18-06-2019: Guaidó perd des plumes : ses envoyés en Colombie sous le coup d’allégations de détournement de fonds humanitaires destinés au Venezuela

Guaidó perd des plumes : ses envoyés en Colombie sous le coup d’allégations de détournement de fonds humanitaires destinés au Venezuela

par William Camacaro et Frederick B. Mills, Council on Hemispheric Affairs, 18 juin 2019

Texte original en anglais – [Traduction : Maya Berbery; révision : Nathalie Thériault]

Source de la photo : Maison-Blanche – Domaine public

Dans son reportage d’enquête intitulé « Des envoyés de Guaidó s’approprient des fonds destinés à l’aide humanitaire en Colombie » (14 juin 2019), Orlando Avendaño, rédacteur en chef du PanAm Post, rapporte une série d’allégations de « détournement de fonds, malversation, gonflement de factures, fraude et menaces par des représentants de Juan Guaidó [président autoproclamé du Venezuela] qui voulaient s’offrir du luxe ». (1)

Ces allégations de fraude portées à l’encontre de fonctionnaires de Guaidó en Colombie sonnent l’alarme au sein d’une opposition vénézuélienne fragmentée qui craint des retombées négatives sur sa cause. Mais pour les détracteurs du gouvernement vénézuélien parallèle soutenu par les États-Unis, il ne s’agit là que de la pointe de l’iceberg et ceux-ci s’attendent à de nouvelles révélations de fraude.

Dans une masse de documents comprenant notamment des factures détaillées, Avendaño a trouvé la copie d’une lettre de Guaidó à Carlos Holmes Trujillo Garcia, ministre des Affaires étrangères de la République de Colombie, datée du 24 février 2019. Dans la lettre, Guaidó demande à Kevin Rojas et Rossana Barrera, tous deux membres de Voluntad Popular, parti d’opposition de la droite vénézuélienne, de « s’occuper de la situation » des militaires et des civils vénézuéliens qui « cherchent refuge et assistance en territoire colombien ». Avendaño rapporte que « Rossana Barrera est la belle-sœur de Sergio Vergara, député du parti Voluntad Popular à l’Assemblée nationale et bras droit du président Juan Guaidó ». Elle fait partie du cercle restreint de Guaidó.

Pour mettre la lettre de Guaidó en contexte, il convient de s’intéresser à la ville frontalière de Cúcuta en Colombie, située juste en face de San Cristóbal, dans l’État de Táchira au Venezuela (2) ainsi qu’au 23 février 2019, jour fatidique qui devait marquer le passage de convois d’« aide humanitaire » à la frontière – une intervention planifiée par Guaidó et ses partisans soutenus par les États-Unis et la Colombie dans le but de marquer des points contre l’administration de Maduro et de susciter la défection de militaires, prélude d’un coup d’état contre le gouvernement constitutionnel du Venezuela.

L’alliance étatsunienne-colombienne-vénézuélienne d’opposition a fait feu de tout bois : un grand spectacle médiatique autour de l’opération de Cúcuta avait été prévu, un concert-bénéfice, Venezuela Live Aid, organisé par Richard Branson, le 22 février, et une campagne médiatique moussait l’image d’un Guaidó soucieux d’assurer le passage de l’« aide humanitaire » au Venezuela. Mais le projet n’a pas tardé à s’effriter. On n’a toujours pas rendu de comptes pour les trois millions de dollars recueillis par le concert-bénéfice; la plus grande partie de la nourriture a fini par pourrir dans les convois; et ni la Croix-Rouge ni les Nations Unies n’ont reconnu le caractère humanitaire que Washington entendait conférer à la mission. L’ensemble du projet est resté entaché par la visée évidente d’un renversement de régime au Venezuela.

Le plan avait notamment pour objectif de susciter une vague de défections dans les forces armées grâce à une politique de la carotte et du bâton émanant de Washington – on donnait vraisemblablement aux militaires une dernière chance d’éviter des mesures punitives et de récolter les fruits de la désertion. Même si Guaidó avait promis d’accueillir les déserteurs en héros, les défections n’ont pas ouvert de brèche importante au sein de l’armée vénézuélienne. Ces dernières ont toutefois nécessité des travaux de coordination ainsi que le financement de l’hébergement et de la subsistance de plusieurs centaines de déserteurs et de leurs familles. (3) Selon les sources d’Avendaño, certains des « héros » du gouvernement parallèle, logés dans sept hôtels de la région, n’ont pas fait preuve d’une conduite exemplaire :

« La petite armée du président [Guaidó] a fait mauvaise impression à Cúcuta – prostitution, alcool et violence, multiplication des demandes. La note à payer s’est alourdie. »

Alors que les fonds de l’aide « humanitaire » commençaient à couvrir les frais des déserteurs et les dépenses exorbitantes des envoyés chargés de contrôler l’utilisation de ces fonds, une campagne internationale dans les médias donnait l’impression que le président Nicolás Maduro refusait de recevoir l’aide humanitaire. Mais si Maduro n’allait pas accueillir à bras ouverts le cheval de Troie de Cúcuta, l’acheminement d’une aide véritablement humanitaire s’opérait, et s’opère encore, sous l’égide des agences de l’ONU et de la Croix-Rouge internationale. Et deux semaines après la diffusion par les médias occidentaux d’informations erronées, selon lesquelles les forces de Maduro auraient incendié des camions de secours sur le pont Paula Santander, le New York Times a finalement reconnu le 10 mars les vidéos qui montrent que les incendies ont probablement été provoqués, volontairement ou involontairement, par des cocktails Molotov lancés par les partisans de Guaidó. (4)

La débâcle de l’« aide humanitaire » du 23 février n’a pas libéré Guaidó de sa promesse de prendre en charge plusieurs centaines de déserteurs et leurs familles. Selon des documents fournis à Avendaño par les services colombiens de renseignement, les émissaires de Guaidó étaient responsables du versement des fonds servant à payer l’hébergement des déserteurs et de leurs familles dans deux des sept hôtels. Selon Avendaño, Barrera et Rojas auraient détourné des fonds destinés à des fins humanitaires pour s’offrir du bon temps et des produits de luxe.

« Les services colombiens de renseignement ont été les premiers à faire état d’anomalies. Ils m’ont fourni des preuves : des factures montrant les excès et des chèques très étranges, provenant de chéquiers différents, signés le même jour et d’une même main, presque tous sans cachet. Les coûts dépassaient trois millions de pesos par jour dans les hôtels et les boîtes de nuit de Colombie, un millier de dollars pour de la nourriture et de l’alcool, l’achat de vêtements dans des magasins de luxe à Bogotá et Cúcuta, la location de véhicules et des hôtels hors de prix. L’argent coulait à flots. »

Retombées du reportage du PanAm Post

Le reportage d’Avendaño s’est propagé en quelques heures à peine dans les médias sociaux; de grands journaux vénézuéliens de toutes les couleurs politiques l’ont porté en manchette et certains représentants de l’opposition ont demandé que soit effectuée une vérification des dépenses en question. Ces allégations de corruption, venant d’un organe de presse de centre droit, ne pouvaient être prises à la légère.

Voluntad Popular, qui se trouve au cœur du tourbillon, a fait une déclaration pour récuser les accusations rapportées dans le PanAm Post, affirmant que « le gouvernement intérimaire n’administre pas les fonds internationaux d’aide humanitaire ». Le parti a déclaré : « Les fonds étaient et sont toujours administrés, entre autres, par les gouvernements de la Colombie et des États-Unis, par des agences de coopération et par des organisations non gouvernementales internationales. L’Assemblée nationale n’a pas administré, en Colombie, de fonds destinés aux secours humanitaires. » Néanmoins, les accusations et les preuves présentées à l’encontre de certains proches du parti restent assez convaincantes. Il n’est donc pas surprenant que Voluntar Popular ait ajouté sa voix aux demandes d’une enquête pour « aller au fond des choses ». (5)

El Universal, le quotidien vénézuélien centriste, a rapporté le 15 juin que Guaidó lui-même avait demandé aux services de renseignement de Colombie d’enquêter sur la corruption présumée de ses envoyés. (6) Guaidó a publié ce qui suit dans Twitter : « Les membres de la délégation en Colombie ont administré avec rigueur et souci d’économie la situation du personnel militaire dans ce pays. Face aux dénonciations, j’appelle l’ambassadeur Humberto Calderón Berti à demander officiellement aux services colombiens de renseignement de faire les enquêtes nécessaires. La transparence avant tout! » Berti a répondu qu’une enquête était déjà en cours et qu’il « travaillait à la dernière étape de la vérification de ce dossier lamentable et accablant ». Mais une vérification par Berti pose problème parce que, selon Avendaño, Berti aurait effectué, à titre personnel, un versement à l’un des hôtels et son chèque aurait rebondi, de sorte que l’ambassadeur lui-même devrait être visé par l’enquête.

Cette histoire a été largement diffusée au Venezuela, mais est restée discrète dans la presse étatsunienne. Le 17 juin, la chaîne vénézuélienne Globovisión titre « Venezuela : l’aide humanitaire couvre-t-elle aussi l’alcool et la prostitution? » (7) Aujourd’hui, le scandale bat son plein et Guaidó qui, il y a quelques mois à peine était l’enfant chéri de Washington et du Groupe de Lima, se trouve maintenant dans l’eau chaude, et certains de ses plus proches collaborateurs battent en retraite.

Le défenseur le plus fidèle de Guaidó reste pourtant implacable. Dans un tweet du 14 juin, Luis Almagro, secrétaire général de l’Organisation des États américains, un fanatique du changement de régime, déclare :

« Nous demandons aux autorités compétentes de mener une enquête pour faire toute la lumière sur les accusations graves qui ont été portées, déterminer les responsabilités et exiger une reddition de comptes. Aucun processus de démocratisation n’est possible dans l’opacité des actes de corruption ». (8)

Provenant du bureau du secrétaire général, cette déclaration représente vraisemblablement la position du département d’État sur cette question.

Le tweet d’Almagro soulève des questions importantes. Quelles seraient les « autorités compétentes » pour mener une telle enquête? Quel organe a la légitimité démocratique et les compétences juridiques nécessaires pour s’acquitter de cette mission urgente et importante? L’Organisation des États américains a perdu cette « compétence » en permettant à Almagro d’utiliser l’organisme multilatéral pour attaquer le Venezuela et pour promouvoir la confiscation de milliards d’actifs vénézuéliens.

Qu’en est-il des services colombiens de renseignement qui, semble-t-il, n’étaient pas satisfaits de la situation et qui ont été une source cruciale d’information pour l’article d’Avendaño? Bien que ces services disposent manifestement de preuves importantes et qu’ils devraient à ce titre être associés à toute enquête crédible, la Colombie ne peut représenter une « autorité compétente » parce que son président, Iván Duque, est un allié trop proche de Guaidó pour inspirer confiance. Et les États-Unis, qui ont pris l’« aide humanitaire » comme prétexte pour promouvoir un changement de régime, ne projettent une image d’autorité morale ni à Bogotá ni à Caracas. En revanche, une enquête menée par une instance onusienne pourrait donner lieu à des conclusions crédibles.

Le gouvernement du Venezuela a indiqué qu’il avait tenté de montrer que la faction de Guaidó au sein de l’opposition était une organisation terroriste corrompue, des mois précédant les révélations du PanAm Post. Jorge Rodríguez, ministre vénézuélien des Communications, a tenu lundi une conférence de presse pour donner des précisions sur cette affaire et notamment sur l’implication d’autres membres du cercle restreint de Guaidó dans ce scandale. (9) Selon Rodríguez, des fonds auraient aussi été détournés pour recruter des mercenaires d’autres pays dans le but de semer le chaos au Venezuela. Lors d’une autre conférence de presse tenue le même jour en présence du président Maduro, Rodríguez a évoqué la possibilité d’une enquête du ministère étatsunien de la Justice visant les allégations de corruption à l’encontre des responsables de la gestion de CITGO pour le compte du gouvernement parallèle. (10)

Conséquences politiques : il est temps pour Washington de changer de cap

L’article du PanAm Post a exacerbé le scepticisme quant à la viabilité du gouvernement parallèle vénézuélien soutenu par les États-Unis, et tout particulièrement en raison de l’incapacité du président autoproclamé Juan Guaidó  à susciter un soulèvement populaire, à diviser l’armée et à obtenir une légitimité démocratique au sein de la République bolivarienne. L’essentiel de l’influence politique de Guaidó semble provenir des effets dévastateurs des sanctions économiques étatsuniennes et de la menace persistante d’une intervention militaire des États-Unis. Ces deux facteurs ont fait monter le sentiment d’antipathie au Venezuela à l’égard des partisans qui conspirent pour renverser le gouvernement du président Nicolás Maduro et livrer le pays à l’influence des États-Unis.

La corruption est bien évidemment un problème, tant dans le secteur privé que dans le secteur public au Venezuela. Mais c’est un problème dont la solution incombe aux Vénézuéliens. Le reportage du PanAm Post vient nourrir le scepticisme quant à l’utilisation des milliards d’actifs vénézuéliens confisqués par les États-Unis pour financer un gouvernement parallèle fantoche et corrompu. Sans compter qu’il fait monter la grogne chez ceux qui subissent les conséquences des sanctions économiques étatsuniennes pendant que Guaidó et ses proches mènent la grande vie à Bogotá, Miami et Madrid. Il est temps pour les États-Unis de changer de cap et de rétablir des relations diplomatiques avec l’administration Maduro qui reste ouverte au dialogue avec Washington.

Note : Les traductions de l’espagnol ne sont pas des traductions officielles.

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Notes

(1) Source : https://es.panampost.com/orlando-avendano/2019/06/14/enviados-de-guaido-se-apropian-de-fondos-para-ayuda-humanitaria-en-colombia/?cn-reloaded=1. Les notes entre crochets ont été ajoutées; Avendaño utilise le terme « président » du Venezuela pour parler de Guaidó. Voir Luigino Bracci Roa (15 juin 2019, Alba Ciudad) pour un résumé approprié de l’article du PanAm Post et la traduction anglaise de ce résumé publiée dans la Orinoco Tribune (16 juin 2019).

(2) Cette zone frontalière pratique un commerce imbriqué. Donc, lorsque les sanctions provoquent des pénuries d’essence au Venezuela, entre autres, le mal se fait sentir tout autant à Cúcuta. Sur l’économie frontalière entre la Colombie et le Venezuela, voir Mills et Camacaro.

(3) Selon Avendaño, les déserteurs n’étaient pas tous des soldats en service actif en provenance du Venezuela : « Attirés par l’offre d’une aide financière généreuse, des militaires qui avaient émigré au Pérou ou en Équateur, d’anciens fonctionnaires, des civils munis de faux documents se sont présentés à Cúcuta pour proclamer leur soutien supposé au nouveau gouvernement de l’opposition vénézuélienne. » PanAm Post, 14 juin 2019

(4) Source : https://www.nytimes.com/2019/03/10/world/americas/venezuela-aid-fire-video.html

(5) Source : http://www.noticierodigital.com/forum/viewtopic.php?t=129118

(6) Source : https://www.eluniversal.com.co/colombia/guaido-pide-a-colombia-investigar-supuesta-corrupcion-de-sus-delegados-FK1286623. Tweet original de Guaidó en espagnol : Delegación en Colombia ha manejado con austeridad y limitaciones económicas situación de militares en ese país. Ante denuncias, pido al embajador Humberto Calderón Berti solicitar formalmente a organismos de inteligencia colombiana la investigación necesaria. íTransparencia ante todo!

(7) Source : https://www.globovision.com/article/venezuela-ayuda-humanitaria-tambien-incluye-alcohol-y-prostitutas

(8) Source : https://twitter.com/Almagro_OEA2015/status/1139658418573234179. Texte original en espagnol : « Solicitamos a jurisdicción competente investigación esclarecedora de graves cargos aquí formulados, determinar responsabilidades y exigir rendición de cuentas. No hay democratización posible bajo la opacidad de actos de corrupción. »

(9) Source : https://www.laiguana.tv/articulos/502281-ministro-jorge-rodriguez-robo-escandalo-ayuda-humanitaria-pruebas/

(10) Source : https://www.youtube.com/watch?v=9AEE4flR9qI&feature=youtu.be