Quatre-vingts ans depuis la dernière guerre mondiale : combien de temps avant la prochaine?
Par Tessa Morris-Suzuki, Asia-Pacific Journal | Japan Focus, 15 août 2025
Texte original en anglais [Traduction et révision : Échec à la guerre]
Note de la rédaction :
Cet article fait partie d’un recueil d’essais intitulé Réflexions critiques sur le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, publié en août 2025.

Quatre-vingts ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale en Asie-Pacifique, un changement subtil mais crucial s’opère dans l’opinion publique mondiale. Le spectre de la guerre a pris une tournure terrifiante. Alors que s’effrite le cadre centré sur les Nations unies, créé pour maintenir la paix après la Seconde Guerre mondiale, et que sont abandonnés les régimes de limitation des armements mis en place pour prévenir un conflit nucléaire mondial, les discours bellicistes se multiplient partout. Les efforts visant à recréer ces régimes de paix sous des formes plus efficaces et plus inclusives ont été abandonnés, remplacés par un militarisme effréné et une rhétorique trompeuse à couper le souffle sur la nature même de la guerre. Alors que de nouveaux conflits font rage en Ukraine, au Moyen-Orient et ailleurs, l’idée qu’une guerre plus large – pouvant inclure l’utilisation d’armes nucléaires « tactiques » – est désormais probable, voire inévitable, est de plus en plus acceptée.
Au Royaume-Uni, par exemple, la stratégie de sécurité nationale 2025 du gouvernement Starmer lance l’avertissement que « pour la première fois depuis de nombreuses années, nous devons nous préparer activement à la possibilité que le territoire britannique soit directement menacé, potentiellement dans un scénario de guerre ».1 Sa réponse (reprise par de nombreux pays d’Europe occidentale et au-delà) consiste à augmenter les dépenses militaires, à « investir davantage dans la puissance militaire et à mettre l’accent sur l’augmentation de la létalité de nos forces armées », tout en devenant « sans remords et plus systématique dans la poursuite de nos intérêts nationaux ».2
Pendant ce temps, au Japon, la notion même d’« autodéfense », qui sous-tendait les interprétations d’après-guerre de la constitution pacifiste, a été remise en cause. Depuis l’adoption de la « loi sur la paix et la sécurité » en 2015, le recours à la force militaire est déclaré légitime non seulement dans le cas d’une attaque effective contre le Japon, mais aussi en cas de « crise existentielle » [sonritsu kiki] : un concept dangereusement vague couvrant les conflits à l’étranger considérés comme une menace pour « la survie de notre pays » et pour « la vie, la liberté et le droit au bonheur du peuple ».3 On pourrait citer comme exemples le blocus du détroit d’Ormuz, une attaque contre un navire transportant des citoyen·ne·s japonais·es, ou même une cyberattaque menaçant de causer de graves dommages au Japon.4
La redéfinition de la « légitime défense » s’est accompagnée d’une série d’augmentations importantes des dépenses militaires, dont la plus récente est exposée dans le Livre blanc de 2025 sur la défense du Japon. Ce dernier appelle à une « dissuasion étendue des États-Unis, centrée sur la dissuasion nucléaire », tout en proposant une expansion future de la légitime défense au cours de la prochaine décennie, et ce, « afin de pouvoir prévenir ou repousser les invasions plus tôt, à une plus grande distance ».5 Cet appel aux armes est présenté dans un style kawaii, avec des dessins de jeunes hommes et femmes souriant·e·s, vêtu·e·s d’uniformes attrayants, les yeux brillants alors qu’ils et elles se lancent dans l’aventure d’une carrière militaire. [NDT: voir les dessins en question sur la page couverture du Livre blanc]
Sanseitō, le parti politique d’extrême droite qui a réalisé des gains remarquables lors des élections à la Chambre haute du Japon en juillet 2025, pousse la rhétorique guerrière beaucoup plus loin. Le chef du parti, Kamiya Sōhei, souhaite que le Japon engage un débat sur l’acquisition d’une « force de dissuasion » nucléaire nationale et observe que « dans la situation actuelle, les armes nucléaires sont les meilleures armes ».6 Comme le dit Saya, sa collègue parlementaire du Sanseitō, « [l]es armes nucléaires sont les moins coûteuses [mottomo yasuagari] et constituent l’une des mesures les plus importantes pour renforcer la sécurité ».7
Il pourrait être tentant de décrire le monde comme retournant aux jours sombres des années 1930, mais une meilleure analogie serait les années précédant la Première Guerre mondiale, lorsque les nations ont réagi aux changements dans l’équilibre mondial des pouvoirs en se repliant dans un cycle suicidaire de suspicion mutuelle et de chauvinisme militarisé. Selon les termes de l’historien Christopher Clark, les nations sont devenues « des somnambules, vigilantes mais aveugles, hantées par des rêves, mais incapables de voir la réalité de l’horreur qu’elles s’apprêtaient à infliger au monde ».8
Huit décennies après Hiroshima, Nagasaki et la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’équilibre mondial des pouvoirs est à nouveau en train de changer rapidement. Mais aujourd’hui, il existe environ 12 500 armes nucléaires dans le monde9, avec des puissances explosives allant de 10 tonnes à 50 mégatonnes (50 000 000 tonnes) [de TNT]. Pour comprendre l’impact d’une seule bombe de 15 kilotonnes (15 000 tonnes), il suffit de regarder – mais vraiment regarder, un par un – les centaines de dessins réalisés par les survivant·e·s du bombardement atomique d’Hiroshima. Ils ne donnent qu’un aperçu microscopique de la réalité de la « létalité de la puissance dure » dans un monde nucléaire.
Au plus fort de la guerre froide, le gouvernement britannique de Margaret Thatcher a conçu une campagne intitulée « Protect and Survive » (Protéger et survivre), comprenant une brochure et des émissions radiophoniques et télévisées expliquant aux citoyen·ne·s comment se préparer à une attaque nucléaire (bien que les émissions télévisées n’aient jamais été diffusées). La brochure a été vivement critiquée, surtout pour l’absence totale de reconnaissance que la guerre nucléaire détruirait toute la structure sociale et écologique de la nation et du monde. Un commentateur l’a qualifiée de « sinistre mais pathétique »10, et sa publication a alimenté le mouvement anti-guerre britannique.
Dans une réponse intitulée « Protester et survivre », l’historien Edward Palmer Thompson a fait remarquer :
Il n’a jamais été vrai que la guerre nucléaire est impensable. […] Ce qui est impensable, c’est que la guerre nucléaire nous arrive à nous. Tant que nous pouvons supposer que cette guerre ne sera infligée qu’à eux, cette idée nous vient facilement. […] Nous projetons les autres vers la mort en les définissant comme l’Autre, l’ennemi, les Asiatiques, les marxistes, les non-humains [et, pourrions-nous ajouter, les Chinois, les Russes, les terroristes]. […] L’esprit humain déformé est l’arme apocalyptique ultime.
Permettre aux puissances mondiales de redevenir des somnambules, trébuchant dans les horreurs d’un conflit nucléaire, serait le pire des crimes contre l’humanité et contre le cosmos naturel dans lequel nous avons le privilège immérité de vivre. Quatre-vingts ans après la fin de la dernière guerre mondiale, rien n’est plus important que d’empêcher la glissade vers la prochaine.
Tessa Morris-Suzuki est professeure émérite d’histoire japonaise à l’Université nationale d’Australie.