2019-07-01: Si la guerre éclate avec l’Iran, ce ne sera pas par accident

John Bolton (Photo: Gage Skidmore / Flickr)

Si la guerre éclate avec l’Iran,  ce ne sera pas par accident

Un ensemble de politiques étasuniennes ont été conçues intentionnellement pour provoquer une réaction de l’Iran.

Par Phyllis Bennis, Foreign Policy in Focus, le 1er juillet 2019

Texte original en anglais – [Adaptation française : Geneviève Manceaux, écrivain; révision : Échec à la guerre]

Concernant la récente décision de Trump de bombarder l’Iran – et sa subite volte-face -, certains aspects demeurent inexpliqués.

Nous ne savons toujours pas à quoi, effectivement, devait servir le bombardement dans la pensée du président ou de ses hauts responsables en faveur d’un tel bombardement – le Conseiller à la sécurité nationale John Bolton et le Secrétaire d’État Mike Pompeo. Nous ignorons également pourquoi Trump a décidé de rappeler les bombardiers. (C’était, a-t-il soutenu, pour tenir compte de l’opinion d’un général prédisant la mort de 150 personnes dans l’attaque. Mais, compte tenu de l’indifférence du président à l’endroit des pertes civiles au Yémen et ailleurs, je suis prête à parier gros que la raison invoquée entrait pour peu dans son revirement d’attitude).

D’autres aspects, en revanche, sont assez clairs. Ainsi, tandis que Trump reculait sur la question de déclencher des hostilités armées, son administration s’en prenait déjà directement à des millions d’Iraniens et d’Iraniennes.

Trois batteries de nouvelles sanctions, imposées dans les derniers mois, paralysent une grande part de l’économie iranienne. Ces sanctions tuent des personnes pour la bonne raison que le système de santé peine à survivre aux pénuries de médicaments et d’équipement médical. « Les sanctions sont le problème numéro un de notre pays et de notre système. Elles nous empêchent d’effectuer des transferts d’argent et de faire les préparations pour la chirurgie. C’est un grave problème pour nous. », déclare le Dr Mohammad Hassan Bani Assad, directeur général de l’hôtel-hôpital Gandhi à Téhéran. « Nous avons les procédures, précise-t-il, mais pas les instruments. C’est très difficile pour les patients et peut-être cela mène-t-il au décès de certains d’entre eux. »

Une quatrième batterie de sanctions s’est ajoutée tout juste la semaine dernière, ostensiblement dirigée celle-là, contre le Guide suprême de l’Iran, Ali Khameini. Bien qu’elle aura probablement moins d’effets immédiats sur la population que les précédentes, son impact au plan politique est immense, l’Iran agitant subséquemment la menace d’une fermeture complète des voies diplomatiques.

Les sanctions équivalent simplement à la guerre par d’autres moyens. Selon les termes de la Charte des Nations-Unies, en fait, l’imposition unilatérale de sanctions économiques pourrait être considérée comme constituant un acte d’agression internationalement prohibé.

Dans l’intervalle, le risque d’un conflit armé ne disparaît pas pour autant. Ces dernières semaines, Trump a dépêché un porte-avions étasunien avec des effectifs d’environ 7 500 militaires, un escadron de bombardiers B-52 à capacité nucléaire, puis 2 500 combattants de plus vers le déjà surarmé et suroccupé Moyen-Orient.

Toujours dans l’intervalle, des représentants officiels de l’administration Trump rendent l’Iran responsable d’attaques à la mine contre des navires alliés transportant du pétrole dans les eaux avoisinant l’Iran – ce qui fournit un prétexte possible pour une attaque. Il s’agit là de sérieuses escalades. Encore plus sérieuses sont les cyber-attaques lancées par les É.U. contre l’Iran peu de temps après.

Toutes ces actions sont conçues de façon à provoquer des réactions iraniennes, nous rapprochant délibérément d’un échange militaire direct qui pourrait aisément mener à une véritable guerre régionale. Le déclenchement d’une telle confrontation ne nécessite pas une attaque militaire directe des États-Unis contre l’Iran, même si Bolton et Pompeo ont certainement exercé des pressions en ce sens.

Déjà, les tenants de la ligne dure, partisans d’une confrontation, exercent de fortes pressions politiques sur les deux gouvernements.

Du côté étasunien, Trump subit la pression à la fois de ses conseillers faucons et des gouvernements alliés anti-iraniens que sont l’Arabie Saoudite et Israël, lesquels seraient heureux de voir les É.U. partir en guerre contre l’Iran. En fait, Israël ou l’Arabie Saoudite – armés jusqu’aux dents d’équipements fournis par les É.U. – pourraient même forcer cette issue en attaquant l’Iran pour réclamer ensuite la protection étasunienne contre une inévitable riposte iranienne.

Du côté iranien, les tenants de la ligne dure ont souligné que les mesures diplomatiques telles que le traité anti-nucléaire, négocié par le gouvernement réformiste, n’avaient pas réussi à mettre fin aux sanctions paralysantes des États-Unis. Ce fait pourrait rendre beaucoup plus difficile la diplomatie future, particulièrement à la suite des dernières sanctions de Trump contre le Guide suprême.

Le danger le plus immédiat, cependant, se trouve dans l’étroit, surpeuplé et surmilitarisé détroit d’Ormouz au large des côtes iraniennes, à travers lequel une énorme proportion du pétrole et du gaz naturel mondial est acheminée vers des marchés globaux. C’est là qu’intervient à mes yeux le scénario « et si … » qui devrait nous tenir éveillés la nuit.

Et s’il advenait qu’un jeune marin – étasunien ou iranien – en service dans le détroit d’Ormouz, aperçoive tard la nuit un point lumineux et prenne celui-ci pour un projectile lancé par l’autre camp ? Il pourrait penser que ce projectile vient de l’un des contre-torpilleurs américains ou de l’une des petites vedettes iraniennes, les uns et les autres utilisant le détroit. Peut-être en résulterait-il de la frayeur et le sentiment qu’il faut riposter. Un tir dans les ténèbres ? Que se passerait-il alors ?

En Syrie, les É.U. et la Russie communiquent entre militaires afin d’éviter de tuer des membres de leurs forces respectives (tout en continuant de tuer des Syriens). Mais il n’existe pas, à l’échelon militaire, une telle ligne téléphonique rouge entre Washington et Téhéran. De petits quiproquos dans les ténèbres pourraient déclencher une spirale massivement incontrôlable, sans aucune issue de désescalade. Voilà le scénario cauchemardesque.

Les tensions entre les deux pays remontent à loin, mais la menace actuelle d’une guerre origine du retrait de Washington du traité anti-nucléaire iranien il y a deux ans, et non dans la réaction iranienne à ce retrait. Il n’existe pas de raison stratégique ni d’un côté ni de l’autre pour déclarer la guerre, mais la guerre pourrait absolument résulter de la situation ici dépeinte.

Et, avec ces figures-clés de l’administration Trump qui essaient si fort de provoquer l’Iran, il serait difficile de conclure à un accident.