Portée géopolitique de l’AUKUS

Portée géopolitique de l’AUKUS[1]

Un nouveau traité de sécurité américano-britanno-australien, et un président français irrité par l’abandon du contrat de vente impliquant ses sous-marins

par Shiobara Toshihiko[2], professeur associé, Université de Kochi[3], Japon, 22 octobre 2021
Texte original en japonais [Traduction et révision : Jacques Grenier]

 

Le 15 septembre 2021, Joe Biden, président des États-Unis, Boris Johnson, premier ministre du Royaume-Uni et Scott Morrison, premier ministre de l’Australie annonçaient conjointement la création de l’AUKUS, ce traité qui définit, pour leurs trois pays, un nouveau cadre de coopération en matière de sécurité.  L’annonce a fait énorme sensation et a suscité une série de commentaires en Europe, aux États-Unis et au Japon.  Cependant parmi ces contributions, les éléments dignes de mention ne m’apparaissent pas si nombreux (signalons toutefois l’excellent article paru dans The Economist : « How AUKUS will transform the Indo-Pacific strategic landscape »[4]).  Je me proposerai donc ici de jauger à nouveau l’impact de l’AUKUS sur la réalité militaire et l’évolution de l’activité diplomatique.   Et je le ferai à partir d’une approche géopolitique qui s’intéresse aux luttes en vue de l’atteinte d’une position d’hégémonie.

L’AUKUS et la stratégie militaire

La Royal Australian Navy dispose actuellement d’une flotte de six sous-marins de classe Collins construits entre 1990 et 2003 d’après un plan suédois.  En 2009, le Livre blanc soumis par le gouvernement australien, et qui portait le titre Defending Australia in the Asia Pacific Century : Force 2030[5]  (‘Défendre l’Australie au siècle de l’Asie-Pacifique : Force 2030’), indiquait clairement qu’« en vue de remplacer les six sous-marins de classe Collins actuellement en service, douze nouveaux sous-marins à propulsion non nucléaire et à long rayon d’action, devant être assemblés en Australie-Méridionale », seraient bientôt mis en chantier.  Pourtant, en 2016, l’Australie décidait finalement que son sous-marin nouvelle génération serait plutôt une version à propulsion conventionnelle (non nucléaire) du nouveau sous-marin Barracuda, proposé par la France.  Un contrat portant sur la livraison de douze sous-marins de type hybride diésel-énergie électrique Shortfin Barracuda était alors signé avec Groupe naval, une entreprise dans laquelle le gouvernement français détient une participation majoritaire.  Le coût, initialement estimé à 28 milliards de dollars, devait vite passer à 48,3 milliards, puis encore à plus de 60 milliards.  La livraison du premier sous-marin de la série était fixée à 2030, et celle du dernier, à 2040.

Or, à la suite de l’annonce de l’AUKUS, l’Australie a exprimé son intention d’abandonner le contrat avec la France, pour se doter plutôt de sous-marins furtifs à long rayon d’action propulsés à l’énergie nucléaire.  Et ce dans le but de concurrencer efficacement la marine chinoise.  Le gouvernement australien se dit maintenant prêt à investir autour de 66 milliards de dollars dans le projet, l’objectif étant de prendre possession du premier sous-marin en 2036.  Au total, huit sous-marins à propulsion nucléaire seront construits.  Le choix se fera entre le modèle Astute de conception britannique ou le Virginia étasunien. Parmi les motifs qui ont mené à cette volte-face, on peut probablement citer la frustration éprouvée par l’Australie devant la décision française de geler temporairement le contrat.  Mais plus déterminant est le fait que les sous-marins à propulsion nucléaire tirent parti d’une plus grande extension du rayon d’action ainsi que d’une vitesse plus facile à soutenir lorsqu’il s’agit de naviguer en haute mer, et sur de longues distances.  En réalité, des sous-marins conventionnels appareillant de la base navale de Perth, siège de la flotte sous-marine australienne, pour effectuer des patrouilles à l’intérieur des zones conflictuelles de la mer de Chine méridionale, bénéficient de très peu d’autonomie.  Ils doivent retourner à leur base après deux semaines, pour y être ravitaillés et recevoir les services qui les maintiendront opérationnels.  Dans le cas de sous-marins propulsés à l’énergie nucléaire, par contre, on acquière la possibilité de rester submergé tant et aussi longtemps qu’on dispose d’assez de nourriture pour sustenter un équipage.  Plus précisément, en cas d’affrontement militaire dans l’océan Indien, la marine australienne, de concert avec ses alliés, doit pouvoir empêcher une puissante flotte chinoise de pénétrer, puis de se déployer dans la région.  Il devient ainsi avantageux d’être en mesure de prolonger, pour plus de 11 jours, et même jusqu’à 77 jours, la période de manœuvre en mer de Chine méridionale, ce que permettra un sous-marin à propulsion nucléaire.

Le point sur les sous-marins à propulsion nucléaire

Cette stratégie exploite également les vulnérabilités des sous-marins chinois.  Selon le dernier rapport du Département étasunien de la Défense, Military and Security Movements over the People’s Republic of China 2020« [6] (‘Manœuvres militaires ou visant à assurer la sécurité de navigation, menées à l’encontre de la République populaire de Chine 2020’), la marine de l’Armée populaire de libération (MAPL) chinoise dispose des unités suivantes : 4 sous-marins à propulsion nucléaire aptes à lancer des engins balistiques (SSBN) auxquels s’ajoutent 2 navires, 6 sous-marins d’attaque propulsés aussi au nucléaire (SSN) et 50 sous-marins d’attaque à propulsion diésel (SS).  La présence du SSBN opérationnel de classe Jin équipé de missiles balistiques (SLBM) CSS-N-14 (JL-2) soulève particulièrement l’appréhension.  Chaque SSBN de classe Jin peut transporter jusqu’à 12 SLBM JL-2. Le SSBN chinois du type 096 nouvelle génération se verra sans doute très bientôt mis en chantier.  Et celui-ci sera équipé d’un nouveau type de SLBM.  « Le PLAN prévoit que les SSBN 094 et 096 demeureront simultanément opérationnels et qu’ils seront éventuellement en mesure, d’ici 2030, d’abriter jusqu’à 8 SLBM », souligne le rapport.

Selon d’autres sources, le Service de renseignement de la marine étasunienne estime que les sous-marins à propulsion nucléaire chinois passeront à 21 d’ici 2030, alors que les forces navales des États-Unis comptent environ 300 navires, dont 68 sous-marins, tous propulsés au nucléaire (le rapport indique que la Chine dispose au total d’environ 350 navires ou sous-marins, comparé à la force de frappe de la marine étasunienne comptant autour de 293 bâtiments au début de la présente décennie).  On peut donc conclure que les capacités de la Chine, pour ce qui est des sous-marins, demeureront relativement faibles tout au long des prochaines années.

En ce qui a trait aux sous-marins offensifs à propulsion nucléaire, les États-Unis envisagent actuellement le remplacement des unités de classe Los Angeles (62 déjà construits, 29 en service) par la nouvelle classe Virginia (19 déjà construits, et 66 autres prévus).  Par ailleurs est également en cours la construction de sous-marins stratégiques à propulsion nucléaire nouvelle génération de classe Columbia qui remplaceront ceux de classe Ohio.

Le gouvernement australien est avantagé actuellement du fait que, au moment où les États-Unis sont à se défaire des sous-marins de classe Los Angeles, il lui deviendra facile d’en recevoir en location (tant parmi ceux toujours en service après 40 ans que pour ceux encore relativement neufs après une quinzaine d’années d’utilisation).  Ce faisant, il deviendra possible, pour les Australiens, d’apprendre à opérer les sous-marins propulsés au nucléaire et de se familiariser aux tâches d’entretien que ceux-ci nécessitent.  La mise en place progressive, au pays même, d’une base industrielle et de programmes de formation d’une main d’œuvre spécialisée en construction de sous-marins devient de même envisageable (grâce à la coopération fournie par les États-Unis et le Royaume-Uni).

Le combustible utilisé dans les réacteurs nucléaires des sous-marins fait usage d’uranium hautement enrichi.  Existe donc un risque que l’association de cet élément à la force de propulsion des sous-marins mène à la prolifération nucléaire tel que décrit par le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP).  En ce sens, le gouvernement australien, de même que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), responsables de faire vivre le traité, ont l’obligation de développer les mécanismes qui garantiront son plein respect.  Notons que, en ce qui concerne la question de la dotation de ces sous-marins en missiles nucléaires, le président Biden continue  toujours d’afficher une attitude de dénégation.

Mais le danger de prolifération n’est jamais irréel.  On pourrait arguer, par exemple, que, aux temps de Charles de Gaulle, de Georges Pompidou ou de Jacques Chirac, le fait de possession d’armes nucléaires, associé au développement des centrales nucléaires, n’ait servi, en France, que de simple arrière-plan à la faculté nouvellement acquise par le pays de mener une politique étrangère quelque peu indépendante des États-Unis.  Cependant il n’en reste pas moins vrai que là, dans ce pays même, encouragées par ce contexte particulier, l’expansion de l’arsenal nucléaire ainsi que la croissance en nombre des centrales nucléaires ont effectivement pu être promues pendant toute la période concernée.  Et ce jusqu’au moment où, en 2007, le président Nicolas Sarkozy décidait de rétablir la pleine participation de la France au commandement militaire intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).  C’est bien suite à cette décision présidentielle que le gouvernement français se verra forcé, en 2014, d’endosser la vente de la composante Énergie d’ALSTOM (composante active, entre autres, dans la fabrication de turbines à gaz dédiées aux réacteurs nucléaires civils et militaires en France) à la firme étasunienne General Electric (GE).

Pour amener la direction d’ALSTOM et les autorités françaises à franchir cette étape, le gouvernement étasunien a manœuvré pour obtenir l’arrestation de quatre hauts responsables d’ALSTOM accusés de corruption, et subséquemment extradés vers les États-Unis en vertu de la Loi portant sur l’extraterritorialité.  Le ministre du Développement économique de l’époque, Arnaud Montebourg, a bien tenté de bloquer l’accord, affirmant que la vente affecterait les intérêts stratégiques de la France, mais Montebourg a plutôt été limogé pour, ironiquement, être remplacé par nul autre qu’Emmanuel Macron.  Macron approuva ensuite l’acquisition par la société étasunienne, permettant ainsi à la transaction d’aboutir.  À la lumière de ce retour à l’histoire récente, il doit maintenant apparaître clair que, exposée en outre à une opposition renforcée de la part du gouvernement des États-Unis, la France se trouvait aujourd’hui dans l’impossibilité totale d’assurer à l’Australie la livraison de sous-marins à propulsion nucléaire que celle-ci convoite désormais.

Ajoutons, en terminant, que  l’AUKUS pourra mousser librement la coopération trilatérale dans les domaines de l’IA, de la cybernétique et de la technologie quantique, des domaines d’expertise prenant de plus en plus d’importance dans le monde militaire. On dit également que l’AUKUS est en train d’explorer les stratégies d’intégration des chaînes d’approvisionnement destinées à l’industrie de la défense.  En ce sens, il est patent que l’AUKUS est extrêmement bien accordé au travail fourni par l’Alliance pour le renseignement  Five Eyes  qui unit déjà le Canada et la Nouvelle-Zélande au groupe des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Australie.  On sait aussi que ces cinq pays construisaient déjà, vers 1948, un premier système d’écoutes téléphoniques voué à des fins militaires, baptisé Echelon.  Ce système profitait alors de l’accord BRUSA datant de 1943, conclu entre le Royaume-Uni et les États-Unis, et qui portait sur les activités de surveillance en communications.  (Il est maintenant certain qu’à notre époque, en plus d’informations d’importance militaire, on intercepte aussi des communications de grand intérêt pour les secteurs des affaires et des échanges commerciaux).

L’AUKUS, du point de vue de l’activité diplomatique

Si on appréhende maintenant l’AUKUS du point de vue de la diplomatie, outre les Five Eyes mentionnés plus haut, le Quad retient alors aussi tout de suite notre attention.  Ce regroupement de nature diplomatique, qui porte l’idée initialement promue par le Japon d’un « espace indopacifique libre et ouvert », compte maintenant quatorze ans d’histoire.  Il se compose des États-Unis, de l’Australie, de l’Inde et du Japon.  Attendons-nous à ce que la coordination entre l’AUKUS et le Quad devienne un thème porté à l’avant-plan.  Peut-être bien que les États-Unis souhaiteront que le Japon et l’Inde, pays membres du Quad, travaillent maintenant, de concert avec l’AUKUS, dans des domaines liés à la sécurité, tels que l’IA ou les ordinateurs quantiques.  De plus, en ajoutant éventuellement la Corée du Sud et Taïwan, il devrait être possible de concurrencer la Chine en standardisant les technologies avancées de nouvelle génération.

Sur le thème de la coopération impliquant les sous-marins propulsés au nucléaire, il faut dire que l’Inde dispose déjà, depuis 2012, d’un de ces sous-marins de classe B, le Schuca, reçu en location de la Russie contre un versement de 900 millions de dollars.  L’Inde a subséquemment renommé ce bâtiment le Chakra.  Le contrat venant à expiration en 2022, la marine indienne  signait, dès mars 2019, un nouveau contrat de location visant un autre sous-marin russe de classe Akula Pike B (Akula-1 selon la classification de l’OTAN) qu’elle destine à un rôle d’appoint.  Les coûts de location s’élèvent à plus de 3 milliards de dollars.  Ce sous-marin devrait rejoindre l’Inde d’ici 2025. C’est ainsi qu’une coopération entre la marine indienne et la marine royale australienne, dans l’océan Indien de même que dans la mer de Chine méridionale, peut être prévisible.

La nuit suivant l’annonce de la formation de l’AUKUS, le ministère chinois du Commerce a signifié que la Chine avait officiellement sollicité son adhésion au Partenariat transpacifique global et progressif (PTPGP, [ou CPTPP selon l’acronyme anglais]).  Le ministre du Commerce, Wang Wentao, venait de téléphoner en Nouvelle-Zélande (pays dépositaire) pour transmettre la demande de la Chine au ministre O’Connor, son homologue responsable du commerce et à de la promotion des exportations.  Wang, en même temps, faisait parvenir les documents requis à sa demande d’adhésion.  Pourtant la Chine promeut aussi par ailleurs le Partenariat économique régional global (PERG) [en anglais RCEP, pour Regional Comprehensive Economic Partnership Agreement] qui, à la différence du PTPGP, ne pose, pour sa part, aucune espèce de conditions contraignantes telles l’obligation de se conformer aux lois du travail, ou encore des contrôles visant les entreprises du secteur public.  L’activité soutenue de la Chine a même déjà abouti à ce que, le 15 novembre 2020, les dix pays de l’ASEAN (Brunei Darussalam, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Myanmar, Philippines, Singapour, Thaïlande et Vietnam) rejoints par le Japon, la Chine, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande se réunissent  à quinze lors d’un sommet de chefs d’État et de gouvernement au cours duquel a eu lieu la cérémonie de signature de l’accord PERG.

Onze pays sont actuellement partie au PTPGP.  L’inclusion de la Chine à ce Partenariat nécessite le consentement unanime de tous les pays membres.  Or, le PTPGP compte l’Australie dans ses rangs, qui, en même temps, vit des frictions commerciales avec la Chine.  Il y a aussi le Vietnam qui s’avère en relation conflictuelle avec la Chine dû aux différends territoriaux dans la mer de Chine méridionale.  En 2021, le Royaume-Uni a lui aussi sollicité son adhésion au PTPGP, tandis que Taïwan faisait de même le 22 septembre dernier.  Compte tenu de ce contexte bien compliqué, l’objectif visé par la Chine en sollicitant son adhésion à cette même organisation n’apparaît pas si clair. Réagissant à l’AUKUS, la Chine vise-t-elle à générer quelque secousse dans les relations commerciales ?

Le mouvement qui, à terme, a évolué vers l’établissement du PTPGP avait d’abord pris naissance dans la volonté des États-Unis de promouvoir un concept de libre-échange entre douze pays, ce qui a mené à un premier Accord de partenariat transpacifique (APTP).  Le groupe de négociateurs d’alors, incluant quatre pays de l’ASEAN, faisait figure de pilier central non militaire, dans le cadre de l’initiative dite « pivot vers l’Asie » lancée par le président Barack Obama.  Toutefois, suite au retrait décidé par le président Donald Trump, la stratégie étasunienne se trouve encore actuellement passablement désarticulée. Dans l’article relevé plus haut de The Economist, on souligne pertinemment que « l’antipathie du Congrès des États-Unis rend peu probable que Biden se mette, de nouveau, à travailler au concept ».

Le président français Emmanuel Macron, rendu furieux par la création de l’AUKUS et par l’annulation du contrat des sous-marins à propulsion nucléaire, a rappelé temporairement les deux ambassadeurs de la France en poste aux États-Unis et en Australie.  Du point de vue diplomatique, le mécontentement des pays européens est majeur.  Car le retrait égoïste, fin septembre, des troupes étasuniennes stationnées en Afghanistan n’a fait qu’ébranler fortement la confiance des pays membres de l’OTAN à l’encontre des États-Unis.

« Cap sur l’Océanie : l’AUKUS ne constituera-t-il qu’un bloc strictement anglo-saxon ? »  C’est avec cette interrogation que se pointe, à ce stade, une manière de voir les choses qui mystifie.  L’Océanie dont il est question ici réfère à ce pays décrit dans 1984, le roman dystopique œuvre de George Orwell.  Dans le roman, l’Océanie est ce pays qui est né de l’unification, à l’intérieur de leurs frontières de 1945, des États-Unis et de l’Empire britannique.  Dessinée avec  l’idée d’intégrer en une seule « Anglo-Saxon House » toutes les juridictions qui, ultérieurement, pourraient succéder à l’Empire britannique, Londres, où se campe le scénario, y est érigée en unique métropole de l’Océanie.  Il n’existe plus alors que trois pays sur toute la surface du globe, les deux autres étant l’Eurasie et l’Asie orientale.  Alors que le premier inclut l’entièreté de l’Europe continentale et le territoire de l’URSS, le deuxième, posant la Chine en son centre, inclut également le Japon.

L’article du journal cité plus haut, et rédigé en russe, précise que « Dans la seconde moitié du XXIe siècle, il est tout à fait possible que l’Océanie d’Orwell corresponde encore, de manière univoque et dans le langage commun, à la Maison anglo-saxonne ».

Le fait est que même si la coopération militaire entre le Royaume-Uni et la France avait constitué, jusqu’à une période récente, la colonne vertébrale du continent européen, le retour complet de la France dans le giron de l’OTAN a rendu nécessaire la négociation d’un nouveau traité de coopération franco-britannique en matière de défense.  Ce nouveau traité a, en novembre 2010, pris forme à travers la signature d’une série d’accords réunis sous l’appellation de Lancaster House.  Cet accord franco-britannique de Lancaster ne s’est toutefois jamais vu abrogé, malgré l’événement du retrait britannique de l’UE (Brexit).  Et pourtant le Royaume-Uni a présentement tendance à se concentrer, à l’insu de la France, sur l’univers anglo-saxon, comme lieu où se pratiquerait une « communication globale », en opposition à la région locale que serait l’Europe.  Le concept de « Global Britain », forgé au sein du noyau dur du Foreign Office, se pose comme symbole de la nouvelle donne.

La demande d’adhésion du premier ministre Johnson au PTPGP s’inscrit dans la stratégie du Global Britain, centrée sur l’espace indopacifique.  Ce qui mène à l’AUKUS. En revanche, la « stratégie de l’UE pour une coopération dans l’espace indopacifique[7] », annoncée le 16 septembre, se voit alors « mise de côté » au profit de la stratégie en Indo-Pacifique, stratégie maintenant élaborée entre les deux seuls partenaires que sont le Royaume-Uni et les États-Unis.

La géopolitique a pour objet d’étude la lutte que se livrent les puissances en vue de s’élever à une position d’hégémonie.  Et cette lutte se développe à la grandeur du monde. La géopolitique appréhende l’analyse à partir de points de vue divers : le politique, l’économique ou les réalités sociales.  En ce sens, l’AUKUS qui vient d’entrer en scène ne doit pas manquer de faire l’objet d’analyse sérieuse, et ce à partir d’angles d’observation diversifiés.  Je garderai à l’esprit l’importance d’y poser un regard assidu et attentif.

(Publié le 22 octobre 2021 dans la revue Ronza produite par le journal Asahi Shimbun)

(traduction du japonais : Jacques Grenier)

 

[1] NdT : le texte original https://webronza.asahi.com/politics/articles/2021101500005.html s’accompagne de deux tableaux repris de The Economist : https://www.economist.com/briefing/2021/09/25/aukus-reshapes-the-strategic-landscape-of-the-indo-pacific

[2] NdT : Suivant l’usage japonais, le nom de famille de l’auteur précède ici son nom personnel.

Né en 1956. Maîtrise en économie (Université Hitotsubashi Gakuin).  Doctorat en sciences de l’éducation (Université de  l’Hokkaido). Ancien correspondant à Moscou pour l’Asahi Shimbun.  A publié plusieurs ouvrages sur la place du militaire en Russie ; la relation Russie-Ukraine ; l’histoire des officiels de l’administration, et la corruption des officiels ; l’éthique des affaires ; le fossé entre volonté populaire et monde politique.

[3] NdT : prononcer kô tshi

[4] https://www.economist.com/briefing/2021/09/25/aukus-reshapes-the-strategic-landscape-of-the-indo-pacific

[5] https://www.aph.gov.au/About_Parliament/Parliamentary_Departments/Parliamentary_Library/pubs/rp/rp1516/DefendAust/2009

[6] https://media.defense.gov/2020/Sep/01/2002488689/-1/-1/1/2020-DOD-CHINA-MILITARY-POWER-REPORT-FINAL.PDF

[7] https://eeas.europa.eu/sites/default/files/jointcommunication_2021_24_1_en.pdf