Rand Paul a révélé que l’attaque contre un bateau au Venezuela était une frappe de drone (traduction)

Rand Paul a révélé que l’attaque contre un bateau au Venezuela était une frappe de drone

Par Nick Turse, The Intercept, 10 septembre 2025
Texte original en anglais [Traduction : Vincent Marcotte; révision : Échec à la guerre]

Le sénateur a déclaré à The Intercept que cette attaque enfreignait les règles d’engagement et avait été perpétrée par un drone. Un expert juridique la qualifie de meurtre.

« Rand Paul Reveals Venezuela Boat Attack Was a Drone Strike »
« Rand Paul a révélé que l’attaque contre un bateau au Venezuela était une frappe de drone », The Intercept, 10 septembre 2025

Selon un sénateur républicain, un drone a perpétré l’attaque du mardi [2 septembre] contre un bateau dans les Caraïbes.

Le sénateur Rand Paul, républicain du Kentucky, a fustigé l’administration Trump pour avoir glorifié le fait d’assassiner sans procès des êtres humains. Il a affirmé que cette « frappe meurtrière » constituait une violation des règles d’engagement acceptées depuis longtemps. Il a également révélé qu’il s’agissait d’une frappe de drone, un fait que le Pentagone et le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth ont refusé de divulguer.

Paul a d’abord critiqué cette attaque lors d’un échange corsé avec le vice-président JD Vance sur les réseaux sociaux. Vance a répondu à l’accusation selon laquelle cette frappe constituait un crime de guerre en écrivant sur X : « Je me fiche complètement de la façon dont vous appelez ça ». Paul a répliqué samedi en qualifiant de « méprisables et irréfléchis » les commentaires de Vance sur le fait de tuer des gens sans procès.

Paul a expliqué à The Intercept qu’il ne s’opposait pas à l’utilisation de drones en temps de guerre, mais qu’il s’opposait à l’exécution sommaire de personnes sans procédure régulière.

« Durant mon mandat au Sénat, j’étais le principal opposant à l’utilisation de drones contre des civils, particulièrement contre des citoyens étasuniens », a déclaré Paul, membre du Comité sénatorial des affaires étrangères. « La récente attaque par drone contre un petit hors-bord à plus de 3 000 km de nos côtes, sans identification des occupants ni du contenu du bateau, ne s’inscrit aucunement dans le cadre d’une guerre déclarée. Elle enfreint les règles d’engagement de la Garde côtière établies de longue date, qui comprennent : avertir afin d’ordonner un arrêt, utiliser la force non mortelle pour permettre des captures et enfin, avoir recours à la force mortelle seulement pour de la légitime défense ou en cas de résistance. »

Le représentant Gregory Meeks, démocrate de New York et membre de haut rang du Comité des affaires étrangères de la Chambre des représentants, s’est également dit alarmé par cette attaque. « Il est inacceptable qu’une semaine après l’attaque, les membres du Comité des affaires étrangères n’aient toujours pas été informés par l’Administration de ce recours à la force, et ce, malgré la compétence claire du comité en la matière », a-t-il déclaré […] dans un communiqué. « Nous sommes un État de droit, et non une nation soumise aux caprices d’un seul homme. Donald Trump n’a pas le pouvoir d’ordonner des frappes dans les eaux internationales. »

[Le 2 septembre dernier], le président Trump a publié une vidéo sur les réseaux sociaux dans laquelle on apercevait un hors-bord à quatre moteurs sillonnant les eaux avec de nombreuses personnes à bord. Une explosion détruisait ensuite le bateau. Trump a déclaré que l’attaque a tué 11 personnes, qu’il a qualifiées de « narcoterroristes ». L’Administration n’a fourni aucune preuve pour appuyer ces déclarations.

Les experts affirment que quelle que soit l’identité des personnes à bord, cette attaque constituait un assassinat extrajudiciaire perpétré par l’administration Trump, ou un meurtre, carrément.

« Tous les êtres humains, quel que soit leur lieu de résidence ou le crime dont ils sont accusés, bénéficient de droits fondamentaux, notamment le droit à la vie et à un procès équitable », a déclaré Annie Shiel, directrice de la stratégie de défense pour les États-Unis au Center for Civilians in Conflict. « Le recours à la force mortelle de cette façon, en dehors de tout conflit armé reconnaissable et sans procédure régulière, constitue une exécution extrajudiciaire, et non un acte de guerre. »

Brian Finucane, ancien avocat du département d’État, spécialisé dans les questions de lutte contre le terrorisme et les lois de la guerre, a déclaré avoir tiré des conclusions plus solides sur la légalité de cette attaque, et ce, grâce aux preuves recueillies, aux déclarations du gouvernement et aux discussions qu’il a eues avec d’autres avocats spécialisés en sécurité nationale au cours de la semaine après l’attaque.

« Je suis bien plus enclin à penser qu’il s’agit carrément d’un meurtre. J’ai pourtant fait tout mon possible pour être indulgent envers le gouvernement dans mes interprétations », a-t-il affirmé à The Intercept. « Il existe des circonstances dans lesquelles les États-Unis peuvent avoir recours à la force mortelle, mais cela s’inscrit dans le contexte d’un conflit armé, contre une cible légitime, c’est-à-dire un combattant ennemi. L’administration Trump ne s’est même pas efforcée de faire valoir cet argument. Elle n’a pas prétendu que les États-Unis sont engagés dans un conflit armé régi par le droit de la guerre. Elle n’a pas soutenu, et encore moins prouvé, que la cible de cette attaque était une cible légitime. »

Finucane a accusé le gouvernement d’utiliser des subterfuges juridiques pour confondre les différents groupes armés organisés que les États-Unis ont combattus pendant la guerre contre le terrorisme et les entités criminelles qu’ils ciblent actuellement en Amérique latine. Il a également critiqué le rapport sur les pouvoirs de guerre présenté par Trump au Congrès, dans lequel le président justifiait l’attaque en vertu de son autorité constitutionnelle, en tant que commandant en chef des forces armées étasuniennes, conformément à l’article II. Il affirmait ainsi agir en conformité au droit inhérent des États-Unis à la légitime défense en vertu du droit international.

« La certification des pouvoirs de guerre n’identifie même pas l’organisation terroriste supposément désignée. Elle utilise beaucoup de termes juridiques, mais ne présente aucun argument juridique cohérent », a déclaré Finucane. «= Ce qui est manifestement omis, c’est toute tentative de justifier, sur le plan juridique, le meurtre prémédité de personnes. Et en dehors d’un conflit armé, nous avons un mot pour désigner le meurtre prémédité de personnes, c’est-à-dire, le mot assassinat. »

[Dans les premiers jours de septembre], un haut responsable du Pentagone, qui s’est entretenu avec The Intercept à condition de rester anonyme, a déclaré que la frappe dans les Caraïbes était une attaque de nature criminelle contre des civils et que l’administration Trump avait ouvert la voie à celle-ci en congédiant, plus tôt cette année, les plus hautes autorités juridiques de l’Armée de terre et de l’Armée de l’air. « Désormais, les États-Unis prennent directement pour cible des civils. Les trafiquants de drogue sont peut-être des criminels, mais ils ne sont pas des combattants », a déclaré ce responsable du département de la Guerre. « Lorsque Trump a limogé les principaux juristes de l’armée, les autres ont compris le message. Ainsi, au lieu de constituer un rempart essentiel, ils sont désormais complices de ce crime. »

Le Pentagone a refusé de commenter la description de cette frappe donnée par le fonctionnaire. « Nous n’avons rien d’autre à ajouter », a écrit l’attaché de presse Kingsley Wilson dans un courriel, après n’avoir fourni aucune précision.

Interrogé sur ce qu’a divulgué Paul, selon qui la frappe du mardi [2 septembre] avait été menée par un drone, Wilson a répondu : « Vous n’aurez aucune information à ce sujet ».

Le secrétaire d’État Marco Rubio a clairement indiqué que les États-Unis auraient pu immobiliser le navire et arrêter l’équipage, mais qu’ils avaient plutôt choisi de les exécuter sommairement. « Au lieu de l’intercepter, nous l’avons fait exploser, selon les ordres du président, et cela se produira à nouveau », a-t-il fièrement affirmé.

Finucane a qualifié cet aveu d’« effrayant » et a souligné ses implications juridiques. Affirmer que le président aurait choisi de faire exploser le navire pour envoyer un message « sape toute prétention selon laquelle les États-Unis auraient agi en légitime défense, que ce soit au regard du droit international ou en tant que moyen de défense affirmatif contre les accusations de meurtre portées contre le président », a déclaré Finucane.

Ancien juge-avocat général qui a occupé le poste de conseiller juridique auprès du Groupe opérationnel interarmées pour les opérations spéciales, qui ont mené des frappes de drones en Afghanistan et ailleurs, Todd Huntley, qui dirige aujourd’hui le programme de Droit de la sécurité nationale au Georgetown University Law Center, a déclaré que cette frappe risquait d’ouvrir la voie à des attaques contre les Étasunien·ne·s, même contre des citoyen·ne·s étasunien·ne·s, sur le territoire des États-Unis.

« Dans le contexte de l’Afghanistan, de l’Irak et de la guerre contre le terrorisme, nous avons tout présenté comme de la lutte contre le terrorisme. Nous avons ensuite vu ces tactiques de lutte antiterroriste et anti-insurrectionnelle resurgir aux États-Unis avec la militarisation des forces de l’ordre. », a déclaré Huntley à The Intercept. « Si le président est maintenant prêt à attaquer un bateau dans les eaux internationales, est-il prêt à utiliser la force contre un véhicule transportant des membres d’un cartel? Que se passe-t-il si, dans ce véhicule, il y a un simple civil, comme une épouse ou une petite amie, une citoyenne des États-Unis? C’est suivre une mauvaise pente. »

Lundi [8 septembre], le gouvernement vénézuélien a réfuté les allégations selon lesquelles le pays serait un acteur clé du trafic mondial de drogue. La vice-présidente Delcy Rodriguez a présenté une réfutation détaillée, dans laquelle elle a cité des rapports des Nations unies et de la Drug Enforcement Administration étasunienne, et a insisté sur le fait que le Venezuela « n’a absolument rien à voir avec la mort de citoyens des États-Unis par surdose ». Rodríguez a ajouté que son pays « ne jouait pas un rôle significatif » dans la production mondiale de drogue et a déclaré que le gouvernement étasunien devrait rediriger ses forces maritimes récemment déployées dans les Caraïbes vers le Pacifique, où, selon elle, des vedettes rapides et des porte-conteneurs transportent depuis longtemps de la cocaïne colombienne.

Les responsables vénézuéliens pensent que Trump pourrait être en train de renouveler ses efforts de longue date, qui ont échoué lors de son premier mandat, dont l’objectif est de renverser le gouvernement du président Nicolás Maduro. Maduro et plusieurs de ses proches alliés ont été inculpés en 2020 par un tribunal fédéral de New York pour narcoterrorisme et complot en vue d’importer de la cocaïne. Le mois dernier, les États-Unis ont doublé la récompense offerte pour tout renseignement menant à l’arrestation de Maduro. Elle atteint désormais 50 M$ US.

L’administration Trump a ajouté le Cartel de los Soles vénézuélien (ou Cartel des Soleils) à une liste de groupes terroristes internationaux spécialement désignés, en alléguant que celui-ci serait dirigé par Maduro et de hauts fonctionnaires de son administration. En juillet, Trump a également signé une directive secrète qui ordonnait au Pentagone d’utiliser la force militaire contre certains cartels de la drogue latino-américains, qu’il a qualifiés d’organisations terroristes.

Lors d’une entrevue sur Fox News, Hegseth n’a pas exclu la possibilité d’un changement de régime au Venezuela opéré par les États-Unis. « Il s’agit d’une décision qui relève du président. Nous sommes prêts à utiliser toutes les ressources dont dispose l’armée étasunienne », a-t-il déclaré.

Hegseth et Dan Caine, président des chefs d’état-major interarmées, ont effectué lundi [8 septembre] une visite-surprise à Porto Rico. Leur voyage faisait suite à des rapports selon lesquels le Pentagone aurait repositionné dix avions de combat F-35 sur l’île dans le contexte de l’escalade des tensions avec Maduro. Ces appareils rejoindront environ 4 500 militaires étasuniens, sept navires de guerre et un sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire. Tous ceux-ci se trouvent actuellement dans les Caraïbes ou devraient y arriver prochainement.

Lors d’une démonstration de force [au début septembre], deux avions de chasse F-16 vénézuéliens armés ont survolé le contre-torpilleur lance-missiles USS Jason Dunham de la marine étasunienne, dans le sud de la mer des Caraïbes. Le Pentagone a qualifié cette action de « geste hautement provocateur », qui « visait à entraver nos opérations de lutte contre le narcotrafic et le terrorisme », et a aussi proféré des menaces. « On conseille fortement au cartel qui dirige le Venezuela de cesser ses activités, dont le but est d’entraver, de dissuader ou d’interférer avec les opérations de lutte contre le trafic de drogue et le terrorisme menées par l’armée des États-Unis », peut-on lire dans le communiqué publié [le 4 septembre] sur X.

Le gouvernement Maduro a récemment déposé une plainte officielle contre les États-Unis auprès des Nations unies pour « harcèlement systématique et illégal ». Dimanche [7 septembre], Maduro a ordonné le déploiement de 25 000 soldats pour renforcer les forces d’intervention rapide, notamment le long de la côte caribéenne du pays. Cette mesure fait suite à la mobilisation des milices et des forces populaires.

Avant que l’administration Trump n’exacerbe les tensions avec le Venezuela au cours des dernières semaines, le Pentagone avait déjà mené plusieurs exercices, missions d’entraînement et conférences avec des militaires de toute l’Amérique latine et des Caraïbes. La presse a généralement ignoré ces événements. Le commandement Sud des États-Unis a été très occupé dernièrement à mener une série d’exercices militaires et d’opérations d’entraînement. Une opération du Corps des marines à Porto Rico comprenait notamment le débarquement amphibie de troupes sur une tête de pont dans le sud de Porto Rico, soit précisément les forces nécessaires pour l’invasion d’un pays côtier.

Lundi [8 septembre], Hegseth a visité le navire d’assaut amphibie USS Iwo Jima au large des côtes de Porto Rico, qu’il a qualifié d’« île flottante de la puissance étasunienne », selon une vidéo publiée par le Pentagone sur X. « Ce que vous faites actuellement, ce n’est pas de l’entraînement », a-t-il déclaré aux soldats à bord. « Il s’agit d’un exercice en conditions réelles, mené au nom des intérêts nationaux vitaux des États-Unis d’Amérique, et ce, dans le but de mettre fin à l’empoisonnement de notre peuple. »