En quoi l’utilisation de la métaphore « Faire la guerre » au coronavirus est-elle dangereuse?

(Photo: Jeff Swensen/Getty Images)

En quoi l’utilisation de la métaphore « Faire la guerre » au coronavirus est-elle dangereuse?

par Susan Sered*, Common Dreams, 3 avril 2020

Texte original en anglais – [Traduction : Claire Lapointe; révision/correction : Nathalie Thériault]

Les guerres servent d’excuses pour écarter les enjeux en matière de justice ou de droits de la personne; les responsables prétendent que ces questions détournent l’attention de la « véritable » mission.

« Nous sommes en guerre contre le virus » — Joe Biden, candidat à la présidence et ancien vice-président

« Je considère [cette situation], en un sens, comme celle d’un président en temps de guerre » — Donald Trump, président

« Le président a dit que c’est une guerre. Je suis d’accord. C’est une guerre » — Andrew Cuomo, gouverneur de l’État de New York

Je suis troublée par l’utilisation de métaphores guerrières pour décrire la manière dont les États-Unis réagissent ou devraient réagir à la pandémie de la COVID-19. Les recherches menées par les psychologues Paul Thibodeau et Lera Boroditsky permettent d’expliquer pourquoi les métaphores ont le pouvoir de suggérer des schémas et de susciter des réactions inconscientes qui modifient notre façon de penser.

Sous les présidences de Reagan et de Clinton, j’ai assisté à une guerre contre la pauvreté, au départ bien intentionnée, pour ensuite se transformer en une guerre contre les pauvres, aussi bien dans leur rhétorique que dans leurs politiques. J’ai également connu la guerre contre la drogue, qui n’était pas aussi bien intentionnée, laquelle est par la suite devenue une guerre contre les usagers de stupéfiants et les communautés de couleur. Cette guerre a entraîné le taux d’incarcération le plus élevé au monde et une criminalisation disproportionnée des Afro-Étasuniens. Nous savons depuis longtemps que les conditions de surpopulation et d’insalubrité dans les prisons favorisent la propagation des maladies. Dans le sillage de la COVID-19, les états et les comtés sont désormais contraints de choisir entre tolérer un nombre massif de décès à l’intérieur de ces établissements ou relâcher un grand nombre de personnes privées d’argent, d’emplois, de logements et d’assurance maladie dans des communautés aux ressources déjà limitées.

Comme toute guerre, la COVID-19 touche de manière disproportionnée les personnes les plus vulnérables. Les personnes souffrant d’affections préexistantes sont susceptibles d’être défavorisées par les protocoles de rationnement des ventilateurs. Les personnes qui subsistent d’une paye à l’autre sont particulièrement à risque de perdre leur maison ou de souffrir de la faim pendant la crise. La majorité du personnel sanitaire, mis en danger par un contact prolongé avec des patients infectés, est constituée d’auxiliaires sous-payés qui sont souvent des femmes de couleur. Et la plupart des travailleurs des « secteurs essentiels », qui ne peuvent se protéger en travaillant à domicile, sont des salariés mal payés. Le gouvernement n’a pas fourni de données démographiques sur l’origine ethnique des personnes hospitalisées ou décédées à la suite de la COVID-19. Toutefois, il semble que les taux de mortalité les plus élevés se situent dans les centres urbains surpeuplés où vivent un grand nombre de personnes de couleur. Il reste à voir comment la pandémie se manifestera dans les communautés blanches et pauvres du Sud et des Appalaches, des régions aux ressources médicales limitées et aux taux élevés de toxicomanie.

Les guerres métaphoriques contre la maladie se transforment facilement en guerres contre ceux qui sont censés incarner la maladie, comme ce fut le cas dans les premières décennies de l’épidémie de VIH/SIDA. Aujourd’hui, cela pourrait être le cas des personnes qui « ressemblent » à des Chinois. Aux États-Unis, nous avons une longue tradition de déclaration de guerre contre des phénomènes, des idées et des comportements que nous désapprouvons ou que nous jugeons moralement inacceptables. Ces « guerres » associent souvent la maladie à des vices moraux, allant de l’alcoolisme à l’obésité en passant par le cancer du poumon. Nous nous plaisons à décrire les personnes atteintes de maladie comme des « combattants ». Ceux qui restent en vie sont qualifiés de « survivants » ou de « victorieux ». Ceux qui meurent ont « perdu leur bataille ». Cela signifie-t-il que les premiers ont en quelque sorte travaillé plus fort que les seconds? Qu’ils ont été plus intelligents ou qu’ils ont fait de meilleurs choix? Cela frôle dangereusement la rhétorique du mouvement eugénique développé aux États-Unis et adopté avec enthousiasme par les nazis. Il s’agit de l’idée que certaines personnes sont intrinsèquement plus fortes, plus saines et meilleures que d’autres (les vainqueurs). Que ces personnes méritent des éloges, des ressources et une incitation à se reproduire. En revanche, on dissuade les perdants de se reproduire, allant même jusqu’à les mettre au ban de la société.

Les États-Uniens, comme les habitants de nombreux pays, entretiennent une nostalgie curieusement inexacte sur la façon dont la guerre nous rassemblerait en tant que nation. Si cela a pu être le cas dans certaines situations, n’oublions pas les personnes d’origine japonaise que nous avons enfermées dans des camps d’internement pendant la Seconde Guerre mondiale et la façon dont la guerre du Vietnam a fracturé le pays et a conduit à des atrocités, comme les meurtres dans l’État du Kent. Cette fois-ci, selon le président, l’ennemi que nous devons combattre est à la fois étranger (le « virus chinois ») et invisible. Dans la culture états-unienne, les ennemis invisibles sont dépeints comme particulièrement insidieux, sournois; ils refusent de se battre « à la loyale », comme le font les braves petits soldats (Européens de sexe masculin). Je me réfère également à la « guerre contre les communistes » de l’ère McCarthy, dans les années 1950. À cette époque, les États-Uniens étaient invités à repérer les ennemis qui pouvaient se cacher n’importe où, aussi bien à l’école de leur enfant que sur l’écran de leur télévision. Cette époque où chaque citoyen était invité à participer à une croisade morale, au risque de porter atteinte aux libertés civiles fondamentales.

Les guerres servent d’excuses pour écarter les enjeux en matière de justice ou de droits de la personne; les responsables prétendent que ces questions détournent l’attention de la « véritable » mission. Ce qui s’est notamment produit à plusieurs reprises avec le mouvement pour les droits des femmes. Je suis frappée par le refus catégorique de Joe Biden d’examiner comment notre système de santé fragmenté — qui laisse des millions d’États-Uniens sans soins — pourrait expliquer notre incapacité à réagir rapidement et avec compétence à la pandémie actuelle. Lors du dernier débat télévisé avec Bernie Sanders, Joe Biden a déclaré avec un agacement mal dissimulé : « Ça n’a rien à voir avec l’assurance maladie pour tous. Cela ne résoudrait pas du tout le problème. Nous sommes en guerre contre le virus. Cela n’a rien à voir avec les quotes-parts ou quoi que ce soit… Les gens cherchent des résultats, pas une révolution ». Selon Dylan Scott et Ella Nilsin** : « Cet argument semble relever du bon sens — traiter le problème auquel nous sommes confrontés —, mais c’est le contraire. Plutôt que d’établir un objectif à long terme ambitieux, mais réalisable pour protéger les États-Uniens, Biden se concentre sur une mission impossible et illimitée : vaincre un virus. « Des soins de santé abordables pour tous? On n’a plus le temps pour ces bêtises. Vous n’avez pas remarqué qu’il y a une guerre en cours? »

En temps de guerre, au nom de la sécurité nationale, les gens sont incités, voire obligés à adhérer aux dires des dirigeants sans poser de questions. Comme le fait remarquer Adam Weinstein***, les États-Uniens « agissent déjà comme des conscrits dans une bataille collective de patience et d’usure ». Je ne suis donc pas surprise que la semaine dernière, certains aient été sanctionnés pour « trahison », c’est-à-dire avoir défié l’autorité. Chris Smalls a été diffamé et licencié parce qu’il avait organisé un débrayage pour protester contre les conditions de travail dangereuses qui prévalent chez Amazon. On a averti le personnel médical des hôpitaux de ne pas porter plainte ni de parler aux médias au sujet du manque d’équipements de protection.

Les économistes Andrew Sheng et Xiao Geng ont récemment écrit : « Contrairement à une guerre classique, la pandémie COVID-19 n’est ni un choix ni une lutte. Aucun cessez-le-feu ne peut être conclu, aucun traité ne peut être signé. Et, en l’absence de vaccin ou d’un remède efficace, le monde dispose de peu d’armes pour la combattre. La seule façon de rétablir la paix, ou à tout le moins d’éviter un échec systémique jusqu’à ce qu’une arme plus efficace soit mise au point, est d’adopter une stratégie commune à l’ensemble du gouvernement, de la société et du monde ». Bref, nous ne pouvons pas « vaincre » le coronavirus.

Nous pouvons cependant renforcer notre système « immunitaire » personnel et collectif. Il est temps d’examiner sérieusement les raisons pour lesquelles les gens sont en meilleure santé et plus heureux dans des pays comme le Danemark par exemple, des pays qui imposent un salaire décent, dont les politiques préviennent les grands écarts de richesse, qui offrent des congés parentaux et de maladie et qui financent entièrement les soins de santé et les filets de sécurité sociale pour tous. Il est difficile de voir une lueur d’espoir en plein cœur de cette tourmente, mais peut-être qu’une catastrophe aussi monumentale — largement attribuable aux mauvaises politiques et aux mauvais dirigeants — peut devenir une occasion de restructurer fondamentalement notre société afin que nous nous unissions pour construire la paix plutôt que de faire la guerre.

* Susan Sered est professeure de sociologie à l’université du Suffolk et autrice de sept livres et de dizaines d’articles universitaires et populaires

** journalistes

*** journaliste au New Republic