Un ancien rapporteur de l’ONU ayant enquêté sur les exactions israéliennes est interrogé au Canada
Par Jillian Kestler-D’Amours, Al Jazeera, 15 novembre 2025
Texte original en anglais [Traduction : Claire Lapointe; révision : Échec à la guerre]
Richard Falk, qui se trouv[ait] au Canada dans le cadre du Tribunal palestinien sur la responsabilité du Canada (Palestine Tribunal on Canadian Responsibility – November 14-15), affirme que l’interrogatoire qu’il a subi témoigne de la volonté de museler la vérité sur la guerre que mène Israël contre Gaza.

MONTRÉAL, CANADA – Un ancien rapporteur spécial des Nations Unies, qui a enquêté sur les exactions israéliennes à l’encontre des Palestinien·ne·s, déclare avoir subi un interrogatoire de la part des autorités canadiennes pour des raisons de « sécurité nationale », alors qu’il se rendait au Canada, cette semaine, pour assister à un événement lié à Gaza.
Richard Falk, expert en droit international des États-Unis, a déclaré à Al Jazeera que son épouse, la juriste Hilal Elver, et lui avaient été interrogés jeudi à l’aéroport international Toronto Pearson.
« Un agent de sécurité nous a dit : « Nous vous avons détenus tous les deux parce que nous craignions que vous représentiez une menace pour la sécurité nationale du Canada » », a déclaré Richard Falk, 95 ans, lors d’un entretien depuis Ottawa, la capitale canadienne. « Ce fut la première expérience de ce genre de toute ma vie ».
Richard Falk et Hilal Elver – tous deux citoyens étasuniens – se rendaient à Ottawa pour participer au Tribunal palestinien sur la responsabilité du Canada lorsqu’ils ont été détenus pour être interrogés.
Vendredi 14 et samedi 15 novembre dernier, le tribunal a réuni des experts et des juristes internationaux en droits de la personne dans le but d’examiner le rôle du gouvernement canadien dans le bombardement israélien de la bande de Gaza depuis deux ans, qu’une enquête de l’ONU et de nombreux groupes de défense des droits humains qualifient de génocide.
Richard Falk a déclaré que sa conjointe et lui avaient été détenus pour interrogatoire pendant plus de quatre heures et qu’on les avait interrogés sur leurs travaux concernant Israël et Gaza, ainsi que sur des questions générales relatives au génocide. « [Il n’y avait] rien de particulièrement agressif dans cet interrogatoire », a-t-il déclaré. « Ça m’a semblé un peu aléatoire et désorganisé ».
Mais Richard Falk a déclaré qu’il croit que cet interrogatoire s’inscrit dans une campagne mondiale visant à « punir ceux et celles qui s’efforcent de dire la vérité sur ce qui se passe » dans le monde, y compris à Gaza.
« Cela suggère un climat d’insécurité gouvernementale, je pense, pour tenter de réprimer les voix dissidentes », a-t-il ajouté.
Un sénateur canadien est « consterné »
Interrogée sur l’expérience de Richard Falk, l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) — qui gère les points de passage frontaliers du pays — a déclaré à Al Jazeera qu’elle ne pouvait pas commenter de cas spécifiques en raison des réglementations sur la vie privée.
Rebecca Purdy, porte-parole de l’ASFC, a déclaré par courriel « que le rôle de l’Agence est d’évaluer le risque pour la sécurité et l’admissibilité des personnes venant au Canada. Ce processus peut inclure des entretiens primaires et des examens secondaires ».
« Cela signifie que tous les voyageurs, ressortissants étrangers et personnes entrant au Canada de plein droit peuvent être soumis à une inspection secondaire – c’est une étape normale du processus transfrontalier, et cela ne doit pas être considéré comme une faute. »
Affaires mondiales Canada — le ministère canadien des Affaires étrangères — n’a pas immédiatement répondu à la demande d’Al Jazeera de commenter l’allégation de Richard Falk selon laquelle son interrogatoire s’inscrit dans le cadre d’une répression mondiale plus large contre l’opposition à la guerre que mène Israël à Gaza.
Le sénateur canadien Yuen Pau Woo, partisan du Tribunal palestinien, s’est dit « consterné » que deux experts en droit international et en droits de la personne aient été interrogés au Canada « au motif qu’ils pourraient représenter une menace pour la sécurité nationale ».
« Nous savons qu’ils étaient ici pour participer au Tribunal sur la Palestine. Nous savons qu’ils ont documenté et dénoncé publiquement les horreurs infligées à Gaza par Israël et qu’ils ont plaidé pour la justice », a déclaré Yuen Pau Woo à Al Jazeera, lors d’un entretien le 15 novembre.
« Si ce sont là les motifs de leur détention, cela suggère que le gouvernement canadien considère que les actions visant à obtenir justice pour la Palestine sont des menaces à la sécurité nationale – et j’aimerais savoir pourquoi. »
Soutenir la guerre d’Israël
Comme d’autres pays occidentaux, le Canada subit une pression croissante pour couper son soutien de longue date à Israël, alors que l’assaut militaire israélien sur Gaza a tué des dizaines de milliers de Palestinien·ne·s et plongé le territoire côtier dans une crise humanitaire.
Ottawa a annoncé en 2024 qu’elle suspendait les livraisons d’armes à son allié à mesure que la pression s’intensifiait au sujet de la guerre.
Mais des chercheurs et des défenseurs des droits de la personne affirment que des failles dans le système canadien d’exportation d’armes ont permis aux armes fabriquées au Canada de continuer à être livrées à Israël, souvent via les États-Unis.
Des groupes de défense des droits ont également appelé le gouvernement canadien à faire davantage pour soutenir les efforts visant à garantir qu’Israël soit tenu responsable des exactions commises à l’encontre des Palestinien·ne·s à Gaza, y compris les crimes de guerre.
« Cette violence ne se conjugue pas au passé; les bombes n’ont pas cessé de tomber », a déclaré Rachel Small, organisatrice pour le Canada du groupe antiguerre World Beyond War, lors de la clôture du Tribunal palestinien sur la responsabilité du Canada.
« Et aucune de ces violences, aucun acte génocidaire de la part d’Israël [ne serait] possible sans le flux d’armes en provenance des États-Unis, d’Europe et aussi du Canada », a ajouté Madame Small.
Selon les autorités sanitaires de l’enclave côtière assiégée, [en date du 15nbsp;novembre 2025], au moins 260 Palestinien·ne·s ont été tués lors d’attaques israéliennes contre Gaza depuis l’entrée en vigueur d’un accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, en octobre dernier.
Les Palestinien·ne·s continuent également de souffrir d’un manque de nourriture, d’eau, de médicaments et d’abris adéquats, Israël maintenant des restrictions strictes sur les livraisons d’aide humanitaire.
C’est dans ce contexte que Richard Falk a déclaré samedi 15 novembre dernier à Al Jazeera que « c’est plus important que jamais […] de rendre compte de ce qui se passe » sur le terrain à Gaza.
« Il y a tout ce faux sentiment que le génocide est terminé, a-t-il soutenu. [Mais Israël] mène le projet génocidaire de manière moins agressive, ou moins intense. C’est ce que certains appellent un génocide progressif. »