Réflexions sur Oppenheimer, la guerre en Ukraine et la démocratie aux États-Unis (traduction)

Réflexions sur Oppenheimer, la guerre en Ukraine et la démocratie aux États-Unis

Par Tsuyoshi Hasegawa, The Asia-Pacific Journal, Japan Focus (APJJF), 16 septembre 2023

Texte original en anglais – [Traduction : Claire Lapointe; révision : Marcel Duhaime]

Résumé : La popularité récente du film Oppenheimer a relancé la discussion sur la fabrication et l’utilisation de la bombe atomique contre le Japon en 1945. Parallèlement, la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine depuis février 2022 et les menaces qui pèsent sur la démocratie aux États-Unis ont fait de l’utilisation des armes nucléaires une question à nouveau pressante. Dans ce contexte opportun, l’auteur s’appuie sur son expertise en matière de recherche pour commenter les dangers liés aux faux récits autour des armes nucléaires à la lumière des événements récents.

Réflexions sur Oppenheimer, la guerre en Ukraine et la démocratie aux États-Unis (traduction). Asia Pacifi Journal, 02-10-2023

Oppenheimer

Le dernier film de Christopher Nolan, Oppenheimer, fortement inspiré de la biographie de Kai Bird et Martin Sherwin sur cet homme, American Prometheus : Tragedy and Triumph of J. Robert Oppenheimer, remporte un énorme succès dans les salles de cinéma, non seulement aux États-Unis, mais partout dans le monde. Il s’agit d’un film puissant qui dépeint l’ambiguïté morale à laquelle Robert Oppenheimer, père de la bombe atomique, de même que de nombreux scientifiques et décideurs politiques ont été confrontés.

Le film est une œuvre de fiction et non un documentaire. Par conséquent, bien qu’il reprenne les éléments centraux du dossier historique, de nombreuses inexactitudes s’y glissent. Je n’aborderai pas les complexités du projet Manhattan non évoquées dans le film, mais qui ont été analysées par des spécialistes, comme l’importance d’Oak Ridge et de Hanford en tant que sites majeurs pour la mise au point de la bombe. Je ne reproche pas au cinéaste Christopher Nolan de ne pas avoir couvert avec précision tous les détails du projet Manhattan. Pour faire passer une histoire dans un film, il faut souvent sacrifier certains détails.

Mais je tiens à souligner que deux omissions de ce film conduisent à des conclusions trompeuses, peut-être contraires à l’intention du réalisateur. Premièrement, malgré l’ambiguïté morale d’Oppenheimer, le film, du moins à mes yeux, défend la fabrication de la bombe comme une décision juste, voire inévitable. Le film risque de perpétuer le mythe selon lequel ce sont les bombes atomiques qui ont mis fin à la guerre. Par exemple, Dennis Overbye, lors d’un entretien révélateur avec Christopher Nolan dans le New York Times (30 juillet 2023), affirme catégoriquement que « les bombardements ultérieurs d’Hiroshima et de Nagasaki ont mis fin à la guerre contre le Japon ».

Cette affirmation est répétée à de nombreuses reprises dans d’autres critiques et commentaires. Mais, comme je l’ai décrit dans mon précédent entretien avec l’APJJF, le film passe totalement sous silence le contexte de la décision prise par les États-Unis d’utiliser la bombe. Plusieurs solutions de rechange majeures à l’utilisation de la bombe atomique étaient à la disposition de Truman. Ces solutions, proposées par des décideurs politiques influents, accueillaient favorablement l’entrée en guerre des Soviétiques et redéfinissaient les termes de la « reddition inconditionnelle ». En fait, ces deux options étaient suggérées dans le projet de Déclaration de Potsdam du secrétaire d’État à la Guerre, M. Stimson.

Après l’explosion réussie de la bombe atomique sur le site de Trinity, le président Truman a sciemment exclu l’Union soviétique de la discussion sur l’ultimatum de Potsdam et a supprimé le passage qui promettait le maintien de la monarchie au Japon. Une course mortelle s’engage alors entre Truman et Staline. Truman allait-il larguer les bombes atomiques sur le Japon avant que les Soviétiques n’entrent en guerre? Les Soviétiques entreraient-ils en guerre contre le Japon avant la capitulation de ce dernier?

Permettez-moi d’expliquer brièvement le contexte.

En février 1945, lors de la conférence de Yalta, Staline réussit à obtenir de Roosevelt qu’il lui offre des gratifications en échange de sa promesse d’entrer en guerre contre le Japon. Ces récompenses comprenaient les ports et les chemins de fer de Mandchourie, la restitution du sud de l’ile Sakhaline et la cession des Kouriles à l’Union soviétique. En acquérant les Kouriles, l’intérêt de Staline est d’établir des avant-postes stratégiques en Chine et de s’assurer un passage vers l’océan Pacifique. Pour acquérir les territoires promis par Roosevelt, l’Union soviétique doit entrer en guerre contre le Japon. Mais une guerre contre le Japon violerait le pacte de neutralité conclu avec ce pays. Pour résoudre ce dilemme, Staline espérait être invité à se joindre à l’ultimatum commun contre le Japon lors de la conférence de Potsdam. Les États-Unis avaient promis de présenter l’ultimatum commun à cette conférence.

Cependant, l’explosion réussie de la bombe atomique au Nouveau-Mexique change la donne. Truman exclut alors complètement l’Union soviétique de la discussion sur l’ultimatum.

Trahi par les États-Unis et convaincu que ceux-ci sont déterminés à mettre fin à la guerre avant que les Soviétiques n’entrent en guerre, Staline avance précipitamment de 48 heures la date de l’attaque contre le Japon et parvient à entrer en guerre juste à temps. Comme je l’ai indiqué lors de l’entretien, si l’on compare l’impact des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki et l’entrée en guerre de l’Union soviétique, l’attaque-surprise des forces soviétiques en Mandchourie et en Corée, à un moment où le Japon comptait encore sur la médiation de Moscou pour mettre fin à la guerre, a eu une plus grande influence sur la décision de capituler des responsables politiques japonais.

Dans quelle mesure Oppenheimer était-il au courant des discussions politiques au plus haut niveau de l’administration Truman? Groves[1] était-il au courant? Je ne connais pas la réponse, mais je soupçonne qu’Oppenheimer était exclu des décisions politiques et qu’il ne savait probablement pas grand-chose de la course entre la bombe atomique et l’entrée en guerre de l’Union soviétique. Le film couvre brièvement la discussion du comité intérimaire sur l’utilisation de la bombe atomique sur le Japon. Oppenheimer a participé à cette réunion. Il convient de le préciser. Certains scientifiques impliqués dans le projet Manhattan se sont inquiétés de l’utilisation des bombes atomiques sur le Japon, qu’ils croyaient au bord de la défaite après les bombardements incendiaires étasuniens et la destruction de 67 grandes villes japonaises. On sait que 155 scientifiques de Los Alamos ont signé une pétition réclamant une expérimentation de la bombe sur une île avant son utilisation contre le Japon. Mais le Comité consultatif scientifique, dirigé par Oppenheimer, rejette cette pétition qu’Oppenheimer avait d’ailleurs refusé de signer. En d’autres termes, Oppenheimer a peut-être eu des scrupules à bombarder le Japon, mais il a également estimé qu’il était impossible de soutenir la pétition. Selon la biographie de Kai Bird et Martin Sherwin, « Anne Wilson, secrétaire d’Oppenheimer, se souvient d’une série de réunions avec des officiers de l’armée de l’air : “Ils choisissaient des cibles”. Oppenheimer connaissait les noms des villes japonaises figurant sur la liste des cibles potentielles, et cette connaissance donnait manifestement à réfléchir. « Robert est devenu très silencieux et songeur pendant ces deux semaines », se souvient Mme Wilson, « en partie parce qu’il savait ce qui allait se passer », et en partie parce qu’il savait ce que cela signifiait. » (American Prometheus, pp. 313-314) Cette décision a dû peser lourd sur la conscience d’Oppenheimer.

Si un aperçu des discussions de ces hautes sphères politiques avait été inclus dans le film, l’ambiguïté morale de l’utilisation des bombes atomiques par les États-Unis en aurait été d’autant plus forte.

La deuxième omission du film concerne les images montrant les conséquences sur Hiroshima et Nagasaki. Dans le film, le projet Manhattan se termine par l’explosion au site Trinity. C’est le point culminant du film, et il est superbement réalisé. Cependant, Nolan a occulté ce qui s’est passé ensuite à Hiroshima le 6 août et à Nagasaki le 9 août. Si quelques séquences de la destruction et de la mort de centaines de milliers de citoyen·ne·s d’Hiroshima et de Nagasaki avaient été insérées dans le film, elles auraient souligné l’ampleur de la tragédie et rendu l’ambiguïté morale d’Oppenheimer encore plus convaincante. En fait, l’utilisation effective de la bombe, plutôt que sa création, a dû peser lourdement sur sa conscience. C’est ce qui l’a amené à déclarer, lors de sa rencontre ultérieure avec Truman (décrite dans le film) : « Monsieur le Président, j’ai l’impression d’avoir du sang sur les mains ». D’ailleurs, selon moi, les propos d’Oppenheimer ont dû irriter Truman, davantage parce que sa propre conscience était troublée par l’utilisation des bombes que parce qu’il pensait qu’Oppenheimer était un pleurnichard qui remettait en question sa décision.

Je ne suis pas assidûment l’actualité japonaise. Je ne sais donc pas si et quand ce film sortira au Japon, ni comment il sera reçu. Mais le coup de pub associant Oppenheimer et Barbie, annonçant les deux films à succès sous le nom de Barbenheimer, est outrageusement de mauvais goût. Il banalise la tragédie des bombardements atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, et assimile l’énormité de la tragédie à une lubie de Barbie. Ironiquement, peu de spectateurs savent que les poupées Barbie originales ont été fabriquées et brevetées au Japon.

Néanmoins, il s’agit d’un film puissant que tout le monde devrait voir. J’espère que les gens en sortiront en comprenant mieux la crainte d’Oppenheimer que la bombe qu’il a contribué à créer puisse détruire le monde, et que tant que les armes nucléaires ne seront pas éliminées, nous vivrons avec cette crainte.

La guerre en Ukraine

La guerre de Poutine en Ukraine a ravivé l’urgence de la question nucléaire. Vladimir Poutine se livre souvent à des discours belliqueux, menaçant d’utiliser les armes nucléaires. Dernièrement, le président étasunien Joe Biden et l’alliance occidentale ont fait preuve de prudence dans leur aide militaire à l’Ukraine. Il fallait limiter les opérations militaires ukrainiennes et ne pas inciter Poutine à transformer ce conflit en une guerre mondiale qui impliquerait indubitablement des armes nucléaires.

Cette année, à l’occasion du 78e anniversaire du bombardement atomique sur Hiroshima, le maire Kazumi Matsui a qualifié la dissuasion nucléaire de « folie », appelant à l’abolition totale des armes nucléaires. Le maire de Nagasaki, M. Shiro Suzuki, a également critiqué le concept de dissuasion nucléaire. Bien que je souscrive pleinement à leur espoir d’abolir les armes nucléaires, ainsi qu’à l’appel lancé par M. Matsui au gouvernement japonais pour qu’il signe le traité sur l’interdiction des armes nucléaires, je dois avouer que la référence de M. Matsui à la dissuasion nucléaire en tant que « folie » me laisse perplexe. La crainte d’une guerre nucléaire doit dissuader Poutine d’utiliser des armes nucléaires. De même, la crainte d’une guerre mondiale a incité les États-Unis et les alliés de l’OTAN à réduire l’escalade avec la Russie et à limiter l’aide militaire de l’Occident à l’Ukraine. À mon avis, la dissuasion nucléaire a jusqu’à présent contribué à limiter la guerre en Ukraine. Même si je partage la crainte des deux maires japonais sur le fait que tant que les armes nucléaires existeront, le risque de guerre nucléaire restera une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes, je ne peux pas pour autant qualifier la dissuasion nucléaire de « folie ».

Dans une certaine mesure, le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui est plus dangereux que celui de la guerre froide. Il y a eu de nombreux conflits au cours de la guerre froide, mais ils n’ont jamais dégénéré en guerre nucléaire. Malgré les suspicions mutuelles entre les superpuissances, les deux camps partageaient la crainte d’une guerre nucléaire. Toutefois, je ne suis pas sûr que les dirigeants mondiaux actuels, en particulier les dirigeants autocratiques, dont Poutine, partagent cette crainte. L’ancien président Donald Trump ne ressentait certainement pas cette crainte. Le monde contemporain est plus chaotique, plus confus, plus divisé et plus dangereusement imprévisible. Bien que je rêve d’un monde sans armes nucléaires, nous ne serons pas en mesure de l’atteindre avant longtemps. Le défi consiste à savoir ce qu’il faut faire en attendant.

Outre la question nucléaire, la guerre en Ukraine a soulevé la question des atrocités commises à l’encontre des civils. Nous avons été scandalisés par les atrocités commises par les Russes à Boutcha et par les bombardements d’artillerie visant les civils. L’indignation est justifiée, mais elle doit nous amener à réfléchir au fait que nous, Japonais et Étasuniens, avons également commis des atrocités à l’encontre de civils dans le passé, y compris pendant la guerre du Pacifique et les guerres ultérieures. Il ne s’agit pas de fermer les yeux sur les atrocités et les crimes de guerre commis par les Russes, mais plutôt de réfléchir à notre propre histoire afin de réaffirmer notre détermination à ne plus jamais commettre d’atrocités similaires. À cet égard, je recommande l’ouvrage de Yuki Tanaka et Marilyn Young, Bombing Civilians : A Twentieth-Century History (New York: New Press, 2009).

La démocratie aux États-Unis

La démocratie étasunienne est sérieusement remise en question et mise à mal par des forces antidémocratiques, à savoir Donald Trump et son parti républicain MAGA. Outre les questions intérieures telles que le droit à l’avortement, le contrôle des armes à feu, les droits électoraux et une série d’inculpations à l’encontre de l’ancien président, le résultat des prochaines élections aura de graves conséquences sur la question nucléaire et sur le système international. Si Trump est élu, je crains qu’avec Poutine, il ne transforme radicalement le système international pour le rendre plus instable et plus dangereux. Cet homme n’a aucun scrupule à détruire le monde afin de promouvoir son pouvoir personnel. Le monde extérieur devrait se méfier du résultat de la prochaine élection aux États-Unis.

Références

Oppenheimer (2023) réalisé par Christopher Nolan. Syncopy Inc. et Atlas Entertainment.

Overbye, Dennis (2023) « Christopher Nolan and the Contradictions of J. Robert Oppenheimer. » The New York Times, 20 juillet.

Tanaka, Yuki et Marilyn Young (2009) Bombing Civilians: A Twentieth-Century History. New York : New Press.

Tsuyoshi Hasegawa est professeur émérite d’histoire à l’université de Californie à Santa Barbara (UCSB). Il a enseigné à SUNY Oswego de 1969 à 1983 et au Centre de recherche slave de l’université d’Hokkaido de 1983 à 1991 avant de rejoindre l’UCSB où il a enseigné de 1991 à 2016. Il a publié plusieurs ouvrages.

[1] Général Leslie R. Groves, directeur militaire du projet Manhattan