformé cette force paramilitaire en une armée conventionnelle capable de rivaliser avec les Forces armées soudanaises (FAS).
La lutte pour le pouvoir entre les FAS et les FSR, qui a éclaté après la destitution d’Omar el-Béchir en 2019 et des années de troubles politiques, a provoqué l’une des pires crises humanitaires au monde. Treize millions de personnes ont été déplacées. Selon les agences des Nations unies, la moitié de la population, soit environ 25 millions de personnes, est aujourd’hui confrontée à de l’ « insécurité alimentaire aiguë », et 8,5 millions de personnes souffrent de la faim au niveau « Urgent ». Selon les estimations, plus de 150 000 personnes ont été tuées depuis le début des combats.
Fin octobre, après un siège de 500 jours, les FSR ont pris El-Fasher (une ville de 250 000 habitants) des mains de l’armée soudanaise. Avec El-Fasher sous leur contrôle, les FSR ont effectivement pris le contrôle de l’ouest du Darfour. Les violences qui se poursuivent dans la région glacent le sang. Selon le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, environ 26 000 civils ont fui El-Fasher depuis que les FSR se sont emparés de la ville. Des milliers de personnes ont été massacrées, dont 500 patients de la maternité saoudienne de la ville. Les exécutions sommaires, les violences sexuelles et les meurtres à caractère ethnique sont monnaie courante.
Les liens entre les Émirats arabes unis et les FSR sont profonds et bien documentés. Tous deux étaient membres de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite contre le gouvernement Ansar Allah (Houthi) du Yémen, les FSR agissant en tant que mercenaires payés par les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Aujourd’hui, le soutien des Émirats arabes unis aux FSR s’inscrit dans une stratégie plus large des Émirats visant à consolider leur contrôle sur les ressources soudanaises, à savoir l’or (pour lequel les Émirats arabes unis sont une plaque tournante mondiale de premier plan) et les terres agricoles, un atout crucial pour un pays qui importe 90 % de sa nourriture en raison du manque de terres arables et de la pénurie d’eau.
Comme l’explique Joshua Craze, chercheur et journaliste spécialisé sur le Soudan, « le principal soutien du FSR est les Émirats arabes unis, qui espèrent renforcer leur domination sur le commerce lucratif de l’or au Soudan, grâce à l’acquisition d’un port sur la mer Rouge, et leur contrôle des riches terres agricoles du pays ».
Décrivant les horreurs commises à El-Fasher, Tom Fletcher, haut responsable des secours à l’ONU, a déclaré :
Des femmes et des filles sont violées, des personnes sont mutilées et tuées, en toute impunité. […] Nous n’entendons pas les cris, mais alors que nous sommes assis ici aujourd’hui, l’horreur continue. […] Des dizaines de milliers de civils terrifiés et affamés ont fui ou sont en fuite. Ceux et celles qui ont pu fuir, en grande majorité des femmes, des enfants et des personnes âgées, sont confrontés à l’extorsion, au viol et à la violence au cours de leur périlleux voyage.
Comme l’a souligné M. Fletcher, « la crise au Soudan représente, fondamentalement, un échec en matière de protection et notre incapacité à faire respecter le droit international. Des atrocités sont commises avec l’attente éhontée de l’impunité. […] Le monde a laissé tomber toute une génération ».
Malgré les preuves abondantes du soutien des Émirats arabes unis aux FSR, Carney a refusé de questionner les responsables des Émirats arabes unis sur leur rôle dans la guerre au Soudan lors de sa visite à Abu Dhabi. Cette omission n’est guère surprenante étant donné que des armes fabriquées au Canada contribuent également à alimenter le carnage au Soudan.
Lorsque El-Fasher est tombée le 26 octobre dernier, des photos ont été publiées montrant des combattants des FSR portant des fusils produits par le fabricant d’armes Sterling Cross Defense, basé en Colombie-Britannique. Les preuves visuelles de la présence d’armes de fabrication canadienne entre les mains des FSR remontent à 2023.
« Ce n’est pas la première fois que cette arme apparaît au Soudan », a rapporté la CBC. « Avec l’aide de chercheurs internationaux spécialisés dans le renseignement de sources ouvertes (open-source intelligence), l’équipe d’enquête visuelle de la CBC a vérifié au moins neuf photos ou vidéos montrant des fusils portant le logo de Sterling Cross. »
Il est probable que les Émirats arabes unis achètent des armes canadiennes et les expédient aux FSR; ce qui constitue une violation flagrante de l’embargo sur les armes imposé par l’ONU au Soudan. Comme l’a déclaré à la CBC Emadeddin Badi, chercheur principal à la Global Initiative Against Transnational Organized Crime : « Le Canada exporte pour des millions de dollars d’armes et de systèmes vers les Émirats arabes unis, qui approvisionnent les FSR. […] Les Émirats arabes unis ne disposent pas d’une industrie de défense nationale suffisamment solide pour approvisionner plusieurs groupes paramilitaires à travers le pays. »
Les données les plus récentes sur les exportations d’armes canadiennes révèlent qu’en 2024, Ottawa a approuvé plus de 7 millions de dollars de ventes d’armes aux Émirats arabes unis.
Malgré sa réputation de gardien de la paix international, le Canada est en fait un important marchand d’armes mondial. Comme je l’ai documenté dans Canadian Dimension, le Canada contribue moins qu’un pourcent du total des casques bleus de l’ONU, tout en étant le 17e plus important exportateur d’armes au monde.
Tout au long du XXe siècle, le Canada s’est forgé une solide réputation d’exportateur d’armes vers certains des gouvernements les plus répressifs du monde. Ottawa a approuvé d’importants transferts d’armes vers l’Iran du Shah, et des armes de fabrication canadienne ont ensuite fait leur apparition dans l’arsenal des forces de Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak, comme le relate Ernie Regehr, fondateur du Project Ploughshares, dans son livre Arms Canada publié en 1987 :
Ces dernières années, des composants militaires canadiens ont été fournis pour des systèmes d’armes […] qui ont été envoyés dans presque toutes les zones de guerre et tous les points chauds actuels du monde : le Zimbabwe et l’Angola en Afrique australe; le Tchad, la Libye et le Maroc en Afrique du Nord; le Soudan dans la Corne de l’Afrique; l’Égypte, Israël, la Jordanie, la Syrie, le Liban et l’Arabie saoudite au Moyen-Orient; l’Iran et l’Irak dans la région du golfe Persique; l’Indonésie et les Philippines dans le Pacifique; le Pakistan, la Thaïlande et la Corée du Sud en Asie; le Salvador et le Honduras en Amérique centrale; le Chili et l’Argentine en Amérique du Sud.
Les exportations d’armes du Canada sont profondément ancrées dans des conflits partout dans le monde. Les armes fabriquées au Canada constituent une part importante de l’arsenal de l’Arabie saoudite. Lorsque les forces saoudiennes ont mené l’invasion du Yémen en 2015 – une guerre qui a fait environ 400 000 morts – un panel de l’ONU a explicitement accusé le Canada de « perpétuer le conflit » en continuant à vendre des armes à Riyad. Parmi les partenaires du Canada dans cette guerre figuraient les Émirats arabes unis et les FSR.
La technologie canadienne a été utilisée par l’armée américaine pour bombarder des bateaux civils dans les Caraïbes, sous le prétexte douteux qu’ils transportaient de la drogue en provenance du Venezuela. Des entreprises d’un bout à l’autre du Canada – de General Dynamics à Valleyfield, au Québec, à Magellan Aerospace à Winnipeg, au Manitoba – ont également fourni du matériel pour le génocide perpétré par Israël à Gaza.
Aujourd’hui, la communauté internationale sait que les armes fabriquées au Canada contribuent également aux atrocités commises au Soudan avec le soutien des Émirats arabes unis. C’est une révélation sinistre mais prévisible. Ottawa mène depuis longtemps une politique d’exportation d’armes qui privilégie le profit au détriment des principes, favorisant régulièrement la violence à l’étranger tout en se distanciant des conséquences.
En éludant toute discussion sur le rôle du Canada dans l’armement des FSR – et en évitant la question plus large de l’interventionnisme émirati – Carney a présenté la « diversification commerciale » comme un simple euphémisme pour désigner le renforcement des liens avec un gouvernement impliqué dans des atrocités de masse. Les enjeux moraux de la guerre au Soudan sont peut-être impossibles à ignorer pour des millions de civils, mais pour Ottawa, ils semblent négociables.
Loin de « Construire un Canada fort », la visite du premier ministre à Abu Dhabi marque ainsi l’aboutissement d’une décennie d’efforts visant à garantir l’accès des capitaux canadiens à un marché lucratif dans le Golfe. Si cela requiert de fermer les yeux sur les victimes des ventes d’armes canadiennes et sur les conséquences brutales de la politique des Émirats arabes unis au Soudan, le gouvernement a montré qu’il était tout à fait disposé à le faire. Dans la politique étrangère canadienne, le profit ne l’emporte pas simplement sur la souffrance humaine, il l’éclipse complètement.
Owen Schalk est l’auteur de Targeting Libya: How Canada went from building public works to bombing an oil-rich country and creating chaos for its citizens (octobre 2025) (Cibler la Libye : comment le Canada est passé de la construction d’ouvrages publics au bombardement d’un pays riche en pétrole et à la création de chaos pour ses citoyens – notre traduction), une exploration du rôle central – bien que peu connu – du Canada dans l’histoire de la Libye, disponible chez Lorimer Books.