Un désastre humanitaire oublié

Lieven De Cauter, 20 mars 2009, BRussells Tribunal

20 mars, 2009, BRussells Tribunal.  Le sixième anniversaire de l’invasion de l’Irak est l’occasion d’un triste bilan: pendant six ans d’occupation, 1,2 million de citoyens ont été tués, 2 000 médecins ont été tués et 5 500 universitaires et intellectuels ont été assassinés ou emprisonnées. Il y 4,7 millions de réfugiés: 2,7 à l’intérieur du pays et 2 millions qui ont fui dans les pays voisins, parmi lesquels se trouvent 20 000 médecins. Selon la Croix rouge, l’Irak est actuellement un pays de veuves et d’orphelins: 2 millions de veuves à cause de la guerre, de l’embargo, d’une autre guerre et de l’occupation et 5 millions d’orphelins dont plusieurs sont dans la rue (leur nombre est estimé à 500 000). Environ le tiers des enfants irakiens souffrent de malnutrition. Quelque 70 % des filles irakiennes ne vont plus à l’école. Les services médicaux, auparavant les meilleurs dans la région, se sont complètement effondrés: 75 % du personnel médical a quitté son travail, la moitié a fui le pays, et après 6 ans de “reconstruction”, les services médicaux en Irak ne rencontrent pas les normes minimales.

L’usage de l’uranium appauvri dans les munitions pendant l’occupation a fait augmenter de façon drastique le nombre de cas de cancer et de fausse couche. Selon un récent rapport d’OXFAM, la situation des femmes est des plus inquiétantes. L’étude indique, qu’en dépit de communiqués optimistes émanant de la presse, la situation des femmes se détériore constamment. Les nécessités de base les plus élémentaires ne sont pas disponibles. L’accès à l’eau potable est un problème pour des grands secteurs de la population et l’électricité ne fonctionne que de trois à six heures par jour, ceci dans un pays qui était jadis une nation d’ingénieurs. Plus de 4 Irakiens sur 10 vivent sous le seuil de la pauvreté et le taux de chômage est énorme (28,1 % de la population active). En plus des 26 prisons officielles, il y a quelque 600 prisons secrètes. Selon l’Union irakienne des prisonniers politiques, plus de 400 000 Irakiens ont été incarcérés depuis 2003, dont 500 mineurs et 10 000 femmes. La torture est pratiquée à grande échelle et quelques 87 % des prisonniers sont détenus sans inculpation. La corruption est immense; selon Transparency International, après la Somalie et le Myanmar, l’Irak est le pays le plus corrompu au monde. La revue américaine Foreign Affairs appelle l’Irak un État en déroute. Ceci est symbolisé par le fait que l’Irak, un pays qui a la troisième plus grande réserve de pétrole au monde, doit importer du pétrole raffiné sur une grande échelle. Les autorités sont sur le point de donner des concessions de pétrole pour 25 ans à des compagnies internationales (y compris européennes), même si il elles n’ont ni le mandat ni l’autorité de le faire. Plutôt que d’avoir été dédommagé pour toute la destruction causée à l’infrastructure du pays, y compris les milliards perdus en revenus de pétrole, l’Irak s’apprête de nouveau à être volé. Le nettoyage ethnique s’effectue à grande échelle, contre les Turkmens, les Chrétiens, les Assyriens et les Shebaks[1]. Kirkouk est “Kurdicisé” par l’immigration massive et les colonies illégales (d’inspiration israélienne) et son histoire est falsifiée.

Ces données, disponibles dans de nombreux rapports, ont été présentées durant une session d’information du parlement européen, organisé par le « BRussells Tribunal » le 18 mars par un panel de spécialistes irakiens. Le 19 mars, durant une session du parlement belge, après la déclaration du Docteur Omar Al-Kubaissi, un cardiologue irakien renommé, expert en santé, un représentant national a admis franchement qu’il n’était pas du tout au courant de l’ampleur du désastre humanitaire. Qui peut le blâmer? Dans la presse européenne, nous n’entendons peu ou rien au sujet de ce désastre humanitaire. Dans les journaux, il est question d’élections, d’attentats à la bombe occasionnels, du processus politique, des résultats positifs du “renforcement” du nombre de soldats, mais presque rien au sujet des souffrances de la population irakienne. Nous nous sommes endormis et nous nous consolons: Obama planifie le retrait des troupes étasuniennes; le problème irakien n’est donc plus à l’agenda. La vérité est que nous voulons oublier ce désastre humanitaire, parce que l’Occident en est responsable. Bien entendu, les administrations de Bush et Blair en premier et en dernier lieu, mais aussi, les Pays Bas, le Danemark, la Hongrie, la Pologne et l’Italie ont fait partie de la coalition et sont donc accessoirement responsable, tandis qu’Antwerp (Belgique) a été un port de transit vital durant l’invasion. L’Europe porte donc une lourde responsabilité. Comment se fait-il que nous puissions dissimuler l’impact de la guerre, malgré l’abondance de rapports troublants qui à l’origine ont tant remué l’opinion publique mondiale? Le nom “Darfour” résonne maintenant (et à juste titre) comme un genre d’holocauste africain, mais les crimes contre l’humanité à l’échelle quasi génocidaire en Irak sont balayés sous le tapis. Si les médias ne font pas leur travail, comment l’opinion publique peut-elle être touchée? Même les activistes et les politiciens bien pensants ne sont pas bien informés. Ce genre de désinformation, et l’indifférence qui s’ensuit, s’apparente à du négationnisme, ou du moins à un type d’ignorance immorale. Wir haben es nicht gewusst, (Nous n’avons pas su) dirons-nous. Mais la population arabe de la région ne nous pardonnera pas. Que ce soit clair.

Lieven De Cauter est philosophe,
fondateur et membre du comité exécutif du « BRussells Tribunal »

Traduction : Maryse et Louis Azzaria
Révision : Meissoon Azzaria